TIN DES NOTES DU CHANT VINGT-UNIEME
CHARLEMAGNE. ai5
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CHANT XXIT.
Déjà Charle en son camp voit les malheurs affreux Qui, pendant son absence , ont accablé ses preux : Ogier n'existe plus, Isambard est sans vie (1) ; La dernière bataille enlève à la patrie Ses plus chers défenseurs, dont les noms révérés, Far les pleurs de leur roi sont encor illustrés.
Eloignant ses guerriers, Charlemagne en silence, Au sein de la prière exhale sa souffrance. Prière! esprit divin! tendre fille des deux (2)! Soutien des cœurs souffrants! charme des cœurs heureux! Ta mère est la vertu, ta sœur est l'espérance; Et toi seule tu sais, colombe d'alliance, Douce médiatrice auprès de l'Eternel, Avant l'heure dernière, élever 1 aine au ciel.
Là, le bruyant fracas des vents et du tonnerre, Est silence profond... tandis que de la terre, Montant seule et sans bruit jusqu'au trône immortel , Ta voix est tout accords, ta voix ouvre le ciel.
Un député romain à Charle se présente :
2i6 CHARLEMAGNE.
Il porte du pontife une lettre importante;
Charle rompt le cachet, et lit ces mots : — « Grand roi !
» L'Orient aujourd'hui s'est ligué contre toi.
» De ton mépris pour elle , Irène courroucée*,
» Arme ses légions... et de loin, l'insensée
» Jette sur l'Occident un œil ambitieux.
» Au camp de Vitikind, ses bataillons nombreux, » Sur les champs du Veser déjà doivent s'étendre : » Le sort du monde entier d'un combat va dépendre. » Ce combat va détruire ou fonder à jamais, » Et l'empire romain, et l'empire français.
» Si Charle est repoussé , l'ambitieuse Irène (3) » Envahit l'Occident qu'à son joug elle enchaîne; » Et le Nord peut offrir à l'univers surpris, » Les Romains dégradés, et les Francs avilis. » Mais si Charle triomphe, Irène sans armée, » Tremblante sur son trône, et partout diffamée (4), » N'a plus qu'à fuir Byzance, ou qu'à chercher la mort, » Et la pourpre romaine est au vainqueur du Nord (5).
» Oui, ce dernier combat, Charle ! va dans l'histoire, » Déterminer enfin et ton rang et ta gloire. » De tant de souverains ligués contre un seul roi, » Triomphe, et des Césars l'héritage est à toi. »
* Charlemagne avoit refusé sa main qu'elle lui offroit avec son trône. (Yoy. Eginh., In Vita Car. Mag. )
CHANT XXII. ai 7
Aux ennemis de Charle , eu effet , du Bosphore , Vingt nouveaux bataillons viennent se joindre encore. Quel grand jour se prépare!., ô monarque français! La pourpre impériale est le prix du succès.
Des Sarrasins l'armée, inquiète, incertaine, Attend , et n'ose encor marcher vers l'Aquitaine. Contre Charle vaincu tout se déchainera; Devant Charle vainqueur tout se prosternera.
Trois jours s'étoient passés : Charle aux combats s'apprête ; L'air retentit au loin des sons de la trompette. Au milieu de la plaine, entouré de ses preux, Le monarque applaudit à leurs transports fougueux : Depuis long- temps ce prince, arbitre de la gloire, En permettant l'attaque, ordonna la victoire.
D'un combat décisif, vivement désiré, Charle a fixé le jour, trop long-temps différé ; Quand, la veille, il apprend qu'une horde sauvage, Traversant le Veser, a, non loin du rivage, Surpris un corps d'armée, et que par l' ennemi Ce corps presque défait, est au loin poursuivi. A son secours il vole : une troupe intrépide, A travers la forêt suit le chef qui la guide : Par un chemin direct, jusqu'alors inconnu, Charle abrège sa route, et sans être aperçu,
mS CHARLEMAGNE.
Au milieu des Saxons se jette à l'improvistc.
Des assaillants troublés la foule en vain résiste :
L'aspect seul du monarque a glacé tous les cœurs,
Rallié les fuyards, et défait les vainqueurs.
Le prince a triomphé... quand le dieu de l'abîme,
Vient tendre un nouveau piège au héros magnanime :
Dans les rangs ennemis, sous les traits d'un guerrier,
II s'avance vers Charle, et l'osant défier :
« — Du sort des nations que ce moment décide!
» Charle! ose me combattre! » Il dit : elle perfide
Soulève sa visière, et découvre à ses yeux ,
Du vaillant Yitikind le front audacieux.
Sur lui Charle trompé fond terrible, le presse,
Le frappe, le poursuit, fend son casque et le blesse.
O surprise ! à l'aspect de son sang ruisselant,
Le faux Vitikind fuit, et d'un pas chancelant,
Dans la forêt s'enfonce... Etonné, Charlemagne,
Fier d'avoir triomphé du chef de l'Allemagne,
Le poursuit, et déjà le croit son prisonnier :
Mais à peine atteint il, touche-t-il le guerrier,
Qu'il semble avoir repris une force nouvelle,
Et fuir plus vite encor... puis il foiblit, chancelle,
Faroît près de se rendre; et le vainqueur trompé,
Sur la bruyère aride, et le roc escarpé,
Plus ardent que jamais, poursuit une ombre vaine.
Jusqu'au Veser ainsi son faux rival l'entraîne,
CHANT XXII. aui
Loin de sa troupe, et seul sur un bord étranger.
Sur la rive du fleuve est un esquif léger; Le vent enfle sa voile; un seul mince cordage, Autour d'un if passé, le retient au rivage. Le roi saxon s'y jette, et par l'onde arrêté, Là, seul et sans secours, il tombe ensanglanté, Trop foible pour couper la corde de la barque.
Aussitôt des Français l'impétueux monarque, Près de saisir captif son rival abattu , Vers la barque s'élance... Insensé! que fais-tu? Là ta mort.est certaine; un dieu d'enfer te guide. Déjà Charle est au bord du fleuve... Un trait rapide, Soudain lancé d'un roc, fend les airs en sifflant, Rase le bouclier du monarque imprudent , Et devant ses regards, vient couper le cordage Qui retenoit encor la nacelle au rivage.
Loin de Charle à l'instant la barque fend les flots : Dans sa voile les vents soufflent... Et le héros , Par un miracle encor a conservé la vie. D'Irmensul déjoué qui peindroit la furie !.. Il pousse un cri de rage, et loin de la forêt, Le monstre dans les airs s'élève et disparoît.
Charle alors reconnoît qu'en un piège perfide , A la mort l'attiroit un fantôme homicide : Sa tombe alloit s'ouvrir... Mais quel Dieu protecteur,
22o CHARLEMAGNE.
L'arrêtant malgré lui , lança le trait sauveur? Son œil cherche... Soudain, sur la rive isolée, S'offre au sommet d'un roc une femme voilée : Du ciel vers lui seroit-cc un ange descendu? Elle est seule... A ses pieds est un arc détendu; Ses cheveux sont épars ; son regard est tranquille : Sa robe simple est blanche, et son corps immobile. Charle approche... Grand Dieu! quelle plaintive voix, Quels sons quel air connu, viennent charmer ces bois ! O Charle!.. quels moments ce doux chant le rappelle '..
« Ah! par fart de Thétis, que ne puis- je, immortelle, » Sous mille formes m'emhellir !..
» Noble guerrier! loin de te fuir, » Ulnare, en ce bois solitaire, » Les prendroit toutes pour te plaire...
Mais sur un Ion plaintif se traîne avec effort, Ce chant jadis d'amour, aujourd'hui chant de mort. Charle a gravi le roc, s'élance vers TJînare, Déjà tombe à ses pieds, de ses deux mains s'empare; Mais son bonheur est court... Ulnare jette un cri , Ne le reconnoît point, et s'éloigne de lui. O malheur! ô surprise horrible, inattendue!
CHANT XXII. 32i
D'UInare la raison est tout-à-fait perdue.
Soudain elle se lève, et d'un œil inquiet, « — Etranger, lui dit-elle, ici, dans la forêt, » Tout à l'heure un vautour poursuivoit sous la nue, » Un ramier voyageur... Tous les deux à ma vue, » Ont abaissé leur vol jusque sur ce bateau : » L'onde alloit du ramier devenir le tombeau... » Le vautour triomphoit... lorsque sur le perfide » J'ai dirigé ma flèche... hélas! d'un vol rapide » L'oiseau de proie a fui : mais, ô, dis-moi, guerrier! » Qu'est alors devenu mon malheureux ramier? »
Charlcmagne à ces mots, l'œil fixé sur Ulnare : « — O vierge des forêts! quel trouble affreux f égare! » Si je te devois moins, croirois-je que c'est toi!.. » Ulnare! ce ramier... c'étoit Charte , c'est moi. » Etrange destinée! amour, raison, folie 7 » Eh quoi donc! tout en toi doit me sauver la vie! » — Que me veux-tu? répond Ulnare : en ces déserts, » Ne suis-je donc plus seule au sein de l'univers? » T'a-t-on dit qui je suis? sais-tu qui je peux être? » Ecoute, je veux bien me faire encor connoître : » J'étois reine de France; et mon puissant regard » Etoit jadis partout, et n'est plus nulle part.
» Mais tu pleures... Approche; oh .'que j'aime teslarmes! » Guerrier! déjà ta vue a pour moi mille charmes : » Oui, tu ressembles même à mon ancien ami.
» Je sais tout : Léonore en preux l'avoit suivi...
» Reste ; il faut qu'un instant de moi je t'entretienne :
» Charle étoit né chrétien, Ulnarc étoit païenne;
» Contre leur union le ciel parut s'armer.
» Que les dieux sont cruels!., ils empêchent d'aimer!
» Aimes-tu?.. Comme lui, tu gardes le silence : » Imite-le, c'est bien. Connois-tu ma puissance? » Reine du météore, ou déité des flots, » Je brise les poignards, j'anime les tombeaux...
» Mais où vit aujourd hui l'homme de la fortune?.. » En quel monde?.. Glissant sur un rayon de lune, » Si je savois l'oiseau qu'il préfère le plus, » J'y volerois... Mais non ; ces plans sont mal conçus; » Car enfin, s'il m'aimoit dans ma forme nouvelle, » Sous mes yeux, à moi-même, il seroit infidèle. »
L'air retentit alors de ses tristes accents : Charle.., Ulnare... Ces mots composent seuls ses chants. Bientôt sa voix s'éteint; mais, nymphe désolée, Echo répète encor ces noms à la vallée.
Sur la rive cueillant quelques fleurs d'églantier, La vierge des forêts les présente au guerrier. « — De l'amitié, dit-elle, accepte un dernier gage; » Je vais partir bientôt pour un très-long voyage... » J'entends chanter... Ecoute! oh! la charmante voix! » C'est la sienne... Il répond pour la première fois...
CHANT XXII. aa3
» Au bord de l'eau... là-bas... vois-tu cette nacelle? » C'est là qu'il a péri... c'est de là qu'il m'appelle... » C'est là qu'hier encor il me prit dans ses bras : » Nous suivions cette route... elle mène au trépas... » Qu'est-ce donc que la mort? il faut que je le sache: » Toujours à mes regards la rebelle se cache; » Et, dans un sens contraire, imitant mon grand art, *> Elle est, comme j'étois, partout et nulle part. »
Un sourire, à ces mots, comme un éclair céleste , Perce de sa douleur le nuage funeste : Tel on voit, au milieu d'une noire vapeur, A la fin d'un orage , où régna la terreur, Un rayon de soleil, soudain traversant l'ombre, Glisser sa clarté pure au sein d'une nuit sombre :
Ou telle on voit aussi, sur ces funèbres bords Qu'habitent la douleur, le silence, et les morts, Déserts où la nature elle-même succombe , Une rose en bouton fleurir sur une tombe.
« — Eh quoi! s'est écrié le monarque français,
» Ulnare, je t'appelle, et tu me méconnois !..
» Je suis Charle... — Qui? toi! non : ton esprit s'égare:
» Il expira, te dis-je, hier... aux pieds d'Ulnare.
» Hélas ! ce coup affreux m'eût déjà fait mourir,
» Si j'eusse été mortelle. » Après un long soupir,
D'un ton mystérieux, elle ajoute à voix basse:
o24 C HARLEM A GNE.
« — Paladin! sur ce chêne est-il assez d'espace?.. » Puis je écrire deux mots?.. Du céleste séjour, » Charle Iiroit encor quelques lignes d'amour. » Nous causerions ainsi des feux les plus sincères, » Lui, du palais des dieux, moi du val des misères.
» Mais le gui peut servir à ce projet nouveau... » Du gui mystérieux va couper un rameau... » Que dis-je? non : ta main troubleroit le mystère; » Et les mânes de Charle... Arrête, téméraire! »
Alors, montrant du doigt un groupe de cyprès, Une sinistre horreur se répand sur ses traits: « — Grands dieux! s'écrie Uluare, éloignez ce fantôme! » Cet énorme géant, né d'abord foible atome : » C'est Léonore!.. ô ciel! vois ses affreux desseins! » Plein d'un poison sanglant un vase est dans ses mains...
» Le ciel s'est rembruni des teintes les plus sombres : » Allons! voici l'instant où j'évoque les ombres. » Mânes de mes aïeux ! druides révérés ! » Sortez de vos tombeaux ! sur ce rivage errez ! » Pâle flambeau des nuits, Phœbé, reine immortelle! » La nature t'attend, ta prêtresse t'appelle. » Fantômes, levez-vous! mon œil, en ces forêts, j> Veut parmi vous revoir le héros des Français. » Ah ! pour combler mes vœux , sur un léger nuage, » Barde ami des Gaulois, descends-moi son image!.. » Fuis, se tournant vers Charle : — « Oh ! regarde ! à la fois
CHANT XXII. a2:
» Que d'ombres sur la rive accourent à ma voîx! » Cliarle, hélas! Charle seul, tarde bien à paroître : » Seul il reste en sa tombe... Il m'y pleure peut-être...
» Sais-tu, noble étranger! qu'heureux triomphateur, » D'un colossal empire il fut le fondateur? » Peut-être croiras-tu qu'Ulnare sur la terre » Fut indigne de lui? Non : quaùd sa voix guerrière » De l'univers entier sembloit fixer le soit, » Au rocher des Césars, capitole du Nord, » Qui lui prophétisa la pourpre impériale?.. » Quel glaive reçut-il sous l'arche triomphale?.. » Quel bouclier divin couvrit ce chef des rois?.. » Aux éléments vaincus qui sut dicter des lois?.. » Suis-moi; je puis encor te montrer ma puissance. »
Conduisant, à ces mots, le héros de la France , Au sommet du rocher, sur le fleuve elle étend Une baguette d'or... O surprise! à l'instant, Des cieux un rayon pur darde ses feux sur elle : Reine des éléments, puissance universelle, La Druide commande... et, soumise à ses lois, La nature docile obéit à sa voix.
« — Guerrier! s'écrie Ulnare, à tes yeux, de la France » Vont briller les beaux jours de gloire et de vaillance, » De trois âges futurs vois le tableau divin ! »
Elle dit : son œil jette un éclat surhumain : La vierge des forêts, guerrière ou prophétesse ,
a?6 CHARLEMAGNE.
Divinité du fleuve, ombre, nymphe, ou prêtresse, Est toujours, et partout, esprit surnaturel , La merveille du monde , et la fille du ciel.
Du fleuve et des marais, à sa voix, sur ces plages, S'élèvent les vapeurs en magiques nuages : Sous cet humide voile, à l'instant même, ont fui Les déserts, la forêt, et le fleuve ennemi. L'œil du jour, se glissant sous d'aériens portiques, Dore de ses rayons des palais fantastiques. Le brouillard, qui s'engouffre en flots tumultueux, Sous des toits transparents, et des arcs nébuleux, Prend aux feux du soleil des couleurs éclatantes, Des formes et des traits. Ces vapeurs rayonnantes Présentent, ô prodige ! en trois corps séparés, Trois générations de héros illustrés ; Trois règnes, dont la France enrichira l'histoire ; Trois âges de valeur, trois époques de gloire.
Le premier corps paroît : ses pieux chevaliers Suspendent aux autels leurs fers armoiries : De l'apôtre martyr l'oriflamme éclatante Les guide... Sur leurs cœurs est une croix sanglante, Symbole de leur vœu : leurs fronts brillent couverts Des palmes du Jourdain, du laurier des déserts. L'écharpe que broda l'aiguille d'une amante,
Suspend à leur côté cette arme triomphante, Ce glaive rédempteur, qui jadis, renversant Antioche, l'orgueil et l'espoir du Croissant, Conquit Jérusalem, et sur le mont Calvaire, Ouvrit le saint sépulcre aux chrétiens de la terre. Mais revenus des camps, ces redoutables preux De l'amour ne sont plus que les servants heureux ! Fêtez, beaux troubadours! muses de la Provence! La gloire et la beauté, l'amour et la vaillance! Sous les créneaux altiers du manoir féodal , Sans pitié, preux courtois! frappe tout déloyal! Et toi! chante à jamais, ô lyre du génie! L'âge heureux, les beaux jours de la chevalerie!
Le second corps paroît : un prince valeureux Au triomphe a conduit l'élite de ses preux : Leurs feutres sont ornés de cent plumes brillantes : Menaçante parure, en boucles ondoyantes, Leurs longs cheveux tombants flottent au gré des airs, Tels que les crins épars du lion des déserts. Leurs coursiers belliqueux, qu'un feu brûlant dévore, Trempés des eaux du Rhin, marchent fumants encore. La victoire fidèle a du héros français Reculé la frontière, et fixé les sujets.
O merveille! pour lui les arts semblent éclore : De l'éclat du midi tous brillent dès l'aurore :