‹ Charlemagne, ou, La Caroléide (volume 2)Chapitre 25 sur 31 · FIN DES NOTES DU CHANT VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

FIN DES NOTES DU CHANT VINGT-DEUXIÈME

CHARLEMAGNE. a39

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i ar les heures conduit, des cieux l'astre éclatant, Dans des plaines d'azur voyageoit lentement, Et sembloit contempler, de la voûte éternelle, Les héros belliqueux de l'armée immortelle. Déjà le champ d'honneur se couvre de soldats; Mille instruments guerriers préludent aux combats : Tout s'ébranle et s'émeul; tout s'agite et s'enflamme : L'ordre est l'art des Français, et l'audace en est l'âme. O Charle! quel grand jour!.. Si ce bord est soumis, C'en est fait, des Césars le sceptre t'est remis; Et le vainqueur du Nord, qu'ainsi le ciel seconde, Empereur d'Occident, est le maître du monde.

De son camp retranché, le monarque français, Par un signal d'attaque , ordonne les succès. Cent escadrons pressés, sur le champ de bataille, Derrière l'avant-garde, en vivante muraille, Maintiennent le soldat au posle de l'honneur : De la nécessité naît encor la valeur.

« — Guerriers! dit le héros, que ce jour de vaillance » Soit à jamais la gloire et l'orgueil de la France!

» Marchons! Vous conduisant à l'immortalité, » J'ai légué vos grands noms à la postérité.

» Dieu lève en ce moment sa céleste balance ; » D'une part est le monde, et de l'autre est la France; » Quels que soient nos destins, triomphes ou revers, » Gloire au pays qui, seul, lutte avec l'univers ! »

Un aigle en ce moment au haut du camp s'arrête; Son bec tient un laurier... Sur le prince il le jette : Tel on dit qu'autrefois, dans le camp de Sylla (i), Un vent doux et léger tout à coup s'éleva , Qui, dérobant au loin les trésors des prairies, Couronna les Romains de guirlandes fleuries.

Le premier sur la plaine engageant les combats, Bozon sort d'Héristal, sa troupe suit ses pas. Tout a fui devant eux comme au feu fond la cire. Profitant avec art de l'effroi qu'il inspire, Bozon vole, atteint, frappe, et l'ennemi tremblant Semble avoir disparu sous son bras foudroyant. Son aspect seul détruit ; sa voix est le tonnerre ; Tel on vit Josué, qu armoit un Dieu sévère, Franchir, au son bruyant des instruments guerriers , Les murs de Jéricho, s'écroulant à ses pieds.

Alors du roi des Huns une manœuvre habile

CHANT XXIII. a^i

De Charle avoit tourné l'aile gauche immobile * : Vers l'Est, le moût Cramer de Mondragant aux preux A dérobé la marche... il fond soudain sur eux ; Et dispersant leur troupe, ardent, infatigable, Sur des monceaux de morts s'élève invulnérable. Tristan, chef de ces preux, court au géant hautain; L'attaque ; Mondragant s'éloigne avec dédain. Tristan le suit; le Hun se retourne, et lui crie ; « — Extravagant Pygmée ! à t'arracher la vie » Tu me forces; meurs donc : de son palais d'azur » L'aigle a fondu parfois sur le reptile impur. » Il dit, lève son glaive, et vers la sombre rive Du malheureux Tristan l'àmc s'enfuit plaintive. Rien n'arrête du Hun les pas audacieux; La foudre est dans sa main, l'enfer est dans ses yeux : Tel, de ses noirs fourneaux, en laves foudroyantes, L'Etna vomit au loin ses entrailles brûlantes; Et, sans trouver d'obstacle en son cours destructeur, Elève avec orgueil sa magnifique horreur.

Guise a vu de Tristan fuir la troupe alarmée : Appelant Angilbert: — « Prends dans mon corps d'armée, » Cent guerriers résolus, dit-il, et de Tristan » Cours rallier les preux. » Angilbert, à l'instant, Au premier bataillon se présente, et s'écrie :

* Pour Lien suivre ce combat il faut le suivre sur la carte. 2. 16

« — Au secours de Tristan, sur la rive ennemie, » Que cent des plus vaillants me suivent ! » A ces mots , Nul preux ne sort des rangs : un soldat, un héros, Lui répond : — « Appeler, seigneur, en ce langage, » Cent des meilleurs soldats, à tous c'est faire outrage: » Nous nous ressemblons tous : prêts à vaincre ou mourir, » Nous sommes tous Français, vous n'avez quà choisir.* »

Angilbert, admirant ces sentiments sublimes, Entre eux, prend au hasard , cent guerriers magnanimes, Et court, guidant leurs pas, combattre Mondragant.

Se joignant à Bozon, du côté du couchant, Olivier et les siens, de Tannée ennemie Ont tourné l'aile gauche, et, phalange aguerrie, Poursuivant les Frisons vers le Veser fuyants, Ont déjà pénétré dans leurs retranchements. L'imprudent Vitikind, vers ce point qu'il néglige, N'envoie aucun renfort; et le corps qu'il dirige, De se rejoindre aux Huns formant le plan hardi, Se jette tout entier sur le centre ennemi Qu'il espère en deux parts diviser et combattre.

La mort a des héros envahi le théâtre : Une ardente sueur couvre le corps du Franc;

* Ce trait historique appartient aux temps modernes.

Son fer lance des feux, ses yeux roulent du sang: Le carnage redouble; on se frappe, on s'écrase; L'armure des guerriers sur eux-mêmes s'embrase: Un lac de sang se forme, et porte au loin ses bords: L'épouvante s'assied sur un trône de morts : Tandis que dans les airs, en cette fatale heure, La cruauté sourit, et l'humanité pleure.

Tel, dans un incendie, un tourbillon de vent En longs sillons de flamme étend l'embrasement, Tel Vitikind partout, au milieu du carnage, Trace en lignes de sang son dévorant passage. Darcé meurt sous ses coups, le jeune D'Aubligni En vain croit le venger ; non loin de son ami, Yitikind, punissant son audace indiscrète, Des deux côtés du cou jette en deux parts sa tête. Tout fuit devant ses pas, ou tombe terrassé ; Comme on voit, vers la fin d'un automne glacé, D'un arbre atteint des vents le jaunissant feuillage S'entasser sur la terre, en tombant par nuage.

Charle, d'un mont voisin, dans ses retranchements, Observe des Germains les divers mouvements. De son armée, ô ciel! déjà le centre plie: Se peut il !.. Vers les Francs il vole... il les rallie. Alors, au champ d'honneur, pêle-mêle entassés,

a44 CHARLEMAGNE.

Et vainqueurs et vaincus expirent terrassés.

L'archange protecteur des héros de la France,

Envoyé du Seigneur, suit Charle, ou le devance ;

Et sur le front du roi fait briller radieux

Le sceau de la victoire , et le reflet des cieux.

Mais d'où naît des Saxons l'épouvante soudaine ?.. Le conquérant du Monde a paru sur la plaine : Sous un faix de lauriers, partout l'heureux vainqueur S'élance, rayonnant de gloire et de valeur. Quel brave a repoussé les chefs de l'Allemagne? Est-ce un homme , une armée , un Dieu?. . C'est Charlemagne Tel, au sein du chaos d'une profonde nuit, Sur le sombre horizon un météore luit, Qui, chassant les vapeurs loin du ciel qu'il colore, Rend à l'obscurité la clarté de l'aurore.

Charlemagne, à son tour, repoussant le Saxon, Le poursuit jusqu'aux bords où triomphe Bozon. Alors le roi du Nord connoit son imprudence : Olivier, sur ses flancs, impétueux s'élance ; Et les Saxons vaincus, de leurs chefs, de leurs rois, En désordre fuyants, n'entendent plus la voix. La cohorte de Charle, à vaincre accoutumée, Voit les gouffres du fleuve engloutir leur armée : Des Germains le Yeser reçoit les corps sanglants; Son lit s'étend comblé de morts et de mourants;

Et ses rapides flols, arrêtés dans leur course, D'horreur épouvantés, remontent vers leur source.

Charlemagne poursuit les Grecs et les Lombards. Toujours cherchant la gloire, et bravant les hasards, Suivi de quelques preux, le héros de la France A traversé le fleuve : un Lombard, le fier Elanse, Couvert par un coteau, lui cachoit ses guerriers: Sur ces rives le prince aborde un des premiers : Les paladins français non loin suivent leur maître. Blanse fond sur le roi, qu'il ne peut méconnoitre : Et Charle environné, tombe en un piège affreux. O prodige!.. A l'instant son fer mystérieux, Le glaive des Césars, en sa main foudroyante, Semble en sceptre enflammé changer sa lame ardente : Du fer divin jaillie, une gerbe de feux Couvre les ennemis, cache Charle à leurs yeux, Puis sur le front du roi se tourne en auréole.

Blanse , d'effroi glacé, veut fuir... Charle l'immole ; De la mort son regard est l'éclair précurseur... Des assaillants vaincus, qui peindroit la terreur?.. Charle , levant son glaive , est le dieu du tonnerre : Ils pensent sous leurs pieds sentir trembler la terre; Et muets, désarmés, éperdus, les Lombards Sur Charle, avec horreur, fixent leurs yeux hagards : Tel , on dit qu'autrefois, dans la main de Persée,

La tête de Méduse, aux regards exposée, Domploit seule une armée, et, foudre du trépas, En L'ocs inanimés transformoit les soldats.

Mais lorsque du Veser Charle a traversé l'onde, Vitikind, ralliant sa troupe vagabonde, Piesté sur l'autre rive, à gauche se jetant, A côtoyé le fleuve, et rejoint Mondragant. Là, près du mont Cramer, ces chefs de l'Allemagne, A gué traversant Tonde, ont tourné Charlemagne. Le roi n'a point encor, sur ce bord ennemi, Rassemblé son armée; Heidelberg fond sur lui; Mais le glaive sacré frappe à peine sa vue, Que de sa main s'échappe et tombe sa massue. Il tressaille... Un frisson, arrêtant ses transports, Glisse de veine en veine, et parcourt tout son corps. Le terrible Heidelberg sent la même épouvante Que ce roi qui jadis vit une main vivante*. Qu'au haut des airs guidoit un invisible bras, Ecrire sur ses murs l'arrêt de son trépas. Le roi slavon a fui... Dieu! qui l'auroit pu croire!.. Sa force l'abandonne... et, ternissant sa gloire, Il ne lui reste rien, après tant de fureur, Que le nom de terrible, et sa propre terreur.

* Balthazar. ( Voy. Daniel, cb. V.)

Un dieu combat pour Cliarle; au milieu de la foule Il cherche ses rivaux, et dans le sang les roule. Les Huns et les Saxons alors de toutes parts, Fondent sur le vainqueur du Slave et des Lombards; Mondragant le premier vers lui guide sa rage : Othon et ses deux fils s'offrent sur son passage; Grand guerrier, tendre père, astrologue savant, Othon près de ses fils combattoit noblement. Le monarque des Huns en l'attaquant lui crie : « — Respectable vieillard! ta famille chérie » Te coûte trop de soins, te met trop en danger : » De ce fardeau pesant je viens te décharger. » Il dit : le jeune Aider, sous les coups du barbare, Tombe expirant aux pieds de son frère Alvimare. Alvimare!.. Ah! déjà le glaive du vainqueur A traversé ton bras, ta cuirasse , et ton cœur ! « — Monstre! s'écrie Othon à cette affreuse image, » Tigre atroce et perfide! achève ton ouvrage : » Frappe... tu ne peux plus m'ôter rien aujourd'hui : » M'enlever mes enfants, c'est m'avoir tout ravi. » A ses fils malheureux Olhon craint de survivre ! Poussant la cruauté jusqu'à le laisser vivre, Mondragant en ces mots insulte à ses regrets : « — Astrologue célèbre à la cour des Français! » Toi qui des temps futurs à ton gré peux m'instruire! » Ton sort est donc le seul que tu n'as point su lire !

a4« CI1ARLEMAGNE.

» De tes valeureux fils, ô défenseur savant! » J'accomplis le destin, prédis-le maintenant. » Pour conter tes hauts faits, retourne en ta patrie; » Mon bras n'ose trancher ta glorieuse vie. »

Mais alors paroît Charle... 0 trouble! Mondragant Croit le voir précédé d'un glaive flamboyant : L'âme du roi des Huns frémit épouvantée.

Sur le mont Cyihéron, tel autrefois Fenthée Voyoit, ou croyoit voir de ses farouches yeux, Deux Thèbes sur la terre, et deux soleils aux cieux; Tel Mondragant croit voir, prêts à le mettre en poudre, Deux célestes guerriers tenant en main la foudre.

Reprenant toutefois sa force et sa valeur, De Charle quelque temps il brave la fureur; Entre les deux guerriers un long combat s'engage : L'orgueilleux Mondragant, dans sa féroce rage, Pour mieux porter ses coups, s'expose imprudemment : C'est vaincre que mourir, s'il immole en mourant.

Le fer du roi levé sur le front du barbare, Attaque en même temps , frappe , luit , croise et pare. « — Toi qui d'un nouveau Dieu, dit Mondragant au roi, » Veux ici nous forcer à professer la loi, » Tremble! car si ce Dieu peuple sa cour suprême i> De saints pareils à toi, son ciel est l'enfer même. »

(Soudain un coup mortel interrompt Mondragant :

Surpris d'être vaincu, le colosse un instant Demeure encor debout... Une sueur soudaine Couvre son front glacé : convulsive, incertaine,' Il semble qne sa main d'un spectre menaçant Veut repousser l'étreinte... Il tombe en blasphémant; Et sur ses traits hideux, à son heure suprême, L'orgueil et la fureur survivent à lui-même.

Alors de toutes parts on voit fuir les Saxons : Charlemagne vainqueur poursuit leurs bataillons. Son casque étincelant, son aigrette ondoyante, Dardent en longs éclairs leur lueur foudroyante. Objet d'effroi partout, vainqueur de tout côté, Son bouclier vomit une mer de clarté.

Sur des champs dévastés, fière de ses victimes, La mort frappe au hasard les guerriers magnanimes ; Et Charle, rayonnant d'audace et de succès, S'empare du triomphe, et l'enchaîne aux Français.

Olivier suit son roi : Nestar, plein d'arrogance, Veut l'arrêter : — « Guerrier, dont s'honore la France! » Toi, qu'aux fers Vitikind a déjà su tenir! » Crois-moi, fuis maintenant, si tu ne veux mourir. » Mais le preux : — « Insensé! qui crois ternir ma gloire, » Au tombeau qui t'attend va conter ta victoire! » Il dit, lève son glaive, et d'un puissant effort,

a53 CHARLEMAGNE.

Dans le sein de Nestar il enfonce la mort.

Le Veser est franchi : déjà sur chaque rive, Charle tient sous ses lois la victoire captive. Bozon, Guise, Angilbert, et leurs soldats vaillants, Au monarque vainqueur se joignent triomphants. C'en est fait! des Germains l'espérance est détruite : Le chef des rois du Nord voit son armée en fuite : De rage dévoré, sur ces champs désastreux, Il vole encor, s'écrie : — « Arrêtez, malheureux! » Quoi! Charle a dissipé votrs audace vaillante! » Ah! je cours renverser cet objet d'épouvante : » Suivez-moi ; sous mes coups venez le voir périr; » Si je ne puis le vaincre, au moins je puis mourir. » Mais, que dis je! Il n'a pas des forces plus qu'humaines, » Il n'a ni de l'acier ni du fer dans les veines ; » Charle n'a d'autres dieux qui l'aident contre moi, » Que son heureuse audace, et votre lâche effroi. »

Il dit, et des Saxons ranime l'énergie : Retenant les fuyards, son seul regard châtie : Pressant avec vigueur les flancs de son coursier, Il cherche le héros qu'il ose défier; Et, préparant son bras au succès qu'il médite, En nageant dans le sang, au carnage il s'excite. Maillebois court à lui : — « Téméraire Français' » De vaincre Vitikind t'es-tu flatté jamais !

» Ta dernière heure sonne... » II dit, et le terrasse. Maillebois. expirant, mais encor plein d'audace, Lui répond : — « Vitikind, je suis vaincu, je meurs... » Mais du moins devant toi j'aperçois ton vainqueur. » A ces mots, le trépas étend sur lui son ombre. Son accent néanmoins, fier, prophétique et sombre, Etonne Vitikind, il se retourne... O dieux! Astre resplendissant, Charle s'offre à ses yeux... Mais qui peut du Saxon effrayer le courage ! Sur le héros des Francs il s'élance avec rage : Quand la foudre du ciel semble tonner soudain... Sa lance par morceaux éclate dans sa main. Charle, que l'Eternel guide aux champs de la gloire, Commande à la valeur,, commande à la victoire : Sur son front par le ciel ces mots semblent tracés : Je combats, rendez-vous; je règne, obéissez.

Néanmoins des Saxons le monarque indomptable, Arrachant du fourreau son glaive redoutable, S'écrie : — « Un dieu cruel , Charle ! combat pour toi; » N'importe : vainement tout s'arme contre moi; » II pourra t'en coûter pour m'arracher la vie. »

Sur Charle à ce discours il fond avec furie : Son coursier, qu'un éclair jailli du fer du roi Tout à coup éblouit, se cabre avec effroi; Mais inutile obstacle : en sa constante audace, De Charle Vitikind a fendu la cuirasse.

Des plus fameux guerriers jamais le bras vainqueur, Ne sut à tant d'adresse unir tant de vigueur; Mille fois répétés, chaque fois plus terribles, Leurs coups entreprenants tombent irrésistibles. La victoire incertaine entr'eux semble flotter. Ne pouvant se saisir, ne pouvant s'éviter, Sur leurs coursiers couverts d'une sanglante écume, En efforts impuissants chacun d'eux se consume. Mais Vitikind s'écrie : — « O Dieu de mon pays! » Irmensul! si je meurs, tes autels sont détruits : » Fais-moi vaincre, et j'élève à ta grandeur suprême » Un temple magnifique, en cette plaine même. »

Il dit : et l'espérance a doublé sa vigueur. Aux champs de Tolbiac, ainsi dans sa douleur, Clovis, voyant les Francs près de rendre les armes, Crioit, levant au ciel ses yeux baignés de larmes : « — Dieu de Clotilde ! O Dieu dont j'ignore la loi ! » Fais triompher Clovis, et Clovis est à toi! »

A l'aspect des deux chefs combatlant sur ces plaines, Les bataillons français, les cohortes germaines Suspendent leurs combats... Seule, une lutte à mort, Semble du monde entier devoir régler le sort.

Les deux rois ennemis, en leurs fureurs extrêmes, Espèrent tout du ciel, espèrent tout d'eux-mêmes; Mais le chef des Saxons s'affoiblit... Sort fatal! Charle vient de percer le flanc de son rival.

CHANT XXIII. a53

Vitikind brave cncor ses coups... lorsqu'à sa vue,

A l'instant, ô merveille , étrange, inattendue !

Un char brillant, traîné par deux coursiers fougueux,

A traversé la plaine, et vers le roi des preux

Dirige son essor... Une jeune immortelle,

Debout, guidant le char, d'une voix solennelle,

Appelle Vitikind... Un nuage de feux

Environne la vierge ; et son front radieux

Jette au loin, sur ces bords, des sillons de lumière.

Le pied de ses coursiers touche à peine la terre.

Le soldat devant elle ouvre ses rangs poudreux :

Elle vole... Sa vue éblouit tous les yeux;

Son voile diaphane est rejeté loin d'elle;

Son front est couronné de lis... et l'immortelle

Elève vers le ciel le signe révéré

Du culte des chrétiens, le crucifix sacré.

Près des rois combattants , la céleste inconnue ,

Comme un rapide trait, sur son char accourue, Arrêtant du Saxon le bras cncor levé, S'écrie : — « O noble chef par le sort éprouvé ! » Il est temps qu'aujourd'hui la vérité t'éclaire : » Cesse de résister au maître de la terre! v Au favori du ciel !.. Vitikind! en ce lieu, »> Ileconnois à la fin ton monarque et ton dieu ! » Je t'apparus déjà*: j'étois ton bon génie;

*■ Au saule de Vara, chant XVIII.

a54 CHARLEMAGNE.

» Je te promis mon aide, et viens sauver ta vie. » O Vitikind! du ciel vois en moi l'instrument ! » Charle en ami t'appelle, en père Dieu t'attend. »

O prodige!.. A ces mots le monarque sauvage Croit voir une colombe, entrouvrant un nuage, Sur sa tête descendre... Une voix à l'instant , Du haut des cieux répète : — e< En père Dieu t'attend. »

Ah! soudain de ses yeux tombe un voile funeste : Vitikind reconnoît l'influence céleste; Son cœur d'un nouveau feu sent les nouveaux effets. Le chef se jette aux pieds du monarque français (2). « — Prince! tu m'as vaincu : la Germanie entière, » Sous ton joug désormais plîra sa tête altière; - » Le Nord sera par toi l'empire des chrétiens. » Charlemagne, ton Dieu l'emporte sur les miens : » L'univers est ion bien; le calme y va renaître ; » Les Francs et les Germains n'ont plus qu'un même maître; » Fais cesser le combat, fais régner le pardon ; » Charle perd un sujet en perdant un Saxon. »

Il dit : Charle attendri, dans une douce ivresse, Relève Vitikind, entre ses bras le presse : L'Eternel les bénit, l'enfer frémit d'horreur : Vitikind est chrétien, Charlemagne est vainqueur (3).

La déesse du char sourit à cette vue; L'œil sur elle attaché, Charle l'a reconnue,

CHANT XXIII. a55

C'est UlnareL Quel autre eût au sein des combats Pacifié le monde, et sauvé ces climats!.. 11 vole versle char... mais déjà sur la plaine Le char fuit... et des vents la caressante haleine, Quand la vierge céleste échappe à son regard, Lui porte ces seuls mots : partout et nulle part.

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