‹ Charlemagne, ou, La Caroléide (volume 2)Chapitre 3 sur 31 · CHARLEMAG.NE · texte numérisé non relu

CHARLEMAG.NE

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v>œpendant, l'œil fixé sur la tour d'Héristal,

De Bozon Charlemagne altcndoit le signal :

Vaine espérance!.. Hélas! en sa douleur extrême,

Olivier, dans les fers, se maudissant lui même,

Trompoit l'espoir de Charle, et pleuroit nuit cl jour

Sa conduite, ses maux, sa vie et son amour.

«« — Sur mes derniers instants, Mort: jette un voile sombre,

» S'écrioit il, la vie est le songe d'une ombre.

» Demain, lorsqu'au tombeau je serai descendu.

>• Eh! qui se souviendra qu'Olivier a vécu! >>

Deux jours s'éloient passés, la nuit couvrait la terre; Au haut de la citerne une pâle lumière S'offre aux yeux du captif, s'approche, et lentement, S'augmenîant par degrés, dans son cachot descend. Que voit-il? un soldat qui, seul, d'un air farouche, Détache ses liens, et sans ouvrir la bouche, Lui fait signe aussitôt de le suivre... Olivier, Foible et marchant à peine, obéit au guerrier. De l'obscure citerne ils sortent en silence : Le soldat inconnu vers la forêt s'avance;

CHANT XIV. a3

Puis soudain s'arrêtant : — « Français! jeune héros! •> Dit-il, vous êtes libre... » Il veut fuir à ces mois; Le paladin l'arrête. — « O moment plein d'ivresse! » Almanzine! ta voix, ta voix enchanteresse » A frappé mon oreille! Almanzine! est-ce toi! » Ah! parle, parle encor! — Olivier! oui, c'est moi : » Mais hâte-toi de fuir; songe que le temps presse : » Veux- tu te perdre encor par ta folle tendresse! » Jadis je périssois, et tu veillas sur moi; » Je sauve aussi tes jours, je suis quitte envers toi : » Adieu. — Non, Almanzine! amante que j'adore! « Non, ne me quitte point sans me répondre encore : » L'excès de mon amour a-t-il touché ton cœur? » » — Laisse là ton amour, et songe à ton honneur, » Lui répond la guerrière. Olivier! non, mon âme , » Insensible à tes vœux, n'approuve point ta flamme. » Va remplir ton devoir, va retrouver ton roi; » Oublie et ta tendresse, et ta prison, et moi. » Hélas! si pour l'amour mon cœur ayoit dû naître, » Olivier, c'est toi seul que j'eusse aimé peut-être. »

A ces mots elle fuit : au milieu des forêls Olivier, resté seul, à la joie, aux regrets, Se livre tour à tour : de l'objet qu'il adore Il espère être aimé, mais il en doute encore. — Oublie, ô paladin! ton amour et les maux! Cesse enfin d'être amanl, et redeviens héros!

à4 CHAULEMAGNE.

Du côté d'Héristal, et vers la forteresse, Olivier, qu'Ahnanzine occupe encor sans cesse, Se dirige à pas lents : rêveur, léger, distrait, Et toujours imprudent, le long de la forêt, Il adopte au hasard une route incertaine. Mais quel ruisseau de sang coule au pied de ce chêne !. Le paladin surpris, d'horreur se sent glacé; Il s'arrête... Chaque arbre est de même arrosé. Ce singulier aspect, qui déjà le captive, Egare sa pensée, et son âme attentive Oublie encore Charle, Héristal et Bozon.

Un vaste monument, ténébreuse prison, A travers la forêt, au fond d'une avenue, Entouré de cyprès, se présente à sa vue : Quel mystère!.. Quel est ce château?.. L'insensé Brûle de s'en instruire, et s'enfonce, empressé, Dans ces bois effrayants : mais, des murs homicides, Dont il s'est approché, vingt prêtres, vingt druides, Armés fondent sur lui... Sans fer, sans bouclier, Quv, peut faire contre eux l'intrépide Olivier! Le preux, se débattant, a rouvert sa blessure-, Et, sans force, irainé sous une voûte obscure, L'Imprudent, échappé des fers du roi saxon, Sans changer de destin, a changé de prison.

Mais, au fort d'Héristal , Bozon n'a de son maître

Reçu ni l'envoyé, ni Tordre, ni la lettre; Et tandis qu'Olivier, dans un gouffre infernal, En se rendant au fort, s'est plongé... sort fatal! Bozon lui-même aussi déjà touche à sa perte.

Vers le nord d'Héristal, une roche déserte, Montagne à pic, aux cieux lève son front glacé, Qui, de frimas, de neige en tout temps hérissé, Voit changer la nature, et seul reste le même. Inspirant au vulgaire une terreur extrême , Ce rocher est nommé le mont des airs maudits.

Une ancienne chronique et d'étranges récits Maintiennent l'épouvante au loin dans la campagne. Bozon, que rien n'alarme, au pied de la montagne Un matin s'est rendu : lorsqu'accourant vers lui , Un bon vieillard l'arrête. — « O paladin hardi! » Que faites-vous! daignez, sous ce paisible ombrage, » Ecouter un récit, qui, transmis d'âge en âge, »> Pour ce mont redouté vous remplira d'horreur. » Puis, malgré mes conseils, sur ce rocher, Seigneur, » Si vous l'osez encor, montez en téméraire : » A la mort Utherbal, n'ayant pu vous soustraire, » N'aura plus qu'à pleurer votre infortuné sort. »

Bozon surpris s'arrête; il cède sans effort Aux désirs d'Uthcrbal, il s'assied, et l'écoute. « — Ce mont, qui du trépas est aujourd'hui la route,

ab CHARLEMAGNE.

» Jadis, dit le vieillard, reprenant son discours, » Fut le séjour des jeux, des chants et des amours. » Ce mont fut quelque temps la demeure chérie » D'un barde de Morven *, d'un dieu de l'harmonie, » D'un ami de Fingal, de l'immortel Ullin (i).

» Lorsqu'abordant jadis les rives de Lochlin, » Fingal eut triomphé des héros Scandinaves, » Ullin, roi des concerts, ami du chef des braves, » Au palais de Starno, sur sa harpe chanta » L'amante de Fingal, la belle Agandecca (2).

» Ce fut ce même Ullin . dont la lyre sonore (3) » Emerveilla plus tard les vierges d'Inistore **, » Lorsqu'aux murs d'Ictura, comme aux tours de Gormal (4), » Ce barde valeureux suivoit l'heureux Fingal.

» Et lorsque de Selma*** le vieillard magnanime, » Rendoit aux fils d'Erin leur prince légitime, » Ton chantre, 6 Témora! ce fut encor Ullin (5).

» Parcourant nos climats, ce voyageur divin » S'arrêta sur ce pic, dont les sites sauvages » L'avoient charmé : bientôt, presqu'au sein des nuages, » Entouré de sa cour, de ses bardes fameux,

* Morven , ancien nom de la partie d'Ecosse qui est sur les bords de la mer au nord-ouest. Morven, signifie chaîne de hautes montagnes.

** L'ile des baleines, dont il est souvent parié dans Ossian.

*** Selma . palais de Finga! , roi de Morven.

« De ses chantres guerriers, des héros et des dieux, » Ullin, s'établissant sur ce rocher funeste, » Nomma mont d'Ossian * ce mont alors céleste.

» Au sommet fut un lac, limpide et spacieux, » Qui prit le nom de Lac des amours merveilleux. » De son sein s'élevoit une île renommée, » Un jardin enchanteur, dont la rive embaumée » N'exhaloit que parfums : là, le palais d'Ullin » Planoit sur les hauteurs, et ce séjour divin, » Digne des cœurs sans tache, et des âmes vaillantes, » Se voilant à demi de vapeurs odorantes, » Retentissoit au loin des célestes concerts » De ces bardes guerriers, chantres de l'univers.

» Un printemps éternel régnoit sur l'île heureuse : » Là, des bardes en chœur la voix mélodieuse » Montoit, en doux accords, jusqu'au palais des vents, » D'où les nobles aïeux de ces chantres vaillants , » Princes aériens, commandoient aux orages. » Là, sur les flots muets, et sur les rocs sauvages, » Tremnor **, aux doux rayons de l'astre ténébreux, » Dans des vapeurs, dit-on, se glissant nébuleux, » Venoit, secret témoin de leurs paisibles fêles,

* Ossian , fils de Fingal.

** Tremnor, aïeul de Fingal, père d'Ossian.

» Errer silencieux au-dessus de leurs têtes.

» Transmis, mais de nos jours altéré par les temps, » Tel se répète encor un de leurs anciens chants.

* O braves de Selma! sur la harpe célèbre, » Du héros disparu chantons l'hymne funèbre (6) : » Au palais des frimas qu'il monte radieux! » La céleste harmonie a droit d'ouvrir les cieux.

» Là, dans un météore, et loin du lac fétide , » Où, d'un noir brouillard ceinte, erre l'ombre perfide, » Nobles fils de Fingal! planez, maîtres des airs, » Tels que le dieu du jour éclairant l'univers?

» Errez, divins aïeux, dans la salle des fêtes (7) ! » Mais n'apparoissez point sur le char des tempêtes, » Le front cerné d'éclairs, courroucé, menaçant, » Au haut du roc sauvage où rugit le torrent!

» Que le son de la mort, harpe douce et plaintive! » Ici n'échappe plus de ta corde expressive ! » Le héros ne meurt pas : ô barde redouté ! » L'homme de la victoire est la divinité.

» Du moderne Selma les tours, les colonnades, » Dominoient sur le lac enîouré de cascades..

» Dont les flots bondissants rafraîchissoient les airs.

» Mais sur ces bords heureux, quelles voix, quels concerts » Ont fait entendre au loin leur céleste harmonie!.. » Ullin chante les rois de la Calédonie, » Les palais de Morven, les grottes du Lora *, » Et surtout Ossian, ce barde de Selma, » Dont les exploits guerriers, comme les chants célèbres, » Ont du chaos des temps traversé les ténèbres : » Astre qui, vu de loin, semble mieux resplendir; » Héros, que le passé devoit à l'avenir.

» Aux accords enchanteurs des harpes merveilleuses, » Les filles d'Hérislal, belles, mais curieuses, » Du fond de la vallée, en foule, avec transport, » Viennent prêter l'oreille aux sons des harpes d'or. » O prodiges de l'art! soudain, hors d'elles-mêmes, » Dans les bardes d'Ullin voyant des dieux suprêmes, » Sur le mont d'Ossian les vierges du rocher » Entourent Vile.'., et là, ne pouvant s'arracher » Des bords du lac d'amours, bords peut-être funestes, » Veulent mourir aux sons des instruments célestes.

» A genoux sur la rive elles tombent; les vents » Aux bardes de Morven portent leurs doux accents : » — Chantres sacrés! û dieux de la Calédonie!

* Lora, petite rivière qui couloit aux environs de Selma.

3o CHARLEMAGNE.

» Laissez nous aborder l'île de l'harmonie!

» Vous dresser des autels, nous consacrer à vous!

» Les filles d'Héristal tombent à vos genoux.

» Les bardes étonnés, soudain jettent la lyre... » Pour h première fois, l'amour et son délire » Vers de jeunes beautés ont entraîné leur cœur. » En vain des lois d'UIlin la sévère rigueur » Défendoit aux mortels les approcbes de l'île; » L'amour en un instant en rend l'accès facile.

» Sur de légers canots les bardes amoureux » Volent à l'autre bord... leur chef au milieu d'eux, » Ullin rame lui-même... 0 transports d'allégresse! » Chaque barde en ses bras a saisi sa maîtresse; » Et, chargé du fardeau qu'idolâtre son cœur, » Retourne à l'autre rive au comble du bonheur.

» O délire des sens! ô voluptés célestes! » Que vos feux enchanteurs ne sont-ils moins funestes! » Pendant dix jours entiers, les plaisirs et les jeux, » L'amour, les voluptés, les délices des dieux, » Tous les enchantements d'une ivresse suivie. » Descendirent sur l'île... Immortelle harmonie! » Quel fut alors ton charme! heureux fils de Fingal! » Combien, entre les bras des filles d'Héristal, » Vous chantiez, mieux l'amour et sou délire extrême!

CHANT XIV. 3i

» Amour! pour te bien peindre il faut aimer soi-même!

« Mais des filles du lac l'enthousiasme éteint, » N'est déjà plus qu'un songe, et le palais d'Ullin » N'est plus temple habité par des dieux tutélaires : » Leurs bardes ne sont plus que des mortels vulgaires : « A l'admiration succède le mépris.

» L'amour n'entra pour rien dans leurs transports subits: » Un passager délire, une soudaine ivresse, » Le prestige des chants, la harpe enchanteresse, » Avoient captivé seuls et leurs coeurs et leurs sens : » Hélas! toutes déjà haïssoient leurs amants.

» Bientôt les harpes d'or, et leur douce harmonie, » N'allument dans leurs cœurs qu'une jalouse envie. » Trois mois se sont passés : fuir l'ile est leur dessein : » Mais un plus noir projet fermente dans leur sein. » — Loin de ces bords, eh quoi! s'écrie une d'entre elles, » En fuyant, ô mes sœurs! des harpes immortelles » Nous n'entendrions plus les sons mélodieux! » Quoi! plus de chants!., hélas! le barde, aimé des deux, » A sa harpe doit tout, seule elle est sa magie; » Perdant leurs instruments, tous perdioient leur génie. » Ah! croyez moi, volons ces trésors précieux, » Ces talismans divins, et fuyons avec eux. » Mes sœurs, seules alors nous charmerons la terre; » Et, des confins du monde, une foule étrangère

3a CHARLEMAGNE.

» Viendra nous élever un temple et des autels.

» Semblables aux neufs sœurs, dont les chants immortels » Eternisèrent Saine *. Ah! loin de ces rivages, » Courons de l'univers envahir les hommages.

» Elle dit : à l'envi, les filles d'Héristal » Applaudissent, hors une, au complot infernal. » Un philtre endort Ullin et sa cour : la nuit même, » Certaines du succès de leur noir stratagème, » Toutes , sur des canots, d'un mutuel accord , » De file heureuse ont fui, volant les harpes d'or.

» Mais au réveil d'Ullin, ô rage! ô perfidies! » Plus de chants, plus d'amour! de harpes, ni d'amies. » Ullin tombe à genoux; et, tout à ses fureurs, » — Fingal ! s'écria t il, Ossian! dieux vengeurs! » Qu'un châtiment affreux punisse ces perfides !

» Il dit : au même instant, dans leurs courses rapides, » Les filles d'Héristal, par un vent furieux , » Accompagné d'éclairs, de tonnerres, de feux, » Jusqu'aux rives du lac se sentent repoussées. » Le mont tremble... Déjà, ces jeunes insensées » Ont vu le sol s'ouvrir... Leur corps s'est aminci, » Leurs pieds prennent racine, et leur front rétréci, » Sur le funeste bord d'un lac jadis limpide,

* Voyez sur les vierges de Saine la note 3 du Vie chant.

» Que le courroux des cieux vient de rendre fétide , » Se penche en murmurant... O bizarres tombeaux ! » Les filles d'Héristal se changent en roseaux.

n Une seule beauté, plus simple, plus timide, »> Fut volage, dit-on, mais ne fut point perfide : » Sans voler son amant, la jeune Elma s'enfuit; >» L'amour eût pardonné, le juste ciel punit. « Seule elle conserva sa forme... mais plaintive, » Au milieu des roseaux, errante sur la rive, » Elle fut condamnée à voir finir ses jours.

» Pour consoler, dit-on, l'objet de ses amours, » Le jeune amant d'Elma, quittant l'île funeste, » En partant lui fit don de sa harpe céleste.

» Du rocher d'Ossian , roc maudit par Ullin , » Les bardes voyageurs disparurent soudain ; « Et dans le Nord, sans doute, à Morvcn retournèrent. » De fétides vapeurs sur le lac s'élevèrent : » Les grottes, le palais, les jardins enchantés , » Foudroyés par le ciel , périrent dévastés. » L'île, changeant de nom, devint Y île barbare; » Et le lac des Amours fut le lac du Tènare.

» Constamment agités par le courroux des vents, » Autour du lac fatal les roseaux mugissants, » D'un lugubre concert font retentir les rives.

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