FIN DES NOTES DU CHANT HUITIEME
i88 CHARLEMAGNE.
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Jr AR les vents secondés, des feux étincelants, Sur les bords du Véser, rouloient en flots ardents, Quand sur le roi des preux fond l'armée ennemie.
Tel aiTamé s'élance un tigre d'Hyrcanie Sur un nombreux troupeau : son œil lance l'éclair; La laine entre ses dents se confond à la chair; Et les cris du bercail, dont frémit le rivage, Sont un nouvel appât qui Tatlire au carnage; Tel le roi des Saxons vole au milieu des rangs; Frappe, immole les chefs sur leurs soldats mourants. Et semble, en ravageant une rive funeste, L'arbitre des combats, et la foudre céleste.
Le désordre est au comble... A la lueur des feux. Du nocturne combat les chocs tumultueux, Jusqu'à l'aube du jour, chaos épouvantable. N'offrent pour résultats qu'un massacre effroyable. Enfin le jour paroit : infortuné Montfort ! Tu cours à Yitikind, tu cours chercher la mort. Nanterre expire... Hélas! d'après un faux augure. Un riche et noble hymen l'attendoit à Massure *^
* Ancienne ville en Provence.
CHANT IX. i8«i
L'adroit Targut le suit, jamais son trait lancé Ne manquadans les airs le milan balancé : Vain talent ! Vitikind Tétend mort sur la terre. Blanir vole à l'instant au secours de son frère; Mais un dard, traversant la gorge de Blanir, Ouvre une double issue à son dernier soupir.
Odoard, Angelin, ensemble sur la plaine, Non loin de Vitikind combattoient; une chaîne, Selon l'antique loi des Sicambres unis (i). L'un à l'autre attachoit les paladins amis. Au moment de combattre, à son compagnon d'armes: « — Ami! dit Odoard, liés au champ d'alarmes, » Ensemble nous vaincrons : la gloire et le danger, » Tout nous sera commun : si ce bord étranger » A l'un de nous un jour ouvre une sépulture, » Je mourrai de ta mort, ou toi de ma blessure. »> Le prince des Saxons, déjà partout vainqueur, Fond sur les deux amis : Odoard, ô douleur! Atteint d'un coup mortel , mais combattant encore, Chancelle... Toat entier à l'ami qu'il adore , Angelin, d'Odoard voyant couler le sang. D'une main le soutient, de l'autre le défend. Mais ses forces bientôt s'épuisent... il succombe... Ainsi que par le cœur réunis par la tombe. Les deux nobles amis meurent en s'embrassant.
Charle alors vers ces lieux s'avance triomphant:
igo CHARLEMAGNE.
Les plus brillants succès ont marqué son passage;
Partout il frappe, immole, anéantit, ravage;
Et contre ce héros, que nul n'ose approcher,
La meilleure défense est de n'en point chercher:
La fuite est le salut. Vieillard glacé par l'âge,
Réamour à la force oppose le courage:
M^is, tel qu'un mur mine que renversent les vents.
Il tombe, et contre Charle a lutté peu d'instants.
A peine a succombé ce vieillard vénérable,
Que sur Charle s'élance un guerrier redoutable:
C'est sa fille Almanzine : ardente à le venger,
Les yeux baignés de pleurs, affrontant le danger.
Elle attaque le roi, l'insulte, le menace;
IVIais il la reconnoît, sourit de son audace,
Et ménageant son sexe, oubliant son courroux,
II ne fait que parer, sans lui porter de coups.
La guerrière se croit par Charle dédaignée:
Sa fureur est au comble... Ennemie acharnée,
Vingt fois au fer du prince elle expose son sein ;
Tous ses efforts son nuls, et son courroux est vain.
Désespérée alors de combattre sans gloire,
Elle fuit , et son bras cherche ailleurs la victoire.
Ses frères cependant, accourus à sa voix.
Fondent sur Charlemagne, et succombent tous trois:
Ils nagent dans leur sang près du corps de leur père.
Almanxine revient... les voit morts sur lu terre;
CHANT IX. igi
<f — Ah! barbare! dit-elle, en s'adressant au roi, M De ma famille entière il ne reste que moi: » Tons ont été frappés par ta main sanguinaire: » Daigne me joindre encor à mon malheureux père! » Frappe! voilà mon sein!.. Ah! pour moi désormais » Tes dernières fureurs deviendront des bienfaits. » Elle dit : Charle, ému de sa douleur mortelle, S'éloigne sans répondre. — <• Ah! traître! reprend-elle, » Me laissant exister, pour me laisser souffrir, » Tu m'épargnes en vain... regarde-moi mourir. » A ce triste discours, qu'avec peine elle achève, La guerrière en fureur se perce de son glaive: Ses yeux demi-fermés perdent leur vif éclat: De ses beaux traits la mort efface l'incarnat: Elle frémit, chancelle , et, tombant sur la terre. Près de ses frères morts, appelle encor son père. Pendant l'orage ainsi la rose du printemps. Enlevée à sa tige, errante au gré des vents, Du lieu de sa naissance à jamais exilée. Aux pieds du voyageur vient tomber effeuillée.
Non loin de la guerrière , ivre de ses exploits. L'intrépide Brennus combattoit Iderlois : Sort funeste! tous deux frappés d'un coup de lance, Sur le terrain sanglant roulent sans connoissance: Tels, quand Rome eut chassé le superbe Tarqiiin,
iga CHARLEMAGNE.
Tarquin fils et Brutus, aux yeux du camp romain, L'un sur l'autre fondant , en leur fureur extrême, Se percent à la fois, et périssent de même.
La vierge de Bysance, Irzèle, dans les rangs Suit Adalgise : au ciel levant ses yeux charmants, Elle lance au hasard une flèche, et s'écrie: « — Tout-puissant Mahomet! Irzèle te dédie w Cette grande bataille. » 0 destin rigoureux! Le dard frappe Guerin *, le plus vaillant des preux: Percé de part en part, sous son coursier il tombe, La victoire le pleure, et s'assied sur sa tombe.
Cependant Charlemagne, animant ses guerriers, Sur son front magnanime entasse les lauriers: Du premier des Césars le glaive prophétique, Présent mystérieux d'une vierge angélique. Etincelle en ses mains, triomphe sans effort; Charlemagne est la foudre , et Joyeuse est la mort.
Trois chefs l'ont attaqué, trois chefs tombent sans vie: En vain sur lui se jette une foule ennemie, Terrible, il brave seul les plus fiers escadrons: Tel un arbre, élevé sur le sommet des monts , Voit en paix tous les vents agiter son feuillage ;
* Guerrier de ÎNIonglave , chanté par nos romanciers.
CHANT IX. igS
Sur son tronc immobile il se lit «le l'orage.
Sur les. traces de Charle, un jeune chevalier, Né d'un illustre sang, le vaillant Olivier, Signaloit par son zèle un nom cher à la France. Oh! du perfide amour déplorable influence! Avant que (^harlemagne eut, au milieu des rangs, Immolé Réamour, et tué ses enfants, Olivier avoit vu la guerrière Almanzine: Soudainement épris de sa beauté divine, 11 la suivoit... Hélas! Charlemagne à ses yeux Yient d'immoler les fils d'un vieillard malheureux: Quel horrible tebleau! La sensible guerrière. Là, seule, au désespoir de survivre à son père. En perçant ce beau sein qu'avoit créé T Amour, Yient de fermer les yeux à la clarté du jour. Oubliant et sa gloire, el Ihonneur militaire, Olivier ne voit plus que la belle guerrière: Il descend... la saisit dans ses bras amoureux, Et chargé d'un fardeau si doux, si précieux, Quittant ses étendards, son poste, et Charlemagne, 11 emporte Almanzine au sein de la campagne.
Depuis long temps l'aurore éclairoit 1 horizon: En des bosquets fleuris, sur un lit de gazon, Le trop tendre Olivier dépose son amante. Non loin , sur des cailloux, un doux ruisseau serpente, Et du creux des rochers sortie, en murmurant,
L'oude à bouillons pressés tombe en nappes d'argent.
Dans son casque Olivier puise une eau salutaire,
La verse sur le front de la jeune guerrière:
II a bandé sa plaie, il étanche son sang.
« — Vit elle?.. D'Almanzine un léger mouvement
Dans l'àme du guerrier ranime Tespérance:
Il guette impatient un signe d'existence...
O bonheur! Almanzine a paru tressaillir;
Son cœur commence à battre, et pousse un long soupir:
Sa tête lentement se soulève. » — « O mon père ! »
Ces mots sont les premiers : sa timide paupière
Se referme, et sa voix, doux accent de Tamour,
Meurt comme le zéphir à la fin d'un beau jour.
Ivre de joie, au bord du ruisseau solitaire, Olivier dans ses bras soutenoit la guerrière: « — Almanzine! Almanzine! ô toi qu'avec transport, » Inspiré par l'amour, j'ai ravie à la mort! » Vois ton libérateur! Amant tendre et fidèle, » Il est à tes genoux, il t'implore, il t'appelle... » Sa vie est dans tes mains ; Almanzine! en ce jour, » Quand l'Amour t'a sauvée, ah ! renais pour l'Amour. >•
A ces tendres accents d'Olivier, la guerrière Par un effort pénible entr'ouvre sa paupière: Ses forces vont renaître. — « Inconnu généreux! » Quel est ton nom? dit elle , hélas! et dans quels lieux, » A la clarté du jour tes soins m'ont-ils rendue? «
Du paladin l'armure alors frappe sa vue: Olivier, sous le fer, ressembloit à son roi: Almanzine se lève, et pousse un cri d'etfroi : Elle croit Olivier l'assassin de son père. " — Otc toi de mes yeux! monstre! dit la guerrière, » Bourreau de raa famille! assassin odieux! >• Fuis! tu me fais horreur! » A ce discours affreux, Olivier, à genoux, prosterné devant elle. Désespéré, s'écrie : — « O guerrière cruelle! » Qui? moi! bourreau des tiens! moi, féroce vainqueur, . » De ton père à tes yeux j'aurois percé le cœur! i> Non : j'ai sauvé tes jours, sur eux je veille encore; « Jette un regard plus doux sut l'anianl: qui t'adore! » Olivier, n'aspirant qu'à mériter fa foi, » Ne veut plus exister, s'il n'exisie pour toi. »>
Il dit : et dans ses yeux se peint toui€ son àine. Les grâces du guerrier, les transports de sa fiamme, Sa beauté, sa douleur, son langage touchant, Prêtent à sa jeunesse un charme séduisant: Le bocage fleuri, l'onde et son doux murmure, Le chant des rossignols, les zéphirs, la verdure. L'aurore, tout paroît vouloir en ce moment Attendrir Almanzine en faveur d'un amant. « — Je veux bien, a repris la sauvage guerrière, » Ne point croire Olivier l'assassin de mon père: » Mais tu naquis Français, et ce titre aujourd bui,
ig6 CHARLEMAGNE.
» Malgré ton fol amour, te rend mon ennemi: V Je jure à tout Français une haine éternelle. »
Elle dil, et retrouve une force nouvelle: N'osant jeter les yeux sur son libérateur, Retenant un soupir qui pèse sur son coeur: « — Gardez- vous de me suivre! Olivier! reprend-elle, M Ou craignez ma colère. » Amante trop cruelle, Almanz.ine, à ces mots, s'éloigne d'Olivier. Hélas! demeuré seul l'infortuné guerrier, Maudissant un amour dont l'affreuse influence Lui fit quitter son poste, et manquer à la France, Pour consolations ne trouve dans son cœur Que les regrets, l'amour, la honte et la douleur.
Cependant, attaqué par le fer et la flamme, Cliarle à l'espoir de vaincre ouvroit encor son âme: Sur la plaine sanglanle, au milieu des débris, De pavillons brûlés, de bataillons détruits. Pendant la sombre horreur d'une nuit enflammée, Le héros surpassoit jusqu'à sa renommée: Sous des toits embrasés tel, non moins furieux (2), Dion, dans Syracuse, à la lueur des feux, Au milieu du massacre, à travers l'incendie, Combattoit les tyrans, et sauvoit sa patrie.
Le carnage redouble , on se mêle ; dans l'air
La mort vole au milieu d'une grêle de fer. Mondragant, roi des Huns, effroyable colosse. Barbare enorgueilli de sa valeur féroce, Partout marche en vainqueur : son panache éclatant Agite à flots pressés des crins couleur de sang: Son regard fait frémir; sa voix seule terrasse: D'un énorme dragon l'écaillé est sa cuirasse : Le glaive de ce monstre, en ses coups meurtriers, Ouvre autant de tombeaux qu'il frappe de guerriers. Il vole au sein des rangs, des dards,, de la poussière, Actif comme le feu, prompt comme le tonnerre. Semblable à l'Océan, quand, d'un cours orageux, Il roule en rancissant ses flots tumultueux.
Egbert *, qu'au trône anglais appelle sa naissance, Proscrit par sa patrie, accueilli par la France, Parmi les paladins s'illuslroit en c^ lieu : Traversant sur la droite un long rideau de feu , Il fond sur un des chefs de l'arméfe ennemie. Colosse monstrueux, et dont la main impie Brandissoit dirmensul l'étendard menaçant (3). Alors dans la mêlée une vapeur de sang Paroissoit , s'élevant de la terre tremblante. Du combat infernal l'exhalaison brûlante.
* Voyez sur Egbert les noies i et 2 du Chant XI®.
igS CHARLEMAGNE.
Le géant frappe Egbert, et l'ose injurier: L'insulaire en deux parts fend ce colosse altier; La moitié du cadavre est tombé sur Tarène (4); L'autre , sur le coursier qui s'enfuit sur la plaine, Se tient encor... Du chef l'escadron tout entier S'ouvre, et laisse passer ce reste de guerrier **■.
Né pour de hauts destins, et fier de sa victoire, D'avance respirant son avenir de gloire, Egbert poursuit sa marche, offrant aux ennemis L'étendard d'Irmensul, au champ d'honneur conquis.
Loin du funeste bord oii s'illustrent les braves^ Sur un mont écarté, le chef des Scandinaves Alors fait retentir le clairon des combats: Harald, environné de ses vaillants soldats, Leur crie : — « Enfants d'Odin ! aux armes! Sur la plaine }> Des cris se font enteridre.:: une flamme lointaine 5> S'élève étincelaiité, et colore les cieux:. » Sans doute j ouvrant d'Asg'àrd le palais lumineux. » Thor, monté sur le char des filles de la t^ueiTe, » A déployé d'Odin la sanglante bannière: » Marchons. » A ce discours, vers le camp des Saxons S'élancent de Harald les nombreux bataillons. Le riALAR ** sacré, palladium des braves (5),
* .Ce fait est liistorîque. ( Voy. la note. ) ** Vovez les noies à la fin du Cliant.
S'avance, précédant les drapeaux Scandinaves;
Et sur un pal doré s'élève au milieu d'eux
Le sanglier schrîmner^ roi du festin des dieux * (6).
Le frère de Harald, Asler^ aux blanches armes {7), Pour la première fois voloit aux champs d'alarmes: Héros adolescent, Asler ne porte cncor Que le fer de l^ attente. Aux rives du Glamor, Hazilré jour et nuit pleure sur son absence : Hélas! près de quitter les lieux de son enfance, La veille, Asler encor, près le torrent du Daîil, Voulut voir Hazilré , mais il falloit d'Herkal Passer le pont de glace : Asler, qu'amour protège, Seul, couvert de frimas, sur une mer de neige, Sans guide, sans secours, au milieu de la nuit, Marche aux sombres lueurs du soleil de minuit **. Par les soins d'Hazilré, le phare du mystère Chaque nuit s'allumoit sur la tour solitaire : Le jeune Asler au loin l'aperçoit... Sort fatal! Croulé du haut d'un pic, un rocher à d'Herkal Détruit le pont de glace... Ah! lorsqu'en Germanie L'honneur l'appelle, hélas! en quittant sa patrie. Faut-il, sans dire adieu, qu'Asler, désespéré,
* Voyez les notes à la fin du Chant.
** Soleil de minuit^ ou aurore boréale. Ce méte'ore apparoît assez fréquemment en Scandinavie. ( Voyez , sur ce phénomène du soleil de minuit, Skjoldbrand, Voyage pittoresque nu Cap-Nord, Acerbi, t. II, p. iSy. — Gaule poétique , t. IV, p. 89. )
Pent-êfre pour toujours, s'éloigne d'Hazilré.
Asler, triste et rêveur, suit lentement son frère; n — Eh quoi! lui dit Harald, la trompette guerrière » Autour de toi résonne, et ton fer languissant, « Sans force à tes côtés tombe négligemment! j> Asler, un fol amour t'occupe t-il encore? i) Insensé! vois ce fer! à peine à mon aurore, » J'en méritai le don ; c'est le glaive sanglant (8) » Qu'à notre aïeul Odin, Mithridate expirant, » Par Mimer fit remettre. O talisman de gloire! » Depuis que j'ai reçu ce fer de la victoire, » L'attrait des voluptés, le charme des amours, » D'aucun voile jamais n'ont obscurci mes jours. » Asler, imite moi! songe qu'hier ton frère » Du glaive des vaillants arma ta main guerrière: » L'amour est une fleur, qu'un héros, en secret, » Respire sans ivresse, et jette sans regret, w Pourrions nous, fils du Nord! oublier qui nous sommes! » Notre patrie, Asler! seule est celle des hommes (9). »
<e — Non, 'Harald, lui répond Asler en rougissant, » Non , jamais de l'amour le charme attendrissant w N'avilira ton frère : un funeste présage » Seul a causé mon trouble : à travers un nuage, w Au-dessus de ma tête une faux à l'instant » A paru s'abaisser... Harald! Héla m'attend: » Plus de doute! sur moi plane une valkyrie:
CHANT IX. aôi
» Ce soir peiil-étrc Aslcr, sur la rive ennemie,
» Aura cessé de vivre... et ses restes i:;;!acés
» Au torrent du désert rouleront dispersés:
}) Point d'urne pour ma cendre ! et sur ma tombe errante
» Jamais ne couleront les larmes d'une amante.
» Mon frère! ah! que du moins le juge des héros, »> Le scaldc, sur sa harpe illustrant tes travaux, » Un jour puisse chanter, aux fêtes d'Hel&ingic *, « Mes premiers faits brillants, les derniers de ma vie! »
Il dit; mais occupé du combat qui l'attend , Harald l'écoute à peine, et vers le camp brûlant Marche à pas redoublés. Une flamme éclatante Illumine la plaine, et sa lueur ardente Eclaire d'IIéristal les rougeâtres créneaux. Les morts livrés au fleuve ont obstrué ses eaux: Et leurs flots lumineux, débordés sur la plage, Convulsifs et sanglants, festonnent le rivage: Tandis qu'au-dessus d'eux, le vaste champ des airs Représente embrasé la voûte des enfers.
Au fort de la mêlée Asler se précipite: Au livre des deslins il croit sa perte écrite , Et se jette au hasard au-devant du danger.
* Plusieurs saga , ou cliants scaldes parlent de cette province et de ces fêtes. ( Voy. /'Ude de Regmer Lodbrog , dans le Recueil de M. Biorner; dans Wormius, L'iiterat. runica , pag. '197; çt dans M. Maliet, Inl. à l'Hist. du Da/iem. , t. II. )
Charic le voit : déjà !e sauvage étranger
Reçoit un coup mortel : ^a beauté, sa vaillance,
Ont ému de pitié le héros de la France ;
Charle suspend ses coups : mais, confus, indigné,
« — Non, je ne reçois point Taffront d'être épargné, »
S'écrie avec fureur le jeune Scandinave:
Et plus fier que jamais, aussi constant que brave,
Percé de coups, il tombe... Un souris de dédain
Sur sa bouche erre encor, et l'héritier d'Odin
Entonne, en expirant, d'une voix affoiblie,
L'hymne * triste et plaintif des adieux à la vie.
Mais tandis que Harald, digne héros du Nord, A la tête des siens, envoyé de la mort, Par de nouveaux exploits accroît sa renommée , L'intrépide Milèse, à gauche de l'armée, Attaque Mondragant : — « Que fais-tu, malheureux! » » Lui crie avec dédain le géant orgueilleux; » A ma juste fureur quel sort fatal te livre! » Pour oser m'atlaquer, es tu donc las de vivre? »
Le Hun fond sur Milèse, et lui perce le cœur: Milèse expire. Aux yeux du féroce vainqueur, Le fils de Theuderic, Fabre, alors se présente;
* Un vrai successeur d'Odin devoit, en niouranl, rire cl chanter, sinon il mouroit lâchement. On sait combien ces chants de mort «toient renommés.
CHANT IX. 2o3
« — Viens! lui dit Mondragant d'une voix insultante; » Ce guerrier qui n'est plus, aux bords de l'Achéron, » Pour passer aux enfers attend un compagnon: » Ya consoler son ombre au fond du noir abîme! » J'ai daigné te choisir pour cet emploi sublime. »
Il dit ; et dans son sang Fabre tombe égorgé. Le sensible Amalwin, le généreux Marjai, L'un frappé dans les flancs, l'autre atteint au visage, Sont descendus tous deux sur le sombre rivage: Nulle arme ne résiste au fer de Mondragant: Plus il est attaqué, plus il est menaçant: Et son bras valeureux, protégé par la gloire , Semble déjà fixer la flottante victoire.
La sanglante lueur des feux qui couvrent l'air, Réfléchit sur le Hun les couleurs de l'enfer: Sous son glaive a péri l'élite de la France : Trop heureux qui, mourant d'un premier coup de lance, D'une lente agonie échappoit à l'horreur! Sur Charle et sur les Francs un dieu dévastateur Semble tonner... Oii fuir? oij sauver l'oriflamme ! Là le fer des vainqueurs, ici l'onde et la flamme, Entre ces trois trépas la gloire combattoit: Hélas! sur la valeur le nombre l'emportoit. Charle résiste encor ; mais l'armée est cernée , Le désordre est partout^ la fuite est enchaînée, Plus d'espoir!.. O prodige! ô secours merveilleux!
2o4 CHARLEMAGNE.-
Du côté d'Hcrislal s'élève vers les cieux, En des flots de poussière, une clameur loiulaiue: Ce tourbillon vainqueur a traversé la plaine; Dieu! c'est Bozon!!! Sa vue au loin jette l'elFioi; D'Héristal, s'élançant au secours de son roi, Bozon semble couvert d'une nue enHammée... Les Saxons à sa suite ont cru voir une armée: Leur chef s'est cru cerné par un corps ennemi: La terreur les égare... En désordre ils ont fui. Dans leurs rangs confondus Bozon s'ouvre un passage ; Guidant ses preux, le ciel inspire son courage. C'est l'ancre du salut, c'est le phare sauveur: Ah! déjà des combats on prévoit le vainqueur. D'une moisson de fer les plaines se hérissent; Sous des coups redoublés les boucliers gémissent; Mille dards à la fois, se croisant dans les airs, Tracent, voûte fuyante, un long sillon d'éclairs. L'heureux Bozon triomphe, et Charle, sur la plaine. Voit revenir à lui la victoire incertaine. Moins grand s'offrit aux Grecs le vainqueur d'Ilion; Achille étoit Hector, si Troie eût eu Bozon.
Au centre du carnage, enfant de la victoire, Charle en simple soldat veut acheter sa gloire; Et partout devant lui , les Germains dispersés, Au camp de Vitikind reculent repoussés.
A Cliarle triomphant chaque preux se rallie :
En cent lieiix à la fois Charle se multiplie:
Ce n'est plus un mortel, un prince, un chevalier;
C'est l'ange du trépas sous les traits d'un guerrier.
Mais tel que l'Océan, qui reçoit cent rivières,
Sans que son sein gonflé monte en vagues plus fières,
Charle, simple et modeste au milieu des succès,
N'enfle point dans son cœur l'orgueil de ses hauts faits.
Heidelberg, roi slavon, dont la force indomptable Soulève des rochers la masse inébranlable, En vain veut arrêter la fuite des soldats; Le torrent, malgré lui, l'entraîne sur leurs pas: Mais, frappant l'ennemi qui vole à sa poursuite, Du moins par mille exploits il honore sa fuite: Tel un tigre, à pas lents s'éloignant du chasseur, Se retirant sans fuir fait trembler son vainqueur.
Ralliant les Saxons, honteux de leur défaite, Vitikind vers son camp dirige sa retraite: Il y rentre en bon ordre, et voit avec transport Ses plus fameux guerriers échappés à la mort; Tandis que les Français, malheureux avec gloire, Ont acheté bien cher leur fatale victoire.