‹ Charlemagne, ou, La Caroléide (volume 2)Chapitre 7 sur 31 · FIN DES NOTES DU CHANT QUATORZIEME · texte numérisé non relu

FIN DES NOTES DU CHANT QUATORZIEME

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L/A fille du Chaos, taciturne et voilée,

Par degrés descendant de la voûte étoilée,

Faisoit rouler son char, lorsque Charle, en secret ,

Sous sa tente, conçoit le plus hardi projet.

Il appelle v^ngilbert : du prince magnanime

Ce guerrier est l'ami, le confident intime.

« — Angilbert, lui dit-il, sur la tour d'Héristal,

» Ce matin de Bozon j'attendois le signal;

« Nul drapeau cependant ne s'y déploie encore :

» Sans doute à nos regards, vers la naissante aurore,

» Demain il paroîtra; mais Charle. cette nuit,

» Voudroit avant l'attaque, au mont voisin d'Arnith,

» Du Veser avec toi longeant le bord paisible,

>» Des feux de l'ennemi s'approcher invisible :

» Du haut de la montagne, observant les Saxons ,

» Leur quartier le plus foible, et leurs positions,

» Nous saurons mieux où vaincre : aux champs de la victoire,

» Angilbert, par la ruse on prélude à la gloire. »

Il dit; et leur départ se dispose en secret.

Irinensul, à l'instant, instruit de leur projet, S'offre au roi des Saxons sous les traits d'un druide :

« — Chef! deux Francs , cette nuit , dit le vieillard perfide ,

» Espèrent, parmi nous, dans l'ombre se glissant,

» De leur glaive assassin te frapper lâchement.

» Cache ce noir complot à ta troupe fidèle,

» Et daigne, ô roi du Nord! confier à mon zèle,

» Pour veiller sur nos camps, un de tes bataillons. »

Il dit; son vœu s'exauce; et le chef des Saxons, Satisfait de son zèle, et sûr de sa prudence, Remet entre ses mains le soin de sa vengeance.

Près d'un vieux fort détruit, où Charle doit passer, Dans les bois, sous des rocs que le temps sut creuser, Le vieillard s'est rendu, visite ces lieux sombres, Et place une embuscade au milieu des décombres : Puis le monstre commande à ses nombreux soldats, D'immoler deux héros par deux assassinats.

L'astre du jour couché cédoit sa place aux ombres; L'horizon se couvroit de quelques teintes sombres; On distinguoit encor les objets d'alentour; Ce n'étoit point la nuit , mais l'absence du jour : Charle sort de sa tente, Angilbert l'accompagne : D'Arnith un bois épais leur cache la montagne : Au sein de la forêt ils dirigent leurs pas, Et suivent un sentier... qui les mène au trépas.

Sur eux des noirs sapins s'étendoit l'ombre obscure; Un calme harmonieux régnoit sur la nature;

CHANT XV. 4y

Les zéphyrs endiaînés dormoient dans leurs prisons; Et la voix des éc hos ne répétait nuls sons : Bientôt les paladins, non loin de l'embuscade, D'un rocher ténébreux vont traverser l'arcade; Ils n'ont qu'un pas à faire, et sont perdus tous deux.

D'un brouillard, à l'instant, le rocher sourcilleux Se couvre... le vent siffle... une cloche invisible, Du milieu des vapeurs, tinte... et signal horrible! Soudain un glas funèbre épouvante les airs... Charle frémit... s'arrête... alors des rocs déserts Fuit la brume tremblante; et, puissance magique, Un barde enveloppé du manteau druidique, Blanche apparition, ressort mystérieux Des ténèbres du bois... L'inconnu, vers les preux, Etend un rameau d'or, enlacé d'immortelles : Du sceptre ont, sur le roc, jailli mille étincelles : « — Guerriers!.. une embuscade est dressée en ce lieu... » Charlemagne! Angilbert! éloignez-vous... Adieu! »

Sur l'oracle, à ces mots, de la voûte éthérée, Descend , en doux rayons, une flamme azurée : Tel qu'Apollon sortant de son temple entr'ouvert, Apparoit lumineux l'enchanteur du désert. « — Cloche d'alarmes! paix!., dit l'envoyé céleste, » O Charle! hàte-toi ... fuis ce sentier funeste... » Peux tu me méconnoître !.. évitant ton regard, » Je suis, pour ton salut, partout et nulle part. » a. ' 4

5o CHARLEMAGNE.

Le barde merveilleux, à ce nouveau langage, Change rapidement et de forme et d'image : Son manteau s'ouvre... tombe... et, sous des voiles blancs, La vierge des forêts offre ses traits charmants : Telle, aux fils redoutés du prince des orages, Silphide, soulevant son voile de nuages, Du fond d'un météore, au sommet du Cromla*, Jadis apparoissoit la douce Malvina**.

Charle ! c'est ton UlnareL II s'élance vers elle... Mais, hélas! pour gravir une roche cruelle, Tous ses efforts sont vains... Son espoir est déçu... La clarté s'est éteinte... Ulnare a disparu.

Oubliant un instant l'embuscade perfide, Angilbert contemploit la céleste druïde : Le feu de ses regards, l'éclat de sa beauté, Portent l'enchantement dans son cœur agité : Long-temps, après sa fuite, il croit la voir encore.

Courant vers le héros que la prêtresse adore, « — Grand Dieu! quelle immortelle, ô roi des paladins ! » Veille ainsi sur vos jours? Ah! l'ange des deslins, » Vers vous, du haut des cieux, en ce climat barbare,

* Cromla, ancien nom d'une montagne de l'Ulster, province d'Irlande.

** Malvina, fille d'Ossian.

CHANT XV. 5i

» Descend, astre sauveur, sous la forme d'UInare. »

A travers le taillis, Angilbert, à ces mots, Evitant l'embuscade, entraîne le héros; Et se frayant dans l'ombre une route inconnue, De l'immense forêt ils atteignent lissue.

La montagne d'Arnilh alors s'offre à leurs yeux: Sur les bords ennemis son plateau spacieux De toutes parts domine : ardent, infatigable, Charle gravit du mont le sommet redoutable : Nuls postes avancés n'en défendent l'abord.

Sur les champs du Yeser, théâtres de la mort, Charle étend ses regards, et démêle sans peine, A la clarté des feux qui colorent la plaine, Les lignes des Saxons, l'ordonnance des camps.

Déjà Charle, des chefs, a pénétré les plans : Du mont il redescend vers la forêt sauvage ; Lorsqu'armés, deux Saxons lui barrent le passage. Mais Charle et son ami fondent sur ces guerriers, Les terrassent sans bruit, et les font prisonniers. L'un des deux est Aldin : en remettant ses armes, Le lâche, aux pieds du roi, tombe baigné de larmes. « — Jamais nos foibles bras, ô paladin vaillant! » N'ont connu la victoire , et n'ont versé le sans. » Rends-nous la liberté!.. Chef! ce sanglant théâtre » Jamais contre ton roi ne nous verra combattre :

5a CHARLEMAGNE.

» Français ! autant que brave, on te dit généreux!

» Pardonne. » Trop sensible aux pleurs des malheureux,

Angilbert des captifs a demandé la grâce :

Charle , dont le succès a couronné l'audace,

Aux vœux de son ami souscrit facilement;

Et libres, les Saxons retournent vers leur camp.

L'obscurité s'accroît : Aldin marche en silence;

Son compagnon le suit : ô divine vengeance!

De toutes parts, dans l'ombre, alors pleuvent sur eux

Des dards empoisonnés, qui les percent tous deux.

Partis depuis trois jours, en secrète ambassade,

Les deux vils scélérats ignoroient l'embuscade ;

Et l'ordre d'immoler deux guerriers valeureux.

Par une heureuse erreur, s'exécute sur eux.

Mais Charle, des forêts en vain cherche l'issue ; Il s'égare... Nul jour ne perce encor la nue ; Aucun sentier ne s'offre aux regards du héros; Et chaque instant l'expose à des dangers nouveaux.

Cependant, tout à coup, dans l'épaisseur des ombres, Au loin il voit errer quelques lumières sombres, Dont les reflets obscurs, et les rayons trompeurs, Etendoient sur les bois de blafardes lueurs. Il s'approche... Bientôt, du milieu des ténèbres, Comme d un noir cachot, partent des cris funèbres... Ni le vol des oiseaux, ni le souffle des vents,

N'agitent les rameaux de ces bois menaçants :

A ses pieds coule une onde infecte et dévorante:

L'air tremble, comme atteint d'une vague épouvante,

A des accents plaintifs succède brusquement

Un silence profond , encor plus effrayant.

Charle s'entend nommer par des voix incosnues;

Et des dragons ailés, sifflant du haut des nues,.

Soufïïcnt autour des preux une épaisse vapeur.

Déjà, le front glacé d'une froide sueur,

Charle sent ses cheveux se dresser sur sa tête ;

Troublé, saisi d'horreur, le monarque s'arrête.

« — Sire, dit Angilbert, quelques dieux malfaisants

» Habitent ces forêts... Ces lugubres accents,

» Ces lumières, ces voix, sont les armes perfides

» Qui, du lâche Irmensul, défendent les druides :

» Ici tout est prestige, erreur, enchantements*,

» Prince! observez ces bois respectés par le temps;

» Sur ces chênes jamais ne frappa la coignée :

» Partout de sang humain leur racine est baignée:

» Nul doute! d Irmensul , cette enceinte, Seigneur,

» Est la forêt sacrée. » Une vive lueur

Alors autour des preux jaillit étincelante :

Us marchent... Quel spectacle à leurs yeux se présente!

* Il falloit que ces druides fussent d'habiles physiciens, car leurs prestiges renommes étoient d'un merveilleux incompréhensible» Dans leurs bois sacrés tout étoit fantasmagorie.

Sur un tertre entouré de funèbres cyprès, S'élève un noir séjour de deuil et de forfaits, Le temple d'Irmensul : de l'enceinte sacrée Des ossements épars semblent garder l'entrée : Au portique funèbre, ouvert et menaçant, Trente larges degrés conduisent lentement : Vingt pilastres d'airain, du temple solitaire, Forment le péristyle; et dans le sanctuaire, L'idole des Saxons, colosse mugissant, Lève un front orgueilleux sur son autel sanglant : Sa siatue est de bronze, et sa bouche enflammée Vomit des noirs torrents de soufre et de fumée. Des torches de sapin la sinistre lueur Couvre le monument d'une épaisse vapeur : Et les concerts du dieu sont les cris des victimes.

Tout profane est exclu de ce séjour de crimes. De sang humain toujours là le marbre est suant : Le druide à genoux y prie en frémissant : Et lui-même, à 1 autel du monstre qu'il implore, Rougit de sa terreur, et tremble plus encore.

Les arbres d'alentour sont consacrés aux dieux : Là s'élève avec soin le gui mystérieux : Ses rameaux enlacés forment des caractères, Dont le druide seul peut lire les mystères.

D'un vil acier jamais le tranchant acéré Ne sépare un rameau de ce tronc révéré; Une lame d'or pur, lame respectueuse, Seule a droit de couper la branche précieuse.

Du portique, éclairés par des feux vacillants, Les prêtres d'Irmensul descendent à pas lents : La faucille sacrée orne leurs mains sanglantes : Des ceintures de chêne, et des robes tramantes, Parent ces vils bourreaux dont le front révéré Brille orgueilleusement, ceint du bandeau sacré, Semé d'étoiles d'or. En avant, deux druides Marchent seuls, élevant, sur des pals homicides, Les simulacres vains de mille dieux maudits, Et l'antique croissant des prêtres de Memphis.

A travers le feuillage, Angilbert et son maître, Soigneusement cachés, observent le grand prêtre : Il marche enveloppé de longs habits de lin. L'un portant l'encensoir, et l'autre le bassin, Deux enfants, destinés à parer les victimes, Le précèdent au pied du repaire des crimes.

Le pontife s'arrête; un poignard à la main, Couronné d'un rameau de l'arbuste divin , Il s'écrie : — « Irmensul ! puissant dieu du carnage! » Daigne sur tes autels nourrir ta sainte rage !

» Ce fer va t'immoler huit prisonniers nouveaux : » De leurs corps déchirés les palpitants lambeaux, » Fumants sur ton autel, vont réjouir ta vue, » Et du plus digne encens embaumer ta statue. »

Il dit; puiss'adressant aux siens: — « Prêtres des dieux! » Quelque orage sur nous gronde du haut des cieux. » En songe, cette nuit, égarée, éperdue, » Squelette menaçant, Héla m'est apparue (1) : » De la rage empruntant les trois lugubres voix, » Le serpent de ÎMidgard a sifflé dans nos bois (2) : » De l'autel du serment j'ai vu trembler la pierre; » Et le vase du meurtre, au fond du sanctuaire, » A vide de lui même un long ruisseau de sang : » ÎSos fantômes d'osier*... ô prodige effrayant! » Ces colosses sacrés, redoutables abîmes (3), >» Dont les flancs embrasés recèlent nos victimes, » Renversés à grand bruit sur le marbre rompu, » Ce matin, à mes yeux ont soudain dispnru.

» Druïdes, allumons le feu des sacrifices ! » Coule à flots, sang humain!.. Un jour, aux dieux propices (4), » Puissions- nous immoler et Charle et tous ses preux! »

Autour d'un chêne antique environné de feux,

* Voyez sur les mœurs et usages des druïdes les Commentaires de César. — PoMP. MÊLA. — La Pharsale Je Luc AIN, liv. 111. — Strab. liv. IV. — Diod. Sicll., liv. Y. — Pelloutier, Hist. des Celtes , liv. IV. — Tacite, De Mor. Germ.

Les prêtres, à ces mots, courbent leurs fronts perfides :

« — Irmensul! Tentâtes! dieux sauveurs des druides!

» Abaissez sur ces lieux vos regards protecteurs!

» L'antre des ossements, caverne des douleurs,

» Mugissant et comblé, prouve assez notre zèle :

» Rameau du spectre*! ô gui, notre égide immortelle (5)!

» Veille sur cette enceinte, et des rigueurs du sort

» Défends le prêtre armé de ta faucille d'or (6) ! »

A ces horribles cris , à ce choeur de prières , Les chênes, éclairés par de pâles lumières, S'embrasent tout à coup en milliers de flambeaux: Des scorpions volants, de nocturnes oiseaux, Des cérastes impurs, des larves, des fantômes, Monstres hideux, vomis par les sombres royaumes, Volent, noirs tourbillons, sur une mer de feux : La flamme, sans brûler, roule en flots lumineux : Lorsque soudain tout fuit, s'éteint... et des ténèbres Ressortent l'affreux temple, et ses clartés funèbres.

Au pied du monument s'ouvre, abime d'horreur (y), Un caveau d'où s'exhale une infecte vapeur; Des squelettes humains en tapissent rentrée :

* Mallet, clans son Introduction à V Histoire du Danemarcli , 1. I, rapporte que le gui est encore en vénération dans quelques contrées, et qu'on lui attribue une grande puissance; on l'appelle le rameau du spectre.

Sous cette voûte impie, au crime consacrée, Une statue en fer aux regards vient s'offrir; Sur son front est écrit : — « M 'adorer ou mourir! » D'ossements enlacés sa large taille est ceinte : Sur son baudrier noir la mort paroît empreinte. Là, contre un bloc d'airain ,• par un décret fatal, Gémissent les captifs du monarque infernal : Infortunés! ils n'ont, en ce lieu d'épouvante, Qu'Irmensul pour aspect*, et la mort pour attente.

O Charle! de ce gouffre on arrache à tes yeux Huit Français... Quel spectacle!.. Olivier est l'un d'eux. « — Ciel! accueille nos dons, dit le monstre sauvage; » Que t'offrir de plus beau que ton plus bel ouvrage! » Niord! veille sur nous!.. Mais, que vois je?.. Héla! j> Spectre! que me veux tu?.. Quoi... du sang?.. en voilà.»

Du sacrificateur, à ce langage horrible, Saisissant le couteau, le pontife inflexible Fasse au cou des captifs huit funestes colliers, Verse un vase de sang sur chacun des guerriers ; Et montant les degrés du noir séjour des crimes ,, A l'autel d'Irmensul entraine les victimes.

Charle hors du bois s'élance — «Arrêtez! malheureux! » Les cieux tonnent sur vous, Charle est devant vos yeux! « Vous demandiez sa mort, monstres , il vous la donne. »

CHANT XV. 5g

Il dit; et sur son front la victoire rayonne : Imitant son audace, Angilbert suit ses pas : Charle poursuit, renverse, et son terrible bras, Transformant à ses pieds le pontife en victime, Précipite la mort sur la tête du crime.

A l'aspect du héros, les prêtres interdits, Dans le parvis sacré, se sauvent à grands cris; Et du foible Irmensul les tremblantes cohortes Du temple sur leurs pas ont refermé les portes.

Charle a brisé les fers des jeunes prisonniers : Aux pieds de leur sauveur tombent les huit guerriers : Charle, aidé, soutenu, par un secours céleste, Des prêtres d'Irmensul veut immoler le reste. « — Paladins ! suivez-moi, dit le héros français : » Périsse anéanti ce temple de forfaits! »

Charle et ses chevaliers, en poursuivant les prêtres, Du bâtiment sacré semblent déjà les maîtres : Mais la porte est d'airain ; force, adresse, fureur, Rien ne peut rébranler : Olivier, ô. bonheur! La veille a remarqué, sous la voûfe barbare, Des armes, des leviers... Il vole, il s'en empare. Foibles et mal construits, du temple redouté Les murs, sans épaisseur, tombent de vétusté. Des prêtres éperdus tout conspire la perte.

60 CHA.RLEMAGNE.

Bientôt sous le portique une brèche est ouverte; Quanti soudain devant Charle, au haut du monument, S'offre, entouré de feux, un fantôme sanglant : « — Tremble! dit Irmensul d'une voix foudroyante, » Tremble! audacieux chef d'une armée insolente! » Si loin de mes regards tu ne fuis à l'instant, » Mes feux vont t'engloutir dans l'enfer qui t'attend. »

A ce cri d'Irmensul soudain les monts frémissent; Le sol tremble; des airs les vapeurs s'obscurcissent : Des squelettes, pendus sous les antres voûtés, Les os se disloquant, craquent épouvantés; Et des siècles passés les prêtres homicides Sortent, sanglants encor, des tombeaux des druides, Un tourbillon de vent s'élève impétueux : Du tronc des noirs cyprès parlent des sons affreux... De spectres menaçants Irmensul s'environne; La foudre, à ses côtés, éclate, brille, tonne, imitant le fracas de ces tubes de fer, Qu'au monde, épouvanté vomit depuis l'enfer.

Mais, calme en sa fureur, Charlemagne s'écrie : « — Fuis toi-même! Irmensul! ta rage, ô monstre impie! » Contre moi ne peut rien. » Il dit; et le héros Du portique a saisi les résineux flambeaux... Charle embrase le temple... Un cri perce la nue... (8) Spectres, vapeurs, tout fuit; l'idole est disparue. Des prêtres d'Irmensul , éperdus, dispersés ,

CHANT XV. St

L'espoir s'est englouti sous les murs renversés :

De L'enceinte bientôt partent des cris terribles :

Le temple ouvre, en croulant, cent crevasses horribles :

Des ouragans fougueux à ces foudres tonnants

Répondent, déchaînés, par de longs sifflements:

L'air roule les flots noirs d'une ardente fumée :

Au sein des tourbillons d'une nue enflammée,

En cette nuit sinistre, en ces bois mugissants,

Sur les autels brisés, sur les marbres sanglants,

Tombent, en longs débris, en ruines fumantes,

Et les murs calcinés, et les poutres brûlantes.

Les prêtres vainement cherchent à fuir leur sort; Dans le temple est la foudre, hors du temple est la mort: Et le fer des guerriers, purgeant ces lieux infâmes, Achève d'immoler ceux qu'épargnent les flammes. Le sang de toutes parts coule à torrents épais; Et le parvis sacré du temple des forfaits N'est plus qu'un noir désert de cendre et de fumée.

Alors au camp français le héros de l'armée Veut diriger ses pas, quand le ciel orageux De nuages obscurs couvre ces bois affreux : La pluie à longs torrents inonde le rivage...

Non loin, s'offre l'abri d'une grotte sauvage : Charle, y guidant ses preux, s'y repose un moment :

6a CHARLEMAGNE.

Mais, du fond de cet antre, un long gémissement Soudain se fait entendre... Ah ! ce séjour de crimes Des druides encor cache quelques victimes! Charlemagne, s'armant d'un flambeau résineux, S'enfonce sous la grotte... A l'instant mille feux Des murs cristallisés autour de lui jaillissent; Du stalactite au loin les roches se hérissent (9); Et découpés à jour, en cintres éclatants, Forment, glaçons taillés, des arcs de diamants : Là s'offrent ciselés, mille pointes mauresques, D'informes chapiteaux, des essais d'arabesques : Glissant sur ces décors, albâtres transparents, L'eau tombe, les varie, et des cristaux brillants Tire des sons légers; de voix aériennes Ils semblent les concerts"'... Harpes éoliennes! Harmonica céleste! ainsi vos sons divins Des filles de Fingal charmoient les bords lointains.

Les preux suivent leur roi sous la roche inconnue... Un captif enchaîné se présente à leur vue : Chai le brise ses fers. — • Guerrier libérateur!

* Il existe de ces grottes harmonieuses en différents pays. Celles d'Osselles et de Quingey ( Voy. M. Dkppikg, p. 499 et suiv ) sont exactement semblables à celle que je viens de décrire. Il en est de même des grottes de Castleton en Angleterre. ( Voy. la note 9 de ce chaut.)

m Dit le jeune étranger, sans cloute, dieu sauveur, » Odin lui-mêrnc, Odin, sous cet antre sauvage, » Daigna guider tes pas. » 11 dit; et son langage Est d'un chef de Lochlin, d'un iarl* belliqueux.

Charle alors , mais en vain, cherche à quitter ces lieux. L'éclair brille... les vents sifflent avec furie; La foudre gronde... — « Enfant de la Scandinavie! » Dit Charle, la tempête enchaîne encor nos pas; » Dis-moi qui j'ai sauvé? — Mon nom est Artimas, » Répond le Scandinave, Avilda fat ma mère (10), » Et d'IIerkuller le-Grand** descend Buris mon père, » Le roi de la Dalie. Aux bords de la Sarpa (n), » Sous les murs de Valdis, près de la Store-Elva, » Je pris naissance. Hélas! heureux dans ma patrie, » Mes jours couloient sereins, quand je vis Iraldie... » Dès lors plus de repos !.. A l'orgueilleux Wormus, » Despote redouté, monarque d'Aggerhus***, » Je m'adresse en tremblant, et demande Iraldie. » — Demain, me lépond il, prince de la Dalie! » Iraldie elle-même, au temple de Fréya, » Connoitra ma réponse, et te la transmettra.

* Les iarls , en Scandinavie , e'toient les nobles, les grands du pays. Ils formoient une c?ste privilégiée. ** Herku lier, c'est Hercule. ( Voy. la note 10 du clianf. ) *** Aggerhus, province suédoise, limitrophe de la Dalie.

» A la fois agité par l'espoir et la crainte, » Je vole au lieu prescrit : le temple, vaste enceinte, » Dominoit l'Océan, empire de Niord* :

» En des bosquets fleuris, sous une toile d'or, » Que des cables pourprés sur des ifs ont tendue, » De l'épouse d'Oder** s'élève la statue, » Hors du temple : un nuage y semble au loin couvrir » L'autel de l'Espérance, et l'autel du Désir : » Celui des Voluptés est dans le sanctuaire.

» Partout fume l'encens, et sa vapeur légère, » Sous un voile magique, offre, ceintes de fleurs, » Les vierges de Fréya... Sur ces bords enchanteurs, » A mes yeux tout à coup apparoît Iraldie : » Du temple elle descend : — Prince de la Dalie ! » Me dit-elle, mon père a consulté les deux; » L'oracle a répondu : — Ta fille est chère aux dieux; » Mais un héros peut seul se montrer digne d'elle : » Le roi des Francs possède une èpèe immortelle ; » Qui s'en emparera peut régir l'univers*** ... » Qu Artimas des Gaulois frappe le roi pervers!

* Voyez sur Niord, père de Fréya, roi des mers et des tempêtes, la note 7e du chant Xe.

** Fréya.

*** L'épée de Charleiuagne passa pour être enchantée. ( Gaule Puctit/ue, t. 111, p. 176. )

» Qu'il s" arme de joyeuse ! ... Aussitôt Irai die » Deviendra son épouse. » A ces mots, je m'écrie, » Tombant avec transport au pied des saints autels : » — Fréya, fille des mers! et vous, dieux immortels! » Un des héros du Nord, Harald, en Germanie, » Des Francs en ce moment combat le prince impie; » Je cours joindre Harald... ei j'en fais le serment! » Sitôt qu'à mes regards Charle s'offre... A l'instant, » Je lui ravis son fer, je l'immole, ou j'expire. »

Il dit : le noble ami du héros de l'empire, Angilbert furieux va s'élancer... Le roi L'arrête d'un regard. — « Mais, prince! apprenez-moi » Comment, ici captif?... — Un rival, un perfide, » Avoit juré ma mort : ami du grand druide, » Il me suit, il m'attire en un piège ennemi; » Et sans toi, dès demain, ici j'eusse péri. »

D'armes et de chevaux soudain un bruit horrible

Interrompt l'étranger... Vers la grotte paisible,

Une troupe nombreuse a dirigé ses pas :

Dieu! ce sont les guerriers de Harald... — « Artimas!

» Je suis Français, dit Charle, et l'ennemi s'avance;

» Contre le nombre en vain s'armeroit la vaillance :

» Ma vie en ce moment dépend d'un mot de toi...

» Je pourrois t'immoler, je me fie à ta foi.

» Sois libre. » Au fond de l'antre , à ces mots, il s'élance : 2, 5

Artimas a suivi le héros de la France.

A pas précipités , une torche à la main , En foule vers le roc marchent les fils d'Odin : Sous la grotte s'installe une horde barbare... A l'abri de l'orage un festin s'y prépare; Des feux sont allumés... O moment périlleux! Seuls, quelques rocs non loin cachent à tous les yeux Charle, ses paladins, et l'amant d'iraldie.

Des fils du dieu d'Asgard soudain le chef s'écrie : « — Amis! de grands combats vont illustrer ces bords! » Contre le roi des Francs, unissons nos efforts! » Gloire à l'heureux guerrier qui frappera ce traître!

» Charle est parmi les siens facile à reconnoître : » Sa taille est colossale*, et sur son casque d'or, » Un aigle vers les cieux semble prendre l'essor : » Ecarlate est sa saye, et blanche est son aigrette... »

Signalement fatal ! épouvante secrette !.. A l'éclat des flambeaux, luit, sous le roc maudit, Le fatal casque d'or... Artimas tressaillit; Il a reconnu Charle... O serment effroyable! Tu prescris le trépas du monarque indomptable! Artimas! vois briller ce fer triomphateur,

* Charlemagne avoit, dit-on, près de sept pieds.

Qui promet l'univers, et t'offre le bonheur!.. Parjure à tes serments, ou parjure à la gloire , Ose perdre... ou sauver... le roi de la victoire !

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