IO CHARLEMAGNE
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X ouR un cœur embrasé par l'amour de la gloire, Qu'elle est douce la nuit qui suit une victoire! Qui dort sur ses lauriers goûte un divin repos : L'heureux champ du triomphe est le lit d'un héros.
Les premiers feux du jour rayonnoient sur le monde, Les coursiers du soleil sortoient du sein de Tonde, Et chassant devant eux les astres du matin, Déjà nuançoient d'or lazur d'un ciel serein: Sur les bords du Véser, en des champs trop célèbres, Charle ordonnoit des morts les obsèques funèbres.
« Vois! disoit Angilbert à Guise en soupirant, » Sur notre globe ainsi, plus ou moins promptement, » Les générations s'écoulent comme l'onde! M A peine en son passage entrevoyant le monde, » Tel que ces tendres fleurs qu'un souffle anéantit, »> L'homme brille un matin, et le soir se flétrit. » A la gloire, aux combats, s'il consacre son être, » Eclair étincelant il luit pour disparoître: »» L'âge, s'il vit en paix, l'atteint des mêmes coups: M Le présent qui s'enfuit est déjà loin de nous.
CHANT X. 2ti
» Chaque pas nous conduit vers le dernier asile; » Le temps entraîne tout, et seul reste immobile. » L'enfant, l'enfant lui-même, en ce monde lancé, « Naissant parmi des morts, sur leur tombe est bercé. » Tout s'éteint ici-bas, princes, peuple, royaume; » Chaque grain de poussière est le débris d'un homme; » Et l'univers entier, que nous croyons régir, » N'est qu'un vaste tombeau prêt à nous engloutir. » O comble de tourments! l'homme, que tout enivre, » Au moment de sa mort commence à savoir vivre; w Et de son existence ayant hâté le cours, » L'été de sa raison est l'hiver de ses jours. « Guise! heureux qui toujours des vertus s'est fait suivre ! » Laisser un nom fameux, c'est mourir pour mieux vivre. » Imitons l'œil du jour, qui, disparu des rieux, j> Jette encor après lui tout l'orgueil de ses feux. »
Odoard , Angelin, étendus sur la terre ,
Sanglants »t mutilés traînoient dans la poussière:
Charie les aperçoit; non loin du camp français
Il fait porter leurs corps au fond d'un bois épais:
De ces infortunés les vaillants frères d'armes
Escortent la dépouille, et l'œil baigné de larmes,
Couvrent leur bouclier du crêpe ténébreux;
Ils marchent... puis soudain, selon la loi des preux.
En l honneur des guerriers dont la mort fut célèbre,
aia CHARLEMAGNE.
Tous en chœur de Roland chantent l'hymne funèbre (i).
« Il est tombé le vainqueur d'Agramand ! » Mais Dieu lui seul a pu vaincre Roland : w II est tombé Torgueil de la patrie!
» Mais nul mortel ne lui trancha la vie.
» Lorsque Roland fondoit sur l'ennemi, » Chacun fuyoit en s'écriant, — C'est lui! w Lorsqu'on citoit un preux, amant fidèle, n — Oh! c'est bien lui! se disoit chaque belle. » — C'est encor lui! toujours lui! s'écrioit » L'infortuné sauvé par un bienfait.
"^ »> Déjà Roland, du fond de l'ibérie, y> Revient vainqueur au sein de sa patrie : » Entre deux monts dont le front touche aux deux, M 11 passe... Hélas! leur sommet sourcilleux » De Sarrasins tout à coup se hérisse... • » Route funeste! au bord du précipice, » Rocs et sapins qu'arrachent les brigands, » Sur le guerrier s'écroulent foudroyants. » L'abime attend l'avalanche tonnante; u L'onde égarée écume mugissante; » Sous le torrent , des gouffres ténébreux '
» Ouvrent leurs flancs, d'oii jaillissent des feux
CHANT X. ai3
» Que suit la mort : un Dieu tonne invisible : n II sembleroit en ce désordre horrible, » Que l'univers doit périr écroulé, » Pour qu'il soit dit : — Roland fut ébranlé.
» Ses compagnons ont roulé dans l'abime :
» Roland lui seul, Roland, TciFroi du crime !
i> Quand rocs et monts croulent sur ses héros,
» Debout encor plane sur le chaos :
» Seul, menaçant une horde parjure,
» Le paladin lutte avec la nature.
u L'éboulement des arbres renversés,
» Les pics tombants, les rochers fracassés,
» Sont les degrés, montée inaccessible,
» Que le héros escalade invincible.
» Déjà Roland touche au sommet gravi : »> Epouvantés, les Sarrasins ont fui :
» O jour fatal! les ruines mouvantes >» Qui l'élevoient, s'éboulent mugissantes. n La force en vain roidit ses bras nerveux; » Le désespoir hérisse ses cheveux...
» Si près de vaincre!., effroyable supplice! » Roland retombe au fond du précipice.
» Oh! qui peindroit les fureurs de Roland!
2i4 CHARLEMAGNE.
» En insensé tirant son glaive ardent,
» Il fend les rocs*, et le sol qu'il divise
^> A retenti sous les arbres qu'il brise.
M La cataracte, au milieu du torrent,
» Tombe à grand bruit... L'impétueux Roland
» S'y jetlc, il veut s'opposera sa course,
« Et repousser les ondes vers leur source.
» Sur sa poilrine un cor est suspendu...
}> Il le saisit, il en tire, éperdu,
5> Des sons roulants, semblables au tonnen'e :
» L'air en frémit, au loin tremble la terre.
» De ces déserts les monstres rugissants
i> Rentrent troublés dans leurs antres sanglants;
" Et le pasteur du vallon solitaire
» Croit avoir ouï la trompette dernière.
j» Au loin l'armée entend le son fatal :
» A Roncevaux*"", vers le gouffre infernal,
M Charle s'élance... O terreur inquiète!
» A chaque instant s'entend moins la trompette..
* On montre encore dnns les Pyre'ne'es un rocher immense , feiifln en deux, que le peuple appelle /c rocher de Roland. Ce paladin l'entrouvrit ainsi, dit-on, d'un coup d'epe'e.
** Cliarle fit bâtir l'Iiôpital de Roncevaux au lieu même où pe'rit Roland , la fleur de ses chevaliers.
CHANT X. aî5
» Hélas! alors qu'il arrive au torrent, » Le dernier son expire avec Roland.
» Il est tombé l'orgueil de la patrie! » Mais nul mortel ne lui trancha la vie : » Il est tombé le vainqueur d'Agramand! » Mais Dieu lui seul a pu vaincre Roland. "
En l'honneur d'Odoard et d'Angelin, s'élève Un simple monument; leur armure et leur glaive Y brillent suspendus, et le roi des héros Sur le marbre glacé lui-même inscrit ces mots : « Ici de l'amitié reposent les victimes : >» La mort interrompit leurs actions sublimes. » O vous! que l'Eternel récompense aujourd'hui! » Vos noms surnageront sur la mer de l'oubli. »
Comme aux bords de la mer de rocs s'offre une chaîne, Tels les Français en ligne au loin couvrent la plaine. Charle vient d'ordonner qu'on réparc le camp : Mais pendant l'incendie... affreux événement! Les Saxons ont pillé les trésors de la France : Armes, vivres, caissons, tout est en leur puissance : Que va devenir Charle?.. En d'arides climats, Sans moyens, sans ressource, et loin de ses Etats, Que peut-il faire?.. O ciel! verra-t-il son armée En désordre s'enfuir, errante, diffamée,
2i6 CHABLEMAGNE.
De cadavres semant les sables des déserts, Et d'un désastre horrible effrayant l'univers!
Seul au fond de sa tente, accablé de souffrance, « Hélas! s'est écrie le héros de la France : » Enulphe! ainsi jadis tu sus à ton ami i> Prédire les malheurs qui l'attendoient ici. »
Il dit : à l'instant même, au milieu de la tente S'avance le vieillard, dont la voix consolante Si souvent adoucit les peines de son roi, « — Quel ange bienfaisant t'a député vers moi? j> Dit le prince, déjà ton aspect me ranime : » Tu remplis ta promesse, Enulphe, ami sublime! » Seul je te vois toujours, appui mystérieux! » Près quand j'ai des chagrins, loin quand je suis heureux.» « — Ambitieux guerrier! dit le vieillard sensible, M Voyez, loin de la France en quel abîme horrible j> A su vous entraîner la soif de conquérir! M Si Dieu n'avoit ici daigné vous secourir, » En ces vastes déserts, l'élite du royaume i> Succoraboit immolée au fol orgueil d'un homme. » Tout périssoit... J/honncur d'un peuple de héros » Sans tache restoit seul debout sur les tombeaux.
« Ne rien voir d'impossible à l'audace guerrière, » ÎSe parler que de paix en ravageant la terre, » Voilà le conquérant!.. S'érigeant un autel,
» Il doufe de son être, il se croit immortel ;
« El pense qu'à genoux les peuples, ses victimes,
M Doivent bénir sa rage, et lui vanter ses crimes.
» Mais où m'emporte, prince! un trop juste courroux! » Le ciel heureusement s'est déclaré pour vous : » En faveur du saint culte il protège mon maître : » Un ange cette nuit a daigné m'apparoître; " Qui descendant vers moi du séjour immortel, « M'adressa ce discours dicté par l'Eternel :
« — Enulphe, au camp des preux hàte-toi de te rendre : » Aux bienfaits du Seigneur ton prince doit s'attendre : " De la perte des biens qu'a pillés l'ennemi , » Qu'il ne s'afflige plus ! le ciel est son appui : » Le ciel veut terminer la douleur qui l'accable.
» Du côté du couchant, sous un roc formidable, » Respecté des Saxons, à leurs dieux consacré, » S'ouvre un long souterrain du vulgaire ignoré : » Là, les farouches dieux de la Scandinavie, » Insultant l'Eternel, tiennent leur cour impie (2), » Si follement célèbre aux rives de Lochlin : » Cette immense caverne est le temple d'Odin. « En ce noir vahalla, de nocturnes orgies (3), M Délices de Vingolf, fêtent les valkyries : » Thor, Vidar, Lock, Friggis, le serpent de Midgard*,
* Voyez, sur le serpent de Mïdgard. la note a du rhant XV'*.
2i8 CHARLEMAGNE.
» Sont les dieux encensés de ce nouvel Asgard:
» Que Charle y vole, armé contre leurs vains prodiges,
» Qu'il brise leurs autels entourés de prestiges!
» Et les trésors sans nombre amassés en ces lieux,
w Que les prêtres d'Odin cachent à tous les yeux,
i> Appartiendront au prince. » — « Il dit, et sous la nue
» L'archange radieux, me dérobant sa vue,
» S'évanouit, semblable aux vapeurs du printemps,
» Que dissipe l'aurore, ou que chassent les vents:
i> Sire ! ainsi dans vos maux, ah! toujours puissé-je être » L'organe du Seigneur, et l'appui de mon maître. »
Enulphe se retire en achevant ces mots. Rassemblant ses guerriers, à linslant le héros Choisit quinze d'entre eux, et sûr d'être invincible, Porte ses pas hardis vers le rocher terrible.
L'astre du jour baissoit; Charle et ses compagnons Arrivent au rocher : quelques lugubres sons Bientôt viennent frapper leur oreille attentive. Les gémissements sourds d'une douleur plaintive Semblent sortir des flancs de ce roc isolé : Charle approche surpris^.. Le bruit a redoublé : Trois fois il fait le tour de la roche déserte , Mais en vain; nulle porte à ses yeux n'est offerte , Nul moyen de percer ce mystère élonnant. Déjà règne en son cœur le découragement,
Quand, sur la pierre, en langue aux Français inconnue , Quelques signes tracés viennent frapper sa vue : Il approche, examine... et sa main s'appuyant Sur un ressort caché, le roc s'ouvre à Tinstant : Un souterrain obscur devant lui se présente.
En ce gouffre profond, demeure menaçante, Des degrés ténébreux conduisent en tournant. Charle, ardent à braver un péril éminent, S'empresse de descendre... Une voix sépulcrale, Sortant des noirs caveaux de la grotte infernale, Crie au roi : — « Téméraire! un horrible trépas » Attend l'être insensé qui porte ici ses pas : î> Fuis ou tremble. » A ces mots, le héros de la France, Suivi des siens, déjà sous une voûte immense, Est au pied des degrés : une pâle lueur Des ténèbres au loin vient percer l'épaisseur. Charle, que rien n'étonne, et que le ciel seconde, Vers la clarté s'avance... Une vaste rotonde, Que des lampes d'argent éclairent à demi, Présente à ses regards l'assemblage ennemi Des simulacres vains de tous ces dieux atroces Sur lesquels Odin règne. Entre ses mains féroces Brille comme l'éclair un glaive flamboyant; Et le frêne idrasil, que ronge un long serpent (4), De ses rameaux le couvre. Autour du dieu celtique. Se rangent les premiers, F)aldprle pacifique.
aao CHARLEMAGNE.
Thor l'exterminateur (5), Thyr, le chef des vaillants (6),
Surthur*, prince des feux, Niord, maître des venls (-),
Et l'immortel Braga, le dieu de Téloquence (8),
Le chantre des héros : là, fier de sa naissance.
Par neuf vierges conçu , s'offre Heimdall aux dents d'or (g):
Portier du fort d'Asgard, sur le pont tricolor,
Il entend croître Iherbe, et voit dans lea ténèbres.
Plus loin paroît Vidar; enfin, monstres célèbres (lo).
Là tous les fils de Bore ont chacun leur autel.
Charle observoit ces lieux, lorsqu'un chant solennel, Des instruments, des voix, chœurs sacrés des druides, Retentissent non loin sous ces voûtes perfides... C'est l'hymne Scandinave : à ces accords nouveaux (i i), Charle écoute attentif: le chœur chante ces mots :
« — Silence , fils de l'homme ! et vous , errantes sphères ! » Paix!., des dieux immortels je chante les mystères.
» Dans le chaos dormoient les mondes mugissants , » Quand naquirent soudain les nains et les géants : » Alors rugit la guerre... Au bord du vaste abime » Déjà les fils de Bore ont traîné leur victime ( i a); » C'est Imer : de son crâne ils ont formé les cicux,
* Sariar. ( Voy. la note 8 du chant MI. )
CHANT X. a:
» La mer de ses sueurs, Therbe de ses cheveux, » Les rochers de ses dents, de son cerveau les nues, '> Tous les monts de ses os, et de ses chairs velues » La terre, ses forêts, et le fort de Midgard.
» Le chaos a mugi... Les divins rois d'Asgard » Ont condensé les airs, ont épuré la flamme, » Et de deux bois flottants ont fait l'homme et la femme w C'est Asque, c'est Emla. Mais quel déluge affreux! M Bergelmer seul échappe aux courants furieux... « Le monde est repeuplé : sur la terre paisible » Odin gouverne en paix, quand l'ennemi terrible w Des princes de l'Alfheim, le fils de Lauféya, » Lock, épouse Angerboth, et voit naître Héla (lo), » Qui, reine des douleurs, pour amant a le crime, » Pour compagne la rage, et pour palais l'abîme.
» Mais, tonnant furieux contre leurs ennemis, ■»> Les dieux ont enchaîné Lock et deux de ses fils: « Le dernier, monstre atroce! a dévoré son frère; •» Lock, aux vautours livré, sur un roc solitaire, « A vu de son fils mort les intestins brûlants u Lui servir de liens, et l'entourer sanglants*. V Sur sa tête élevé, le serpent du rivage
* ( Voyez VJEdda. Milh. de Mallet, 3i' fable.)
» Lui verse goutte à goutte un venimeux breuvage :
» Lock se débat; la terre, à ses frémissements,
» Répond avec horreur par de longs tremblements*.
« Héla triomphe... Il luit ra%eux jour des ravages! « La terre, ce vaisseau qui flotte sur les âges**, » S'ébranle... la mer s'enfle... en fureur, sous les eaux, » Le grand serpent se roule, et soulève les flots. » Sur un char enflammé, de l'Orient s'élance, » Rymer, le loup Fenris, Lock et sa troupe immense. » Des géantes en pleurs Héla poursuit les pas, » L'homme cherche, éperdu, les sentiers du trépas. » Odin*** combat Fenris; Frey, le roi des génies : » Sur le champ du carnage errent les valkyries. » Ciel! répoux de Frigga succombe... Son vengeur, » Vidar, fond sur le monstre, et lui perce le cœur. » Des étoiles s'éteint la lirillante lumière; » Le soleil se noircit; la mer couvre la terre; » Et la trompe sonnant, l'univers enflammé, » Dans l'espace à jamais s'engloutit consumé.
M Alors des flots s'élève une nouvelle tçrre :
* Ainsi les Scandinaves expliquoient les tremblements de terre ** Les Scandinaves donnoient ce nom à la lerre. *** (Voyez la description de la lin du monde dans Y Edda. Mith, de iVlALLET, 3a« fable du Crépuscule des Dieux.)
» L'onde a fui, le feu cesse, un palais de lumière
w Domine un nouveau monde, éclaire un nouveau ciel ;
» C'est le gimle promis par l'Arbitre éternel {i4)-
» C'est là que d'Alfadcr adorant la puissance,
» Les vertus à jamais trouvent leur récompense.
» Oli! sachez mériter, peuples enfants d'Odin !
»> Cette gloire éternelle, et ce bonheur sans fin. »
Là les chants ont cessé : le héros de la France Vers les autels d'Odin, impétueux, s'élance, Les renverse à ses pieds, et les brise... Soudain Un long serpent ailé, garde du souterrain, Fond sur Charle surpris ; tel, du sein d'Amphitryte, Aux yeux épouvantés des coursiers d'Hippolyte, S'éleva furieux ce monstre inattendu, Qui, pour servir le crime, immola la vertu.
Prompt à se mettre en garde, étranger aux alarmes, Le chef des paladins se couvre de ses armes : Il évite le monstre, et l'atteint dans le flanc : Mais inutile effort! du dragon menaçant Nul fer n'entameroit l'écaillé impénétrable : Joyeuse frappe en vain le monstre invulnérable : Aux champs de la Phocide, aux bords du Céphisus, Tel le dragon de Mars s'élança sur Cadmus, Ln cercles replié triplant sa force extrême, Déchaîné par les dieux, et presque dieu lui même.
De toutes parts frappé par des glaives nombreux, Le dragon écumant se débat furieux :
Les flammes que vomit sa gueule élincelante Couvrent les combattants ; sur sa croupe sanglante Terrible il se redresse, et, plus prompt que Téclair, Fond, et croit saisir Charle en ses griffes de fer; Quand Cbarle, prévoyant son attaque effrayante, Se détourne, l'esquive, et dans sa gueule ardente Plonge son glaive entier : le monstre menaçant, Chancelle, tombe, roule, et meurt en mugissant.
Nouveau fils d'Agénor, le héros de la France, Au fond de la caverne à pas pressés s'avance : Une porte d'airain se présente à ses yeux : Elle arrête ses pas... Des sons mélodieux, Mariés à des voix de vierges, de prêtresses. Maintenant de Yingolf célèbrent les déesses.
« Déesse des moissons! Friggis, reçois nos vœux (i 5)! » Qu'auprès de toi Fylla*, vierge aux flottants cheveux, » Fasse valoir nos chants! que Gna**, ta messagère, M Sur son coursier volant s'abaissant vers la terre , » Des prêtresses d'Odin te remonte l'encens!
» Et que Vara"^**^"" préside à nos serments!
* La vierge Fylla, confidente amie et tlanie d'atours de Friggifi, Elle est un peu déesse aussi. ( Voy. \ Edda-^ ** Gna, Iris Scandinave.
*■*'* Vara, déesse des serments.
n Oder aimoit Fréya**"... La gloire au loin lappeUe ;
» Il fuit une épouse fidèle ;
» Hélas! la mère de Nossa,
M Cherchant Tépoux qui Tadora^ » Chaque matin, sur le mont solitaire, » De larmes d'or*'*' arrose la bruyère ; » Revient-il ?.. Non : parmi les dieux puissants
« Il est aussi des inconstants.
» Salut, divine Egra***! seconde providence! » Ton art divin, ta céleste puissance, » Sauvent le malade expirant.
M Fils d'Odin! lorsque Egra te rend -'> Amis, enfants, épouse et père, » Ah! pour ton cœur reconnoissant, » N'est-elle pas une autre mère!
» Portière de Vingolf, aimable Sinaïs!
i> Accueille aussi nos chants! Quand les fils de Friggis(i 6),
» Pour charmer leurs loisirs au palais des déesses,
n Combattants acharnés se déchirent en pièces,
» C'est toi qui de ces sanglants jeux^
» Viens calmer la fureur guerrière,
* Voyez, sur Fréya, Ocler et Nossa, la note 9 du 11^ chant, ** De là vient qu'on appelle Fréya la fcÈ aux larmes d'or. *"* Egra^ déesse de Vingolf, est l'Esculape Scandinave.
» Et conduis au banquet des dieux « Les athlètes victorieux*.
» Au ciel ainsi que sur la terre » Par TAmour le brave est dompté ; » Partout, aux pieds de la beauté, » Tombent les lauriers de la guerre.
j) Déesse de la chasteté !
» Gloire à ton immortalité!
» O Géfione ! en vain un dieu perfide » Osa certifier qu'un jeune et beau druide » Te fit présent d'un voile... et qu'épiant ses pas, » Il le surprit un jour endormi dans tes bras**;
» Maudit fut Lock ; chaste déesse!
»> Nul ne douta de la sagesse :
j> Mais depuis ce jour cependant
» Odin sourit en te parlant.
» Homme ! ose encor te plaindre, au vallon des misères,
}> Des impostures de tes frères!
» La calomnie au front audacieux
» Se glisse aussi parmi les dieux.
» Et vous, célestes Valkiries !
» Qui des héros réglez le sort!
* Voyez les Edda et la note du chant. ** Voyez les Edda.
» O nymplies des combats! sur les champs de la mort, » Sauvez les cœurs sans tache, et frappez les impies! »
Des vierges à ces mots Charle interrompt les chants : Ses guerriers de la porte ébranlent les battants; Elle est prête à céder... O spectacle! ô féeries ! Dix prêtresses en pleurs, des souterrains sorties, Tombent aux pieds du roi : leurs grâces, leurs attraits. Portent Témotion dans le cœur des Français. Sur leur sein demi-nu coule un torrent de larmes : Leur vêtement léger voile à peine leurs charmes î Âhl d'un pareil tableau qui ne seroit ravi! Sur ces vierges d'Odin l'œil s'arrête ébloui : Les posséder, sans doute est le bonheur suprême : Leur regard langoureux est la volupté même; Leur teint l'albâtre pur; et sur leur front charmant, Leurs longs cheveux bouclés flottent au gré du vent.
«( — Paladins! arrêtez! s'écrie une d'entre elles ; » Vous voyez de Friggis les prêtresses fidèles ; M Déesse des moissons, l'immortelle Friggis w Nous prescrit de veiller sur ses autels chéris : » C'est nous qui rescortons,quand, sur son char paisible"", » Couverte d'un long voile, aux regards invisible, » Elle parcourt la terre, et fait de tout côté
* Voyez Tacite parlant de Herta, qui est la même que Friggis ( De M or. Germ. )
» Succéder l'abondance à la stérilité.
» Hélas! si les vertus habitent dans votre àme, » Ne [jortez point ici ni le fer ni la flamme ! » Nous sommes sans défense... Ah! pourriez vous, cruels! » Insulter à nos pleurs, et briser nos autels! w Eh! qu'y gagneriez- vous!.. Modèle des déesses, » Seigneurs! jamais Friggis n'enrichit ses prêtresses : " De la mère de Thor qui nieroit la bonté , » Les bienfaits, la noblesse, et la simplicité? » Moins bonne est Siona, Fréya moins attrayante, j) Géfione moins chaste, et Fora moins prudente : » Laissez-vous attendrir, abjurez vos projets ! j> Vous êtes vertueux... N'êtes- vous pas Français? »
La jeune enchanteresse, à ces discours perfides, Sur Charle et ses guerriers lève ses yeux humides : Sa grâce, sa beauté, son organe enchanteur, Tout en elle supplie, et plaide en sa faveur. Des compagnons du roi la fureur adoucie, Déjà ne tonne plus contre ce temple impie; La voix d'une sirène embrase tous leurs sens; Tant de charmes divers, tant d'objets ravissants, Offerts à leurs regards ont subjugué leur âme : Hélas! ils vont céder aux larmes d'une femme, Et follement promettre à ces jeunes beautés De respecter leur temple et leurs solennités. Lorsque Charle, dont rien n'a troublé le courage,
S'avance au milieu d'eux, et leur tient ce langage :
„ — Guerriers! que faites-vous? Traîtres envers le ciel»
» Quoi! vous épargneriez ce temple criminel !
» Repoussez loin de vous ces prêtresses hardies;
» Leurs charmes, leurs discours ne sont que perfidies.
» Ici, nous a-t-on dit, les dangers sont affreux;
» Triomphez des plus grands, ils sont devant vos yeux:
» Les esprits infernaux de cet obscur empire
» N'ont pu nous effrayer, ils veulent nous séduire :
» Mais leurs enchantements pourroient ils nous troubler!
» Le ciel guide nos pas, l'enfer seul doit trembler. »
Il dit; et le fer nu repousse les prêtresses; Il les voit fuir : déjà du temple des déesses Il a brisé la porte... O prodige effrayant?.. Un tourbillon de feux en jaillit à Tinstant. « — Amis! un vain prestige ici nous environne, » Dit Charle; suivez-moi, c'est le ciel qui l'ordonne: » Enchantements, cessez ! » Dans la flamme, à ces mots, A peine s'est jeté l'intrépide héros, , Qu'autour de lui soudain s'éteint le feu magique. Alors s'offre à sa vue un temple magnifique : Un millier de flambeaux l'éclairé, et vers les dieux Des cassolettes d'or l'encens s'élève aux cieux.
C'est là VUpsal divin, la demeure sacrée (i 7), Dont l'enfer défendoit la redoutable entrée : Charlemagne a vaincu tous les enchantements :
s3o CHARLEMAGNE.
Ces lampes, ces tableaux, ces marbres éclatants, Ces ornements pompeux, ce luxe qu'il contemple, Ces chefs-d'œuvre de Tart appartiennent au temple.
O destin!., voilà donc de cent peuples fameux, Tour à tour triomphants, tour à tour malheureux, L'héritage immortel ! L'Egypte, l'Assyrie, Et Carthage, et la Grèce, et Tyr^ et lltalie, En furent tour à tour les possesseurs heureux; Et les vcilà pourtant, ces trésors précieux, Loin des champs embaumés de leur douce patrie. Enfouis dans le Nord, au fond d'un gouffre impie (i8)î
D'oii viennent ces trépieds, ces vases, ces tapis? Des palais de Diane, ou des grottes disis? Paroient-ils l'antre obscur de quelque oracle antique? Ou du Fils de David le temple magnifique? Virent-ils la vestale autour du feu sacré? Ou sur l'autel d'Ammon Alexandre adoré?
Brilloient-ils en Elide aux fêtes olympiques? D'Amathonte ornoient-ils les odorants portiques? Suivirent-ils César sous des arcs triomphaux? Des princes de Memphis couvroient-ils les tombeaux? Enfin, cédés au juste, ou livrés à l'impie. Ont-ils payé la gloire, ou soldé Tinfamie "
Sur le vaste contour du palais merveilleux Charle jette en silence un regard curieux :
CHANT X. aSi
Sous un dais, sur l'autel, sculpture précieuse,
S'élève de Friggis la statue orgueilleuse :
Un long voile la couvre, et dérobe ses traits.
Vers cet autel sacré s'avancent les Français.
Dieu sauveur des chrétiens ! tu remplis tes promesses!
Charle en dix urnes d'or voit d'immenses richesses :
Sa troupe s'en empare, et sort du souterrain.
Hélas!., tous à leur tête ont vu leur souverain;
Et, devant eux, ce n'est qu'une ombre qui les guide:
Charle est demeuré seul : un prestige perfide
Autour de lui de même a figuré ses preux.
Quand le bandeau fatal est tombé de ses yeux,
La porte est refermée, et le prince intrépide
Seul est abandonné dans un temple homicide.
Ministres infernaux, bientôt de toutes parts, De vils prêtres armés s'offrent à ses regards : On l'entoure, ô fureur! La cohorte ennemie A tous moments s'accroît, des souterrains vomie : Tel des dents d'un serpent sur la poudre semés, Jason voyoit sortir des bataillons armés.
L'ennemi fond sur Charle, et Charle est sans défense: Plus de salut ! la mort est sa seule espérance. Charle en guerrier du moins attend le coup fatal, Quand soudain, sur l'autel de ce temple infernal, Il croit voir de Friggis s'ébranler la statue : Les longs voiles épais qui déroboieiit sa vue,
Se lèvent à moitié.... dans la main de Friggis, O mystère! un papier ofirc ces mots écrits: « — A mes yeux ce guerrier n'est point un sacrilège » Sortez, prêtres sacrés ! Alfader le protège ! »
De tous côtés fuyant, les prêtres de Friggis Laissent tomber leur fer, d'épouvante saisis. Resté seul encor, Charle observe la statue... Il lui doit l'existence, et son âme est émue: Le voile qui la couvre, agité doucement, Aux regards du héros se lève entièrement... Ciel! seroit-ce son œil, ou son cœur qui l'égaré? La statue est vivante, et Friggis est Ulnare.
Hors de lui transporté , Charle vole à l'autel : Ses yeux reconnoisaants, élevés vers le ciel, Lui demandent Ulnare, Ulnare seule. — « Arrête! >> Dit-elle au roi ; la foudre est encor sur ta tête. » Ah! mon aspect n'est point un prestige ennemi! 3> Connoissant tes projets Ulnare t'a suivi : »> De ce temple l'accès est ouvert aux druïdcs : 1» J'ai trompé de Friggis les prêtres homicides; » Fuis, et rappelle-toi, qu'évitant ton regard, i> Je suis pour ton salut partout et nulle part. '>
Elle dit, et soudain disparoit à sa vue. La Friggis véritable, immobile statue^
Reparoît à sa place en marbre inanimé.
A la porte du temple où Charle est renfermé S'élève un bruit confus... hors du rocher magique Ses preux avoient vu fuir leur guide fantastique; Et le héros français à l'autel de Friggis Revoit autour de lui ses guerriers réunis.
Leur monarque est sauvé, leur crainte est disparue :
Contre un temple infernal leur fureur s'est accrue :
Ses idoles en poudre, et ses autels détruits.
Sur les marbres brisés tombent anéantis.
L'Upsal est dévasté, rien n'échappe à leur rage;
Ce qu épargne le fer, la flamme le ravage :
Rs ne laissent, quittant ces caveaux ennemis,
Que des murs dépouillés et de fumants débris.
Les paladins , chargés de richesses brillantes. Reposent hors du roc leurs forces défaillantes : Mais ce jour préparoit au prince triomphant Des surprises sans nombre... Un orage effrayant S'élève vers le sud : bientôt la foudre gronde... Un fougueux aquilon, dévastateur du monde. Bouleverse les airs, épouvante les cieux : L'horizon s'est couvert d'un voile ténébreux : L'éclair ouvre la nue,.. O prodige céleste !
Tombant avec fracas sur le rocher funeste ,
La foudre en lécrasant vient de Tanéantir.
La terre tremble... Un gouffre a paru s'enîr'ouvrir :
Sur le palais d'Odin Dieu tonne... Plus de grâce!
Le rocher disparoît, un lac a pris sa place.
Le monarque français, à cet aspect d'horreur, L'œil fixé sur le lac , pousse un cri de douleur : Ulnare aura péri de son amour victime ! Eh quoi! le ciel confond l'innocence et le crime!
Sur la rive du lac, Charle désespéré Appelle Ulnare... Hélas! à ce nom adoré, Par un lugubre son l'écho vient de répondre : A la douleur du roi tout semble correspondre : Ces bords maudits, frappés par la foudre des cieux, De rinfernale rive offrent l'aspect hideux : La nature se tait... Du lac l'onde stagnante , En infectant les airs, porte au loin l'épouvante : Aux lueurs des éclairs, de sinistres oiseaux , Poussant des cris plaintifs, voltigent sur les eaux ; De ce brûlant désert, effroi de la nature, Un souffle sulfureux a séché la verdure : Arbres, plantes, gazons, arbrisseaux, tout est mort. L'effroi, le désespoir régnent seuls sur ce bord.
Par degrés, loin du lac, le héros de la France Laisse entraîner ses pas... accablé de souffrance,
Il se rappelle Ulnare et ses soins protecteurs: En vain autour de lui ses nobles défenseurs Cherchent à l'arracher au trouble qui l'égaré, L'écho triste et plaintif appelle encore Ulnare,