C HARLEM A GNE
Us versent dans Paris leurs présents merveilleux; Prodiguent leurs faveurs au favori des cieux; Et, couronnant son front au temple de mémoire, Joignent leur feu céleste au brasier de sa gloire.
Dieu! quels palais divins, quels jardins enchantés, D'une immortelle cour rassemblent les beautés! La toile est animée, et le marbre respire. Là, d'Apollon lui-même a résonné la lyre. Chassant l'ombre des nuits, des feux resplendissants Y remplacent l'aurore, et l'onde , à flots brillants, Du milieu des bosquets, vers les cieux jaillissante, En perles de saphir retombe étincelante.
Entouré des drapeaux qu'il ravit au Germain, Là. d'un nouvel Olympe auguste souverain, Louis, fier de son peuple, et cher à la victoire, Des grands hommes du siècle orne son char de gloire; Et, s'appuyant sur eux, brillant de majesté, Apparoit immortel à la postérité.
Mais quels astres nouveaux, du milieu des alarmes, Sur des débris sanglants, sur une mer de larmes, Demi-dieux inconnus, se lèvent radieux?.. Charle! le dernier corps apparoil à tes yeux.
D'un peuple de héros partout la foudre gronde; Météore brûlant, il traverse le monde : Les rois sont ses vassaux, les peuples ses sujets;
II a pu tout oser, pour lui tout est succès; Et ce volcan fumeux, au fracas du tonnerre, De sa lave sanglante a revêlu la terre.
Quels efforts inouïs! quels combats merveilleux! Eh quoi ! les voilà donc ces conquérants fameux Qui soumettront un jour l'Egypte, l'Italie, Rome, Berlin, Madrid, et Vienne, et Varsovie! Leur audace est sans borne, et leurs exploits sans fin : Sur le Nil et l'Oder, l'Ebre et le Niémen, Voguent, ceints de lauriers, les fils de la victoire. Mais quelle voix s'élève et chante ainsi leur gloire!.. « — O France ! l'univers s'est courbé sous ta loi! » La terre n'a qu'un peuple, et l'Europe qu'un roi. » Tombez, noms éclipsés de Rome et de la Grèce! » Le temple de la gloire est l'antique Lutèce. » Il n'est plus de succès nouveaux à moissonner; » 11 n'est plus de grands noms qui puissent étonner : » Lisez, vous qui cherchez des prodiges de gloire, » Les fastes du grand siècle... et refermez l'histoire. »
Charlemagne à l'instant voit des antres du Nord, Des cendres de Moscou, la terreur et la mort Fondre sur les héros, dont l'imprudent courage, Du démon des hivers ose. éveiller la ras;e. L'aquilon a mugi... Les magiques vapeurs Qu admiroit Charlemagne , ont perdu leurs couleurs :
&o CHARLEMAGNE.
L'armée a disparu... Sur ces grandes images A soufflé furieux l'ouragan des orages : Le prestige brillant s'évapore dans l'air; Charle n'aperçoit plus que les bords du Veser, Les rochers, les marais, la forêt ennemie, Et non loin sur le roc, Ulnare évanouie.
Charle a couru vers elle : en ses bras tendrement Il l'enlève, la presse, et du rocher descend. Non loin de cette rive est un hameau paisible : Là reste un corps français; le monarque sensible Y dirige ses pas, y retrouve ses preux. Tâle et sans mouvement, Ulnare au milieu d'eux, Mourante, est transportée au fond d'une chaumière; Le prince Ja confie aux soins d'une bergère : Pour préserver ses jours de tout péril nouveau, Un bataillon français entoure le hameau. Puis au champ des lauriers Charlemagne s'élance : L'ange exterminateur le guide et le devance. Yitikind, rois du Nord, peuples germains, tremblez! Charle vole aux combats... Vos destins sont réglés.
Ulnare cependant, sous son abri modeste, Entr'ouvre sa paupière à la clarté céleste : Un souvenir confus vient redoubler ses maux;
CHANT XXII. 23i
Et sa voix languissante a prononcé tes mots : « — Approche par pitié! dis-moi, bonne bergère, » Où suis je? que veux-tu? quelle est cette chaumière? » Ouest devenu celui... qui lui rcssembloit tant?.. » Je voudrois lui parler : que fait-il maintenant? » Va le chercher... dis-lui qu'Ulnare veut l'entendre; » Il viendra, j'en suis sûre, il est sensible et tendre : » Avant d'avoir vu Charle, il m'auroit pu charmer... » Hélas ! il est trop tard... Je ne puis plus aimer. » Elle dit : sur ses traits erre l'inquiétude; De ses esprits troublés la vague incertitude Semble chercher un but, un refuge, un appui; Mais avec la raison, hors l'amour, tout a fui.
Non loin de la chaumière, au fond de la campagne, Dans les flancs caverneux d'une aride montagne , Une grotte profonde , effroi des criminels, Arbitre des destins, et juge des mortels, La grotte de l 'épreuve, au miiieu des ténèbres, Enfonce dans le roc ses mystères funèbres. Soupçonné d'un forfait, c'est là que le guerrier, Nu, sur des fers tranchants, roule sans bouclier, Prouvant à tous les yeux son innocence entière, Quand, dans l'antre, son sang ne rougit point la terre. Dans l'eau bouillante, ici, l'accusé se plongeant,
a32 CHARLEMAGNE.
En sort héros, ou monstre, ou mort, ou triomphant. Là , par le feu rougi , le bronze redoutable Epargne l'innocent, et brûle le coupable; Enfin l'air, le feu, l'eau, tout en ce lieu d'horreur Est épreuve et supplice, est torture et terreur.
A grands cris évoquant les mânes infernales, Brandissant en ses mains des torches sépulcrales, La magicienne Udhère, en cet antre sacré, Aux épreuves préside, et juge révéré, Seule absout les vertus, ou condamne les crimes.
Son sourire bizarre insulte à ses victimes : Un large baudrier suspend à son côté La baguette d'or pur, et le sac redouté Des philtres, des poisons et des armes magiques. Tressés en longs serpents, ses cheveux prophétiques, Tombants ou redressés, environnent son front Qu'enveloppe sans cesse une noire toison. Longs, étoiles, et bleus, ses vêtements sur elle Se drapent à longs plis; et, Gorgone nouvelle, Sa voix est la terreur, son regard le trépas.
Quelquefois néanmoins le bienfait suit ses pas : Souvent, loin de sa grotte, Ildhère inattendue, Pour le bien des mortels apparoit à leur vue : Le malade, expirant sur le lit des douleurs, Dut souvent l'existence à ses philtres sauveurs :
Mais aussi, quelquefois, par l'enfer inspirée, L'horrible Pythonisse, à ses fureurs livrée, Vient à l'infortuné, délaissé par le sort, Porter le désespoir, l'épouvante, et la mort.
A quelques pas d'Ulnare, aux yeux de la bergère, De vapeurs entourée, au fond de la chaumière, La Pythie apparoît... un vase est dans sa main. « — Bergère! lève-toi! prends ce philtre divin! » Préparé pour Ulnare, il doit sauver sa vie, » Lui rendre le bonheur, et guérir sa folie. » Aux volontés des dieux obéis promptement! » Sinon tremble ! » Elle dit, et s'éloigne à l'instant. Immobile , à genoux , la tremblante bergère , Long-temps suit des regards la trop célèbre Ildhèrc; Puis relève son front, en bénissant les cieux, A la hâte saisit le vase précieux, Et bientôt la liqueur, salutaire ou perfide, A coulé dans le sein de la belle Druide.
Ulnare tombe alors dans un profond sommeil; Mais de son cœur ce jour verra l'heureux réveil. En songe, à ses regards, de la voûte immortelle, Un jeune et bel archange est descendu vers elle. « — Ulnare, lui dit-il, vers les cieux, aujourd'hui,
» Lève un regard plus pur, ton Dieu t'appelle à lui.
» Druide ! abjure enfin ta croyance funeste !
» Sors des nuits de l'enfer, et fixe un jour céleste! »
La vierge des forêts jusqu'au fond de son cœur Sent tarir, à ces mots, l'océan de l'erreur : Déjà brille à ses yeux une nouvelle flamme , Et la grâce en torrents a coulé dans son âme.
Soudain s'ouvrent les cieux... Au fond d'un ciel plus pur, D'éléments inconnus, sur une mer d'azur, Se forme un nouveau monde, une terre enchantée : Dans ce jardin céleste Ulnare transportée, Des mains du Créateur voit sortir radieux Les deux premiers humains... Mais, ô douleur! tous deux Ont trahi leur devoir, ont perdu l'innocence ; Avec le genre humain l'enfer fait alliance.
Dieu proscrit les mortels... Mais, ô bonté des cieux! Tour les sauver, lui-même un jour mourra pour eux. Il a lui ce grand jour .. Quel astre sur la terre, O vierge des forêts! darde au loin sa lumière! Le jour du salut brille à ton œil étonné; La mort ne règne plus, le Rédempteur est né. Pour sauver les humains, il s'en rend la victime, Il va rouvrir le ciel, il va fermer l'abîme : Dieu, se faisant mortel, des mortels fait des dieux.
CHANT XXII. a35
Ulnare! sur la croix monte le fils des cieux... Mais, versant des vertus la semence féconde, Là, son dernier soupir est le salut du inonde.
Ulnare voit alors se refermer les cieux; L'archange rayonnant disparoit à ses yeux : Elle tombe à genoux, et tremblante s'écrie : « — Quel nouveau jour se montre à mon âme ravie! » Toi que j'ai méconnu, pardonne, Dieu puissant! » Que désormais mon cœur soit ton temple vivant ! » Je t'adore... Et déjà, si d'un amour extrême « T'aimer est la vertu, mon cœur est elle-même. » Elle dit, et s'éveille : ô bonheur mérité ! La raison brille en elle avec la vérité : Loin d'elle ont déjà fui la terreur et la peine; Dieu seul règne en son cœur... La Druïdc est chrétienne; Et tombant à genoux, bénissant son réveil, Elle répète encor l'oraison du sommeil.
De Charle tout à coup, de son amant fidèle, Le nom toujours chéri se prononce auprès d'elle : La foudre auroit produit moins d'effet que ce nom. Avec le souvenir renait la passion :
Deux amours différents d Ulnare agitent l'âme; Un feu divin combat une terrestre flamme; Et de ses sentiments, troublés, irrésolus,
Le conflit incertain est un choc de vertus.
Mais l'Esprit saint l'inspire ; éloignant la bergère, La vierge des forêts, qu'un nouveau jour éclaire , Echappant aux regards du peuple et des soldats, Disparoit... Dieu sans doute aura guidé ses pas.