Ï7G CHARLEMAGNE
Malgré ses vains efforts, à l'instant le sommeil S'est emparé de lui; mais, Charle! à ton réveil, Oh! quel trouble t'attend!.. Vision angélique! N'aurois-tu donc offert qu'un tableau fantastique?.. Est-ce un songe trompeur?.. Ali! ton cœur agité Demain croira plutôt à la réalité.
En cette même nuit, brûlant d'impatience,, Nobil a traversé j guidé par la vengeance, Le camp de Vitikind. Du prince des Lombards La tente magnifique a frappé ses regards: Il s'approche... Une voix, la douce voix d'Irzèle, Chante l'amour heureux, chante l'amour fidèle. Hélas! Nobal, en proie aux plus affreux tourments, De la jeune Odalisque écoute les accents.
<f Rives de rïlellespont! champs de la Romanie! » Fêtes du Baïram! doux climats de Sestos! » Bords de la Propontide, où je reçus la vie! » Honneur! gloire à jamais! vous charmâtes les maux
i> Du plus vertueux des héros.
» Jeune et bel Adalgise! ah! partout ta présence, j> Orgueil de la nature, a paré l'univers: » Miroir de la vertu, ton âme est la vaillance;
» Ton soufle est le parfum des airs:
» Ta noble taille a l'élégance
CHANT VIÏI. 177
» De ces lotos en fleurs» que le zéphyr balance » Sur la fontaine des déserts.
» Plus timide que la gazelle,
•> Je tressaille quand je te vois:
» Adalgise! il n'est pour Irzèle
M Qu'un seul bien, un seul dieu... c'est toi. » J'en jure par Alla! quand le soir, sur la plaine,
» Je puis respirer ton haleine, » Douce comme les fleurs des coteaux de THedjah, » Lors, près de toi, plus heureuse est Irzèle, » Que les houris de la voûte immortelle
« Sous les rameaux d'or du sidrah *.
» Tristes bazards! sombres mosquées!
» Loin de vous j'ai fui pour toujours: » Colombes des harems, aux tourments réservées!
» Que je vous plains!., jamais d'amours! » Pour moi, près d' Adalgise , errante et sans patrie,
M Tout est plaisir, tout est bonheur.
j> Toi que j'adore, et pour la vie!
» Ah! l'amour, au fond de mon cœur, » Pourroit-il ressenibler à la tresse fleurie ,
» Que, sur la pelouse d'Alzour,
* Le sidrah est un arbre merveilleux que Mahomet a placé dans son paradis, et sous lequel il fait reposer ses belles houris.
t78 CIIARLEMAGNE.
» Au milieu des danses légères, » Le derviche, en riant, fait passer tour à tour » Sur le front des jeunes bergères! »
Un cri sourd interrompt la vierge d'Islambal *... « — Fille de l'Orient! s'est écrié Nobal , » Ton Adalgise est là! Nul ennemi barbare M N'a troublé vos amours... Là rien ne vous sépare; » Et moi!!!.. » — S'abandonnant aux plus fougueux transports, De son cœur ulcéré bannissant tout remords. L'infortuné Nobal, que la vengeance appelle, S'éloigne furieux de la tente d'Irzèle.
Dans l'ombre de la nuit, bientôt, rapidement, Du monarque français il traverse le camp , Et parvient sans obstacle à la tente royale. Le flambeau de la nuit brilloit par intervalle; Et cachant sous la nue une sombre lueur, Redoutoit d'éclairer un spectacle d'horreur. De la tente de Charle, en ce moment d'alarmes, Furtivement s'échappe un guerrier couvert d'armes: Son pas est chancelant, son air mystérieux. Echappé d'un nuage, un rayon lumineux Vient tomber sur son casque... O funeste aventure !
* Islambal , c'esl-à-dire la plcnilude du salut, est un des noms que les Turcs donnent à Constantinople.
CHANT VIII. 17g
Nobal du roi de France a reconnu l'armure:
Où porte-t il ses pas?.. Le furieux Nobal
Dans Tombre suit de loin son prétendu rival.
Le prince sort du camp : eh quoi! seul, sans défense,
Charle, éloigné des siens, se livre à sa vengeance!
Bonheur inespéré!.. Le Lombard jette un cri,
Un long cri d'allégresse; on s'enfuit devant lui.
De tant de lâcheté le fier Nobal s'étonne;
A toute sa fureur son âme s'abandonne:
Il croit poursuivre Charle, et l'épée à la main
Bientôt il va le joindre et lui percer le sein.
Mais seroit-ce bien Charle?.. En sa course tremblante,
Ciel! il laisse tomber une écharpe brillante !
Alzonde, c'est la tienne!.. O Nobal! Jour aft'reux!
Plus de doute, c'est lui, c'est ton rival heureux!
Du Lombard éperdu qui peindroit la furie !
L'enfer est dans son cœur, sa rage est frénésie:
« — Lâche! crioit Nobal en son égarement,
» C'est donc là ce grand roi! ce fameux conquérant !
» Arrête! vil fuyard! monstre de barbarie!
M Une honteuse mort est digne de ta vie!
» Vainqueur jadis si fier, tombe à mes pieds vaincu. >>
Il dit, mais son rival ne Ta point entendu; Les vents ont emporté ses cris et sa menace: ^
Chaque instant de Nobal a redoublé l'audace: 11 joint son adversaire... il lui perce le cœur...
ï8o CHARLEMAGNE.
Mais un cri lamentable étonne le vainqueur- Celte voix gémissante est celk d'une femme; Et le son a vibré jusqu'au fond de son âme. -$(
Ses cheveux sur son front se hérissent d'effroi: Il lève, en frémissant, la visière du roi; Jette sur lui les yeux... Mais, ô terreur profonde! O désespoir!.. Nobal est l'assassin d'Alzonde.
Sa fuite est expliquée... Epouvanté d'horreur, Sur la terre Nobal se roule avec fureur: Alzonde, avec effort, lui tend sa main glacée, Prononce un foible adieu, d'une voix oppressée; Déjà ses yeux charmants se ferment à demi: Avec amour encor ils se portent sur lui; Mais le son de sa voix s'est éteint au passage, Comme un rayon du soir qui meurt sous le feuillage.
Nobal tombe à genoux ; — « Alzonde ! ouvre les yeuX| » Entends mes cris plaintifs! vois mon supplice affreux! a Tu volois vers Nobal, et Nobal t'assassine! » Grand Dieu! je reconnois ta vengeance divine: » Par le crime conduit, par la rage aveuglé, V Alzonde, en te frappant je me suis immolé. » L'autel nous attendoit... O souffrance infernale! » Des flots de sang! voilà la couche nuptiale! » Mort ! viens à mon secours! Nobal a trop vécu: . » Ce fer aura frappé le crime et la vertu. «
Il dit, et dans son sein il plonge son épëe. Alzonde encor le voit , et d'horreur est frappée. Nobal tombe en ses bras, déchiré de remords. Et leurs âmes ensemble abandonnent leurs corps.
Trop coupable Nobal! et toi, sensible Alzonde (y)! Ah! tant que l'œil de Dieu veillera sur le monde, Tant qu'après les hivers le printemps renaîtra, Tant qu'au milieu des prés la plante fleurira, Tant qu'au sommet des monts grondera le tonnerre, Tant qu'un sensible cœur souffrira sur la terre, Amants infortunés! sur vous, sur vos malheurs. L'indulgente pitié viendra verser des pleurs.
Du ciel l'astre des nuits venoit de disparoître, Lorsque Irmensul, vêtu des habits d'un grand-prêtre. Vole trouver Aldin, et lui parle en ces mots: «f — Ennemi de la France! Aldin, vaillant héros! » Pour sauver ton pays l'instant est favorable: » Je prépare à ton maître un succès mémorable: j> Les ennemis, plongés dans un profond sommeil, » Peuvent trouver par toi le trépas pour réveil. >» Nobal, en ce moment, selon ta juste attente, » Doit avoir frappé Charle endormi sous sa tente; » Aldin, c'est à ton tour de servir ton pays. » Avant que d'attaquer les soldais ennemis, 5» Cours embraser leur camp, brûle-les sous leurs tentes;
i8a CHARLEMAGNE.
» Va leur porter l'enfer dans tes mains flamboyantes! M Au faîte des honneurs ainsi tu parviendras; » Viens, la gloire t'attend ; cher Aldin, suis mes pas. » A Tinstant, tous deux seuls descendent sur la plaine; Un nuage de feux les guide, les entraîne; Et des enfers Aldin a reconnu l'agent.
Le nuage bientôt s'arrête... Aldin descend, Deux torches à la main : Irmensul à sa vue, En noir serpent ailé disparoît sous la nue.
Sur ces rives s'élève un vent impétueux: Aldin marche à grands pas autour du camp des preux: Aux quatre extrémités bientôt le feu s'allume ; Armes, tentes, drapeaux, tout brûle et se consume: Partout la flamme augmente, et sur les pavillons Glisse, serpente, monte et rampe à gros bouillons. Tout s'écroule, englouti sous une voûte ardente: L'air retentit au loin des cris de l'épouvante; Le tumulte s'accroît avec l'embrasement:
Bientôt le camp n'est plus qu'un sépulcre fumant: Et parmi les charbons, la cendre et la fumée, Le feu paroit sanglant, et la mort enflammée.
Etranger aux complots d' Aldin et de r\obal , Vitikind voit du camp l'embrasement fatal: « — Amis, dit le héros, sur les preux du Luièce
CHANT VIII. i85
» Voyez pleuvoir du ciel la flamme vengeresse!
>» Douterez.- vous encor du secours de nos dieux?
» Ah! courons dans la plaine, à la lueur des feux,
» Forts de notre courage et de Tappui céleste,
n D'une insolente année anéantir le reste:
» Que Charle soit par nous cerné de toutes parts!
» Que nos rangs soient pour lui d'invincibles remparts!
» Nos dieux nous ont frayé le chemin de la gloire ;
» Amis! en votre nom je jure la victoire. »
Il dit, et sur la plaine il guide ses soldats. A la clarté des feux, dont s'éclairent leurs pas, lis volent... Nuit cruelle!.. O toi! Dieu de la France! A tes guerriers chéris prête ton assistance ! Irmensul, Vitikind, cent peuples furieux. L'enfer, les éléments, tout s'est armé contre eux.