U CHARLEMAGNE
* O filles d'Héristal! ce sont vos voix plaintives!
» Mais sont ce là les chants qui, charmant les mortels,
» Dévoient faire fumer l'encens sur vos autels!..
» Où sont vos harpes d'or, les peuples, leurs hommages?..
» Seuls vers vous en grondant roulent les flots sauvages !
» Seigneur! depuis le jour où disparut Ullin, » Sur Pile ahandonnée , un fantôme assassin » Va planant... et, parmi les brouillards et les glaces, » De longs cris... — C'est assez : vieillard, je te rends grâces,» Dit Bozon brusquement : il se lève à ces mots; Il s'éloignç... Utherbal suit des yeux le héros : « — Où portez-vous vos pas? — Sur ce mont redoutable. » — Qu'entends-je! mais, Seigneur, une fin déplorable... » — Et que t'importe! — O ciel ! quoi ces détails affreux !.. » — N'ont fait que redoubler mes désirs curieux. » Utherbal ! dans mon cœur, ton histoire étonnante « Change un simple désir en une ardeur brûlante. » — Mais, Seigneur... — Laisse-moi — Mais écoutez... — Vieillard » Silence encor te dis-je ! >» A ces mots, son regard S'enflamme de courroux : toujours brusque et farouche , Repoussant le vieillard dont il ferme la bouche, Il gravit la montagne, et bientôt satisfait, Sans crainte et sans obstacle, il parvient au sommet.
Sur un plateau désert, d'une immense étendue (8),
Un lac marécageux se présente à sa vue, Entouré de roseaux et couvert de vapeurs. Un vent glacé du Nord, sur ces bords destructeurs, Semble pousser au loin des plaintes lamentables : Tris, du lac de Légo, les brouillards effroyables (3), Dernier séjour du barde ennemi de l'honneur, Murmuroient sourdement les sons de la douleur.
Là, semblable à l'Oscar * du prince des nuages, Bozon prête l'oreille à la voix des orages : Tour à tour sur le mont, régnent, tyrans des airs, La foudre ou les glaçons, la neige ou les éclairs : De l'étang sulfureux, tantôt les eaux stagnantes Exhalent un vent froid ou des vapeurs brûlantes : Et parfois, échappé des brouillards nébuleux, Dardant sur les frimas, l'éclair les change en feux.
Bozon marche à travers la vapeur malfaisante : Il voit l'île; il s'approche : une voix ravissante Alors d'accents plaintifs vient charmer ces déserts : Bozon court vers le lieu d'où partent ces concerts... O surprise! il y voit une beauté céleste Négligemment penchée, auprès du bord funeste, Sur une harpe d'or... des éclairs lumineux Semblent jeter sur elle une écharpe de feux;
* Il y cul plusieurs Oscar fameux chez les bardes. L'Oscar, fils d'Ossian, est le plus renommé.
Et la vierge du lac, belle, à la fleur de l'âge, Des filles d'Ossian offre à Boson l'image.
Elevant vers le ciel ses yeux chargés de pleurs, La fille du désert va chanter ses malheurs : Bozon s'arrête, écoute, il admire, et son âme, Pour la première fois, s'émeut pour une femme.
« 0 héros de Morven! ô bardes de Selma! » Vous, qui régnez sur les orages, » Du palais flottant des nuages , » Ecoutez la fille d'Elma!
» O fille d'Héristal! aïeule trop coupable, » Dont je porte le nom!., la terre du sommeil » Te couvrit, sans cacher ta faute impardonnable; » Et l'obscur tourbillon t'engloutit au réveil.
» Armé du sceptre des orages, » Ossian de ces bords maudit les noirs brouillards; » Et nul astre serein, dissipant les nuages, » Ne brilla plus à tes regards.
» Ici, dit-on, l'astre de la nature » Des criminels s'éloigne avec effroi ; » Mais cependant mon âme est pure, » Et nul astre ne luit pour moi.
» Dernier don de l'amour, ô harpe enchanteresse !
» Jadis tu célébras îa gloire et le bonheur;
» Mais Elma, gémissante, ignorant l'allégresse,
» Ne sait chanter que la douleur.
» Non loin de ma tombe inconnue,
» O ma harpe! si, détendue,
» De quelques chasseurs égarés
» Tu viens jamais frapper la vue,
» Hélas! de mes jours ignorés
» La trace sera disparue :
» Nul mortel même ne saura
» Que tu fus la harpe d'Elma.
« Lieux jadis enchanteurs! temple divin des fêtes!
>» Hélas! qu'êtes-vous devenus!..
» Fingal, Ossian, ne sont plus; » Vous n'entendez ici que la voix des tempêtes.
» Où sont yos palais redoutables?
» Ils sont tombés, de mousse et de ronces couverts;
» Seul, sur leurs débris lamentables,
» Siffle l'ouragan des déserts.
» Nuage! entr'ouvre-toi!.. du sein des météores , » Oh! laisse jusqu'à moi se pencher mes aïeux! » Laisse-moi voir flotter leurs voiles nébuleux!
» Et contempler leurs lances de phosphores! » Célestes vierges de Seîma!
» Ceintes d'écharpes lumineuses ,
>» Compatissantes quoique heureuses,
» Oh ! plaignez le destin d Elma!
j) Inconnue à la terre, hélas! plante sauvage, 3> Balancée au hasard par les vents de l'orage,
» Elma, fleur des rochers déserts ,
» Que le malheur sembla poursuivre,
» De nom seul connut l'univers ,
» Et mourut sans avoir pu vivre. »
A ces tristes accents, Bozon s'est élancé Vers la vierge du lac, dont les chants ont cessé... Surprise à son aspect, la jeune enchanteresse Recule , pousse un cri... mais un cri d'allégresse : Puis courant vers Bozon : — « Etranger généreux! » N'est-tu pas du grand astre un rayon lumineux? » Oh! réponds moi!.. Viens-tu, de la voûte orageuse, j» Au palais des éclairs m'enlever radieuse? » Parle, fils d'Ossian!.. » A ces étranges mots, « — Inconcevable fille! interrompt le héros, y Quel est ton nom? — Elma.— Mais ton père, ta mère?,. « Vivent ils?.. — Non. Tous deux, quand j'ouvris la paupière . » IN'étoient plus... Ah! sans doute, auprès de leurs aïeux , :> La robe de vapeurs ceint leurs flancs nébuleux (io). » — Ton destin quel est il? — Une affreuse tempête » A battu ma jeunesse, et, sifflant sur ma tête,
» L'aquilon... — Mais, dis-moi : sur ce mont désastreux,
» Qui prend soin de tes jours?.. — Athmerson, monstre affreux,
» Souverain de ces bords, me tient en sa puissance :
» Jamais ne l'ont touché les pleurs de l'innocence :
» Semblable aux flots grondants du torrent des déserts,
» Ici sa voix tonnante est la foudre des airs :
» Et jamais en mon coeur l'espérance attrayante
» N'a lui» tel qu'un feu pur perçant l'ombre fuyante.
» — Où vit cet Athmerson? — Dans l'île : son palais
» Sur la hauteur s'élève, et trois monstres en paix,
» Là composent sa garde, et me tiennent captive.
» Seigneur, je n'oserois m'écarter de la rive;
» De ma témérité la mort seroit le prix.
» Athmerson constamment m'observe; je ne puis
» Que traverser parfois ce lac, ces flots sauvages,
» Tourmentés nuit et jour par l'esprit des orages.
» — Je cours aborder l'île , infortunée Elma !
» Sous ce glaive vengeur Athmerson périra :
» Qu'il tremble le tyran que l'innocence abhorre !
» — Ainsi parloit Fingal, le roi du météore;
» Ainsi jadis ce prince, amoureux et vaillant,
» Promit à son amante, au palais de Swarant,
» Contre tout ennemi son appui tutclaire;
» Hélas! et cependant, de la main de son père,
» Devant Fingal lui-même , Agandecca périt *.
* Voyez ta note a de ce chant.
4o C HARLEM A GNE.
» Mais, divin inconnu! seul, sur ce roc maudit, » Quel espoir est le tien? d'EIma que veux-tu faire? » — J'immole le tyran qui te tient prisonnière : » Fuis... voudras-tu me suivre, et fuir cette île? — Hélas! » Ce féroce Àthmerson... tu ne le connois pas : » Le vieillard de Selina lui légua son courage : » Et sa lance fatale est un feu qui ravage. » — N'importe! il périra... Mais veux tu de ton sort » Que je dispose?.. — Moi! grands dieux! avec transport ! » Mais d'un rameau d'argent, d'un talisman perfide, » Dépendent mes destins... le héros intrépide » Qui s'en emparera, seul peut veiller sur moi : » C'est la loi de Fingal. — Va, je puis tout pour toi : » Où trouver ce rameau? — Dans la grotte enchantée, » Au milieu des jardins de l'ile redoutée. » — J'y vole. — Arrête encor, téméraire guerrier! » Les plus affreux périls... — Pourroient-ils m'effrayer! » Laisse-moi. » S'élançant vers l'onde mugissante, Bozon repousse Elma, pâle, foible, tremblante; Et seul sur un canot s'embarque... Au même instant, Elma, bravant la mort, au bord du lac stagnant, Forme un léger radeau de branches rassemblées, S'y jette, et suit Bozon sur les ondes troublées. Elle vogue... Sa voix appelle son ami; Et ces tendres accents parviennent jusqu'à lui : « — Toi , qui luis à mes yeux plus brillant que l'aurore,
CHANT XIV. 4i
» Ton sort sera le mien... ô guerrier que j'implore ! » Va, fuis moi, j'y consens, s'il peut naître pour toi, » Quelque être qui jamais t'admire autant que moi.
» Vents doux et caressants, qui, sur l'onde orageuse (i i), » De Faïna jadis, errante et malheureuse, » Poussiez l'esquif léger sous les murs de Selma, » Vers ce nouveau Fingal guidez de même Elma. »
Bozon vient d'aborder : l'île lui semble immense- Vers la grotte enchantée à grands pas il s'avance. Au loin il aperçoit le palais d'Athmerson, Vieille tour en débris, ténébreuse prison. De ces lieux on l'observe... Il le remarque à peine ; Un invincible attrait vers la grotte l'entraîne.
Il la voit : son aspect n'offre rien d'effrayant. Sur un sable émaillé, sous un tertre riant, S'enfonce, couronné de paisibles ombrages, Un antre spacieux, voûté de coquillages; Un demi-jour l'éclairé, et des joncs enlacés Offrent un banc rustique aux voyageurs lassés.
Dans la grotte aussitôt Bozon se précipite : Trois fois il la parcourt, et trois fois il s'irrite ; Nul rameau ne se montre à son regard perçant.
Soudain brille à ses pieds un éclat vacillant; C'est le rameau fatal : Bozon, sans méfiance, Déjà s'en croit le maître , et plein d'impatience,
4a CHARLEMAGNE.
Vers la terre courbant son front audacieux , Veut saisir... mais le jour se dérobe à ses yeux., Sa force l'abandonne ; il tombe, ô perfidie! Bozon, sans mouvement, semble déjà sans vie.