‹ Charlemagne, ou, La Caroléide (volume 2)Chapitre 9 sur 31 · IN DES NOTES DU CHANT QUINZIÈME · texte numérisé non relu

IN DES NOTES DU CHANT QUINZIÈME

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CHANT XYI.

I^ous le roc d'Irmensul, entouré d'ennemis, Charle a vu tressaillir L'héritier de Buris : Ses armes ont trahi son rang et sa naissance... Les yeux fixés sur Charle, Aitimas en silence,' Demeuroit immobile et muet... Quand soudain, Des scaldes, appuyés sur la harpe d'Odin, Retentissent les chants au banquet Scandinave.

En un crâne ennemi, leur chef, Talmar h brave, A versé la çervoise*, enivrante liqueur : Puis, élevant la coupe, il la vuide en l'honneur De Vara, de Friggis et des enfants de Bore. Tous l'imitent... Le scalde, à sa harpe sonore, Chante les dons de Frey **, le trépas de Balder ***, La descente d'Hermode **** au ténébreux enfer,

* La cervoise, boisson des peuples du Nord, espèce de bière.

** Frey, frère de Fre'ya, gouverne les saisons.

*** J'ai raconté la mort de Balder, note 5 du chant XVe.

**** La descente d'Hermode. Pour ne pas multiplier les notes je renvoie le lecteur aux Edda. Hermode, surnommé YAigte^esl fils d'Odin. Sa descente aux enfers rappelle celles d'Alcide et d'Orphée.

Les voyages de Thor, ses épreuves, sa gloire (i), Heimdall* au pont du Ciel, Lock sur la roche noire, Et les touchants adieux d'Oder à Vanadis **.

À ces derniers accords, le chef des ennemis Se lève : — « Honneur au scalde,et gloire aux Scandinaves ! » Qu'à jamais soit rayé de la liste des braves, » Qui trahiroit ici ses dieux et ses serments! »

Quels mots pour Artimas!... A ces mâles accents, Un frisson convulsif le glace... et dans ses veines Coule un feu dévorant... Harpes éoliennes, Vos accords ont cessé!... Seul, traversant les airs, Gronde au loin sourdement l'aquilon des déserts.

« — Les vents, reprend Talmar, ont dissipé l'orage : » Partons! » Il sort suivi de sa troupe sauvage. Entraînant Charlemagne, Artimas à l'instant S'adresse aux preux : — « Fuyons! Un long enfoncement, » A droite, sous ce roc, vient de frapper ma vue : » Suivez-moi; cette grotte offre une double issue. » Il dit, guide leurs pas; et le prince, en effet, Se retrouve bientôt au sein de la forêt.

Là s'arrête Artimas : l'aube a blanchi la nue...

* Voyez, sur Heimdall et sur Lock, l'hymne Scandinave et les notes du chant Xe.

** Vanadis, de'esse de l'espe'rance, est la même que Fre'yadont j'ai parlé noie cj du chant IIe.

Le ciel s'est épuré... De Friggis, à sa vue,

La quenouille* a pâli : — « Franc, reçois mes adieux!

» En toi j'ai reconnu le vaillant roi des preux;

» Et, traître, à mes serments j'ai conservé ta vie! »

Puis, tombant à genoux : — « Que mon crime s'expie!

» L'honneur seul m'a perdu... Pardonnez, dieux sauveurs!

» Ou joyeuse , ou la mort / ... Tel fut mon vœu. ..Je meurs! »

Il dit; et d'un poignard se frappe à l'instant même. Charle sur lui se jette... O désespoir extrême! Il n'a pu l'arrêter : — « Artimas!... Malheureux!.., » Qu'as tu fait!... Ah ! mon fer, glaive mystérieux, » M'est bien cher, il est vrai : talisman de victoire , » C'est le don d'une amie, et le fer de la gloire, » Magnanime guerrier! n'importe... il est à toi. »

Artimr.s, à ces mots, reçoit le fer du roi : Sur son cœur il le presse... Un éloquent silence Peint à Charle l'excès de sa reconnoissance... Lorsque , ô malheur !... non loin , sous les taillis épais, L'ennemi se glissant, découvre les Français; Et de Talmar sur eux la cohorte s'élance.

Charle a livré son glaive... 11 reste sans défense; Mais que ne peut encor ce héros valeureux! Son bouclier lui reste... Athlète audacieux, Le monarque, à travers la cohorte barbare,

* La quenouille de Friggis. Les uns disent que c'e'toit Orion; d'autres, l'e'toile du matin.

7<i CHARLEMAGNE.

Avec cette arme seule , à la fois frappe, pare, Dans leurs rangs se fait jour, et sur un roc voisin S'élance invulnérable... Alors les preux, en vain Séparés de leur chef par des hordes nombreuses, Combattoient pour le joindre... O forces merveilleuses! Charle , nouveau Titan*, du mont qu'il a gravi, Arrachant un rocher, le lance à l'ennemi ; Et parmi ses soldats que glace répouvante, ïalmar roule , écrasé sous la masse sanglante.

Cependant Artimas, luttant contre la mort, Vers Charle lentement se traîne avec effort ; Sanglant, il apparoit sur le roc... Il s'écrie : « — Arrêtez, fils d'Odin!... Prince de la Dalie, » Artimas vous l'ordonne! En ces sombres forêts, » Mes jours furent sauvés par ces nobles Français : » Respect à ces héros!... Gloire éternelle aux braves ! »

Il dit; au même instant, les lances Scandinaves S'abaissent devant Charle. — >< Ennemi généreux, » Ajoute-t-il , reprends ton glaive merveilleux : » Charle seul en est digne... Ah! ce fer de victoire » Fut un instant à moi , c'est assez pour ma gloire !

* Charlemagne , véritable Samson , avoit une force si prodigieuse que, selon nos chroniques, son bras, arme ùe joyeuse , coupoit d'un seul coup, dans les batailles , un soldat tout cuirasse'. ( Voy. Nîcoles Gilles, Vincent, de Béarnais, et la Chronique , attribuée à l'archevêque Turpin. )

» Fidèle aux lois du brave , à l'honneur comme aux dieux, » En mourant, Ariimas a mérité les cieux : » Le Vahalla m'attend... » Il dit; pâle, sans vie, Sur le roc il retombe... et le nom d'Iraldie, Du prince Scandinave est le dernier soupir.

Le palais de l'aurore a paru s'entr'ouvrir... Bientôt sur l'horizon l'astre du jour se lève. Accablé de douleur, Charle a repris son glaive : Des guerriers de Lochlin les flots respectueux S'ouvrent sur son passage.,, et Charle, au milieu d'eux, Comme s'il traversoit une foule captive, S'éloigne, en soupirant, de cette affreuse rive.

Bientôt, hors de danger, Charle et ses paladins, Loin du temple infernal, du sol des assassins, Retrouvent le sentier descendant vers la plaine.

Tout à coup à leurs yeux, au bord d'une fontaine, S'offre , sur le gazon couché négligemment, Un chevalier armé... Son coursier écumant, Contre un chêne attaché, du pied frappe la terre; Ronge et maudit son frein; le guerrier solitaire, En écharpe sur lui porte un long crêpe noir: Un cercueil, éclairé par les rayons du soir, Sur son écu se peint... et sous ce triste emblème, S'offrent ces mots écrits : Que riy suis-je moi même!

Hélas ! l'infortuné, sur ce paisible bord,

Alors, d'un ton plaintif, chantoit son lai de mort *.

« Chevalier du tombeau! qu'étoit douce la vie, » Quand jadis au tournoi tu joustois pour ta mie! » Ah Blanche! plus ne peus aucuns dons m'octroyer; » Oncques plus ne diras : — Voilà mon chevalier!

» Haubert, lances, harnois qui moult fîtes ma gloire, » Amour a disparu, plus ne veus de victoire. » Blanche! parmi les preux, d'autres pour tes attraits » Ont pu combattre mieux, mais aimer mieux!... jamais.

» Et toi, fier destrier, ami cher et fidèle! » Et par monts et par vaux, plus ne courras pour elle! » Cœurs discourtois, plus ors n'irai vous châtier! » Avec Blanche au tombeau suis déjà tout entier.

» Jadis eus pour devise : Honneur et courtoisie ! » Domptai les jouvenceaux, punis la félonie : » Las! pour tant doux objet de mes soins empressés, » Faire tout, selon moi, ce n'étoit point assez.

» Ménestrel, qui d'amour charmant le vasselage,

* Voyez, sur le fameux lai de mort des anciens chevaliers, La Curne de Sainte-Palais. Mém. sur Vancienne Chevalerie.

» Souci poignant ignore, et fête doux servage, » Comme toi je chantai... mais triste et déconfort, » Ors, triolet d'amour se change en lai de mort.

» Ici je fus heureux, ici la mort m'appelle... » Heureux servant d'amour qu'enchante encor ta belle ! » Tu peux vivre... Non moi! D'amour, céleste feu, » Des preux douce existence , à tout jamais adieu ! »

A ces mots le chant cesse, et la tête baissée , Le guerrier se replonge en sa triste pensée. Mais Charle reconnoît et ses traits et sa voix : Ce preux infortuné... C'est Robert- le-Danois *. « — Robert! que vois- je? ô ciel! quelle affreuse devise! >• Quelle armure funèbre! » A ce cri de surprise, Robert levant les yeux voit devant lui son roi. « — Robert! dit le monarque, ah! parle, explique-moi » Quel sort depuis six mois t'éloigne de la France: » Pourquoi dans ces forêts cacher ton existence? » Aux camps, ah ! de l'honneur quand le champ est ouvert, » Aurois-je cru jamais trouver ici Robert! »

Tombant aux pieds du roi, le paladin s'écrie : « — Ah! ne m'accusez pas, Sire, de félonie! » Vous saurez tout, hélas! L'amour fit mon malheur;

* Les anciens chevaliers prenoient pour surnom les pays où ils s'e'toient illustrés.

8o CHARLEMAGNE.

» L'amour m'a tout ravi, tout... excepté l'honneur. » De son cœur le Danois rouvre alors la blessure, Et raconte en ces mots sa funeste aventure :

« — Sire , quand par vos soins , arrêtant les combats, » La paix quelques instants régna sur ces climats, » Curieux de connoître et la Saxe et ses princes, » En chevalier errant je vins dans ces provinces : » Vitikind m'accueillit; et bientôt à sa cour, '> Pour la première fois Robert connut l'amour.

» Lors je prévis mes maux... Mais Blanche étoit si belle! » Est-ce être malheureux que de l'être pour elle! » Me disois-je. Au tournoi, proclamant sa beauté, » Je combattois pour elle... Eh! qui m'eût résisté? » Je portois les couleurs de nia jeune maîtresse, » Et j'avois obtenu l'aveu de sa tendresse.

» Fille de Norbihand, noble vieillard saxon, » Blanche m'étoit égale en rang ainsi qu'en nom : » Blanche m'aimoit... Hélas! lorsque tout nous seconde, » C'est l'instant où sur nous souvent la foudre gronde.

» Je traversois un soir cette même forêt-, » De ses pâles rayons la lune l'éclairoit : » J'entends les doux accens d'une voix suppliante; » Et non loin, tout à coup à mes yeux se présente, » Sur un palefroi blanc qu'entourent trois guerriers, » Une femme éperdue... — Infâmes chevaliers! » M'écriai je, à l'instant rendez votre victime,

CHANT XVI. 8l

» Ou la mort par mes mains va punir votre crime! »> La dame alors s'écrie : — O Robert !.. Jour heureux! » C'étoit Blanche. — Vassal ! gabear aventureux! » Répond un des guerriers, toi qui dans ton délire, >> En redresseur de torts prétends tous nous occire, » Viens, que je te honnisse à mes pieds pourfendu!

» Au même instant sur moi le perfide a fondu : >< Superbe, il raille encor... Lorsque atteint par ma lance, » Lui-même sur le sol roule sans connoissance. » Le second lui succède; il est désarçonné. » Le troisième est leur chef : de mes coups étonné , » Déjà criant merci, le couard prend la fuite.

» En vain le ravisseur me croit à sa poursuite : » Vers Blanche je m'élance, et tombe à ses genoux. » — Blanche! amante adorée! — AhPioberl! qu'il est doux » De te devoir la vie !.. A ces mots, chancelante, » Dans mes bras amoureux elle tombe tremblante... » Sur ce même gazon, au bord de ce ruisseau, » Vainqueur, je déposai mon précieux fardeau. » Qu'elle me parut belle! .. Encor baignés de larmes, » Jamais ses yeux brillants n'offrirent tant de charmes! » Son désordre, ses pleurs, son amour, sa beauté, « Là tout servoit d'excuse à ma témérité : » Le jour tendre et voilé de l'astre du mystère, » En gazant les plaisirs, promeltoit de les taire. » Une paisible nuit, un murmure enchanteur, 2. &

ba CHARLEMAGNE.

» D'un air voluptueux la douce et fraîche odeur, » Au milieu des bosquets, sous un toit de verdure, » Un lit qu'avoient forme l'amour et la nature, » La vierge la plus belle... Ah! qui n'eût sur ces bords » Livré son cœur, ses sens , à leurs brûlants transports ! » Blanche étoit dans mes bras : son abandon , sa grâce 7 » Portent jusqu'à l'excès ma flamme et mon audace... » — Blanche ! sois à Robert! sois tout entière à moi! » A ces mots, dans mes bras, pleine d'un tendre effroi, » Blanche résiste en vain... — Robert! dit-elle, arrête! » Un baiser Tinlerrompt... et Blanche est ma conquête.

» O volupté céleste! ivresse du bonheur! » Combien je savourai ton délire enchanteur! » Nuit trop courte !... O regret qui depuis me dévore! « Que ne pus-je mourir quand reparut l'aurore !

» De son vil ravisseur Blanche m'apprit le nom : }> C'étoit le Bavarois, l'infâme Tassillon, » Qui , dès long temps épris d'un amour téméraire., » Venoit de l'enlever du château de son père.

» — Ramène-moi, Robert, au manoir paternel , » Me dit Blanche. A ses vœux je souscris... Jour cruel ! » Je la rends à son père, et mon malheur commence.

» M'accablant des transports de sa reconnoissance, » Norbihand aimoit Blanche, et me traitoit en fils : >» Je crus qu'il céderoit à nos vœux réunis;

» Je demande la main de relie que j'adore :

» — Mon fils, me répond-il, elle est trop jeune encore:

» Robert, pendant deux ans, va, cours au champ d'honneur,

» Pour prouver ton amour, signaler ta valeur;

» Et, ce temps expiré, si ton âme est constante,

» Reviens, je te promets la main de ton amante.

» Affreuse loi! Je pars le cœur désespéré ;

» Je rentre en ma patrie à la douleur livré :

» Lorsqu'à la hâte, un jour, une lettre... O surprise!

» Une lettre de Blanche en mes mains est remise :

» — Ami! Blanche l'appelle, et requiert ton secours :

» Enlevée à son père au déclin de ses jours,

» Ta Blanche est au pouvoir du prince de Bavière.

» Ah! du fond de ma tour, ne sais si ma prière

» Oncques te parviendra... mais sais que vais mourir,

» Si délaisses ta Blanche et ne la viens quérir.

» Des premières amours, las ! qu'a souffert ta mie!

u Robert, si tu n'es mien, plus ne veux de la vie.

» A cet écrit fatal tout mon être a frémi :

» Flus rapide qu'un trait, de la France j'ai fui;

» J'ai revu Norbihand. — Amant tendre et fidèle!

» Me dit-il, sauve Blanche!.. Au château de Casselle,

» En une tour obscure, au fond d'une prison,

» Elle expire... livrée au lâche Tassillon.

>> C'en est assez; je pars : la route m'est connue.

» Déjà Casselle au loin se présente à ma vue.

» Suivi d'un écuyer, du fidèle Mainfort, » Aux approches du soir, je vole vers le fort. « Deux fois j'ai fait le tour du chastel formidable : » Nul indice!... Déjà le désespoir m'accable; » Quand, du haut d'une tour, des sons mélodieux, » En descendant vers moi, semblent partir des cieux. » Le cœur me bat... Je prête une oreille attentive... » C'étoit Blanche! 0 transports! une lyre plaintive » Accompagnoit sa voix; et les airs frémissants, » Ravis, portoient au loin ses célestes accents.

» O doux ami Robert! au pouvoir d'un barbare, » Jà, loin de toi, ta mie à la mort se prépare : » Plus ors ne t'ouïrai; las! Blanche s'y résout : » Robert! mourir n'est rien; mais te quitter, c'est tout.

« Tremble, prince félon! Ame éhontée, abjecte, » Qui croit planer en aigle , et sy rampe en insecte ! » Blanche sera vengée... Ai-je pas doux ami? » Honte à qui vit pour toi ! gloire à qui meurt pour lui!

» Tant doux serments d'amour! las ! plus en cette vie (2) » Ne plongerez mon âme en douce rêverie! » Au sombre val, dit-on , s'éteignent les amours... » Non, non, j'ai trop aimé pour n'aimer point toujours.

» Doux semblant de Robert ! toujours à ma pensée » Sois présent! Et le jour où mon âme glacée » Descendra chez les morts, échos de ce désert! » Chantez tous avec moi : — Robert! adieu, Robert!

» Lors ont cessé les chants. Hors de moi, je m'écrie : » — Robert est près de toi... tendre et fidèle amie! » Blanche! Robert t'appelle. O miracle d'amour! » Ma voix est reconnue, et du haut de la tour, » Blanche me tend les bras... Aussitôt à ma vue, » A l'aide d'une corde aux créneaux retenue, » En se laissant glisser, Blanche vers moi descend; » Mais Tassillon, semblable au tigre rugissant, » Tassillon sur la tour paroît... son cœur féroce » A l'instant imagine une vengeance atroce : » Il rompt la corde, et Blanche... ô déplorable sort? » Contre les rocs brisée, au pied des murs du fort, » Jusqu'à moi dans son sang roule pâle et livide. » Je m'élance vers elle; une flèche perfide » M'atteint, et sur son corps défiguré, meurtri, » Sans voix, sans mouvement, je tombe anéanti.

» Dieu cruel ' ah ! pourquoi me rendis-tu la vie? » J'eusse aux funèbres bords retrouvé mon amie. » Nous nous aimâmes trop au printemps de nos jours, » Pour ne point nous aimer et partout, et toujours. » Au pied des murs du fort, mon écuyer fidèle

86 CHAHLEMAGNE.

» Àvoit suivi mes pas, et ce fut à son zèle » Que je dus mon salut. Encore évanoui, j> Dans ses bras il m'enlève, et sous un toit ami, » Loin du château fatal, il me rend l'existence.

» Ici, fuyant le monde, et tout à ma souffrance, » J'habite seul... Déjà plus de trois mois ont fui » Depuis le jour fatal où tout me fut ravi.

» Hélas! jadis la vie, au printemps de mon âge, » Me sembloit une fleur, d'où, sans craindre l'orage, » Sortoit un fruit superbe... Et maintenant, je croi » Voir chacun de mes jours tomber derrière moi, » Comme la feuille morte, à la fin de l'automne.

» Une portion de moi chaque jour m'abandonne : » Je m'éteins par degrés; à mon œil sans désir, » L'espoir est sans rayons, le temps sans avenir.

» Oh ! plaignez mon destin ! Voilà la douce rive, » Et le bosquet où Blanche , entre mes bras captive , » Un soir me fit goûter les délices des dieux! » En proie au désespoir, chaque jour en ces lieux, » Je viens sur ce gazon qui reposa ses charmes, » Maudire mon destin, et répandre des larmes. » Ici je fus heureux, ici je veux mourir! »

Il dit : après ces mots, poussant un long soupir, L'inforluné Robert que la douleur accable, Taie, oppressé, termine un récit déplorable.

Charle a saisi la main du malheureux amant. « — Robert ! dit le héros, Robert! ami vaillant! » Qu'entends je?... Toi, la fleur de la chevalerie, m Ici honteusement tu fmirois ta vie; » Faible amant, guerrier lâche, et dans tes plus beaux jours ! » N'es lu donc plus Robert?.. Quoi! Blanche et ses amours » T'auroient avili! Non : ton amanle fidèle » Te contemple des cieux, sois encor digne d'elle : » Son ombre, autour de nous errante en ce moment, » Peut-être par ma voix te parle. — Indigne amant! » Dit-elle, Tassillon a terminé ma vie, » Et Tassillon existe!.. Ah! combien ton amie » Se trompoit, quand sa voix, de sa prison, un jour » Chantoit ces mots plaintifs qui, du haut d'une tour, » Te portèrent les vœux d'une amante outragée : » Ai- je pas doux ami? Blanche sera vengée. »

O Charle! un coup de foudre eût produit sur Robert Moins d'effet que ces mots... De ses armes couvert, Il se lève... Son œil lance des traits de flamme; Il reprend sa vigueur, il retrouve son àme; En lui tout est changé, sa voix, même ses traits. A genoux il se jette : — « O toi que j'adorois! » Fardonne, ombre divine ! Oui, tu seras vengée! » J'en fais serment... Et toi, toi qui l'as outragée, » Tremble, monstre ! Robert a juré ton trépas! »

Il dit : de son monarque il va suivre les pas;

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