‹ Charles BaudelaireChapitre 4 sur 8 · A LEGENDE · texte numérisé non relu

A LEGENDE

fessionnels, son culte du dandysme méditatif et son habitude de n'écrire qu'à ses heures. Il songea à utiliser ses connaissances très étendues et très sûres en peinture et en musique, à se servir de sa science de l'anglais, à faire de la critique littéraire et même du journalisme, à écrire des contes. Mais il n'avait pas de facilité, était torturé par le scrupule du style et se révoltait à l'idée de mentir à ses convictions. Ces obstacles, auxquels il faut joindre sa détestable réputation et son étrange originalité dans la vision de toutes choses, devaient forcément le condamner à gagner trop peu pour une vie même simplifiée. Il n'était pas homme à demander une rentrée en grâce chez son beau-père et la mainlevée de la mesure judiciaire prise contre lui : tout était fini entre eux. .Ilfit donc des dettes et s'y enfonça de plus^^ plus, pour subvenir à ses besoinset^

irteronne

cêjixd^ Sjyïi,attfçsse74d-4iiiilàir.esi Jeanne Duval, rencontrée en 1842. Il prolongea jusqu'en 1860 ^ette liaison, faite surtout pour iui^ de violente et tvranmgue attraction sensuelle^^pjLjj* cette créature banale, vicieuse et cupidej^ iXfut indulgent et pitoyable lorsqu'il dyj^la^aire soigner daîis^uné maisondesanteT^uis s'en séparer; elle en vint aux pires dégradations de l'alcoolisme, et. après la mort de Baudelaire, elle mourut on ne sait

OÙ ni comment, perdue dans l'immense misère anonyme de Paris. Mais, jusqu'à ce que lui-même fût terrassé par la maladie, il lui envoya de l'argent, travailla, se priva pour elle, faisant tout son devoir avec cœur, pitié et dignité. On a accusé Jeanne Duval d'avoir causé tous les maux de son amant. Il semble au moins certain qu'elle était la créature la plus propre à exacerber avec inconscience les penchants erotiques et désordonnés de Baudelaire, et qu'elle fut pour lui la plus néfaste rencontre. Il savait ce qu'ellevaj^it, mais nepouvait s'en j)a§ger. Quelques infidélités [ our des femmes sans im-* porlance n'atténuèrent point la force de cette emprise. Cependant Baudelaire essaya de s'en libérer; il aspirait confusément à la rédemption d'un amour sincère et élevé pour une femme noble. Anticipons pour dire que, de 1852 à 1857, il ressentit cet amour pour une charmante et belle personne, M""' Sabatier, dont le salon de l'avenue Frochot était fréquenté par une élite d'artistes et d'écrivains. Elle y portait avec grâce le gentil surnom de « la Présidente », décerné par ses familiers. Mais Baudelaire, durant ces cinq années, n'osa se déclarer; aussi fier que timide, il déguisa son écriture pour envoyer à l'aimée une quantité de lettres et les poèmes des futures Fleurs du Mal qui étaient pleins d'elle. Il ne

se révéla quau iiionient ou ie livre parut. Touchée, conquise. M™" Sabalier se donna, loyalement aimante. Aussitôt Baudelaire sentit qu'il n'avait plus la force de vivre son rêve. Par un singulier retour, la hantise de Jeanne Duval s'interposa, paralysant son désir de bonheur: sa longue exaltation idéalisatrice tomba devant la femme réelle, si exquise fût-elle : il se mit à ergoter 'avec soi-même, il se dupa de paradoxes, se découragea, avoua — et le court roman fut fini. M""^ Sabatier souffrit, puis comprit. Elle connaissait Jeanne Duval, elle devinait l'état moral et l'asservissement physique du malheureux poète. Elle eut le courage, le bon sens, la joliesse d'âme de ne point s'offenser et de redevenir |une amie, qui fut bonne jus({u'aux derniers jours de celui qui l'avait déçue. Un tel amour, s'il eût pu susciter un relèvement de la volonté, eût sans doute sauvé le grand artiste des misères de l'homme. La « ^'énus noire » l'emporta sur l' « Ange », et cinq années d'aspirations aboutirent ainsi à la déception la plus prompte, au navrant aveu de l'impuissance d'aimer dès la première possession. Le nom de cette exquise maîtresse d'un jour reste du moins inséparable des plus tendres et des plus idéales effusions lyriques des Fleurs du Mal.

Les cruels soucis d'argent devaient humilier-

^^ CHAULES BAUDELAIRE -^^

Baudelaire, paralyser son travail, enténébrer son esprit jusqu'à sa mort. Il s'engagea dans des affaires compliquées avec l'éditeur Poulet-Malassis, qui fut droit et serviable. Il dut solliciter de misérables secours à la Société des Gens de lettres. Les gains d'alors étaient fort modestes, il produisait peu ; jamais il ne rencontra le succès matériel capable de lui permettre de liquider son passif, de donner à sa vie un fondement solide, en réparant les imprudences de ses trois années de dandysme, de gaspillage et de bravades systématiques. Ni la poésie, ni la critique d'art, ni la traduction, seuls genres qui lui fussent accessibles, ne pouvaient lui valoir l'aubaine pécuniaire d'un succès de théâtre ou de roman. Il le savait et s'en désespérait. Pour cette nature subtile, fière, ombrageuse, ce fut un lent supplice et la très dure expiation d'erreurs très pardonnables.

Après quelques articles au Corsaire, Baudelaire débuta vraiment par une plaquette sur le Salon de 18k5, qui fit sensation. Dès cette année, il découvrait Poe par quelques traductions tronquées, s'enthousiasmait pour son génie, en était hanté, se jurait de le révéler pleinement au public français et entreprenait la traduction complète à laquelle il travailla toute sa vie sans jamais cesser de la poursuivre au

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milieu des plus tristes difficultés. Au lendemain de sa plaquette sur le Salon de 18^5, il collaborait à V Artiste, à l'Esprit public, à VEcho des Théâtres, au Tintamarre, au Corsaire encore, qui agrémentait son titre en s'intitulant le Corsaire Satan. Il écrivait un second Salon en 1846, donnait en 1847 la nouvelle romanesque la Fanfarlo. En 1848, on le rencontrait avec un fusil, très excité, tenant et écrivant des propos révolutionnaires, versant dans un socialisme sentimental, fort contradictoire d ailleurs, car il méprisait le républicanisme et l'humanitarisme. On peut penser simplement que l'atmosphère de l'insurrection l'énervait. Il essaya même de créer un journal à Ghâteauroux, et repartit après deux jours, ayant effaré par des mystifications et des incohérences voulues cette ville paisible. La survenue de TEnipire le laissa froid : c'en fut tôt fait de ses velléités de journalisme politique. En 1855, il donnait au Pays la série de ses essais sur les Beaux-Arts. Et enfin, en 1857, il se décidait à publier le recueil de ses poèmes lentement élaborés, groupés depuis 1849, mais conservés inédits jusqu'à la publication de dixhuit pièces clans la Revue des Deux-Mondes en 1855, et sans doute souvent reclassés et remaniés.

Le volume fit grand bruit, et des poursuites furent décidées. Baudelaire prit pour avocat ^V Chaix

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d'Est- Ange. Le sournois Sainte-Beuve, n'osant le soutenir ouvertement, lui suggéra en tapinois» quelques petits moyens de défense » dont l'argumentation ne servit pas. Le procès eut lieu au tribunal correctionnel le 20 août 1857, Pinard étant procureur impérial. Le débat fut ridicule, la condamnation bénigne: 300 francs d'amende pour l'auteur, 100 pour chacun des éditeurs Poulet-Malassis et Debroise, suppression de 6 poèmes sur 13 incriminés. Le « monstre » était puni. Il fut récompensé par l'admiration des artistes et par une lettre de Hugo lui disant qu'il venait de recevoir « une des rares décorations que le régime pouvait accorder ». Baudelaire, d'ailleurs, se remit inunédiatement à travailler, publiant des poèmes en prose, des articles de critique d'art, un morceau sur Flaubert, de nouveaux fragments de Poe, une partie des Paradis artificiels.

Le général Aupick, après avoir été ambassadeur en Tur([uie, à Londres, à Madrid, avait terminé la carrière la plus honorable en mourant en 1857; Baudelaire, délivré de celui qu'il s'était obstiné à considérer comme un ennemi implacable, se réconcilia avec sa mère qui était allée vivre à Honfleur. On peut dire qu'à ce moment de sa vie tout pouvait encore se réparer. Il était célèbre, il travaillait, les dettes se réglaient en partie, les portes s'ouvraient.

^Jais déjà s'annonçaient les prodromes de l'épuisement nerveux, la peur d'écrire, l'engourdissement et le désarroi de la volonté surmenée par les excès sensuels, la tension cérél^rale et l'abus du haschisch et du vin.

En 18Gi paraissait une réédition des Fleurs du Mal, et Baudelaire se présentait froidement à l'Académie française, sollicitant le fauteuil du Père Lacordaire ! Il avait prévu l'inutilité de cette manifestation platonique autant que le tapage qu'elle fit. On y vit une mystification plus inconvenante que toutes les autres : peut-être y voyait-il simplement l'occasion d'attester sa foi en sa valeur littéraire et l'obligation morale d'apporter en un tel milieu les revendications de tous les libres créateurs qu'on en excluait. 11 fit ses visites, étonna par sa courtoise distinction et se désista en termes dont la dignité fit le meilleur effet. Sainte-Beuve le lui avait conseillé. Il est excellent que, pas plus que Gautier, Balzac, Banville, Flaubert, Baudelaire n'ait été académicien.

Ses affaires étant de nouveau précaires, Jeanne Duval contribuant à compliquer et à décolorer sa vie, il résolut d'aller vivre en Belgique pour y faire des conférences et y négocier une édition de ses œuvres complètes, sur le conseil de Stevens. 11 y partit en 1864 et dès lors se précipita sa déchéance

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morale et physique. A Bruxelles, il fit des conférences sur Delacroix et Gautier devant des banquettes vides. En Belgique, alors, l'indifférence aux choses littéraires était totale, rien n'y présageait le très beau mouvement, véritable résurrection, de 1885, dont Camille Lemonnier fut, après Charles De Goster et avec Georges Rodendach, un des premiers artisans. La réputation de raillerie et d'immoralité de Baudelaire achevait d'effrayer les quelques curieux. Déçu, le poète songea à se venger de la Belgique par un livre satiriijue et y resta pour « se documenter », s'acharnant avec une rage puérile à composer cette œuvre vaine, indigne de lui, dont les fragments révèlent toute la fausse alacrité, toute l'aigre partialité d'un malade. Ce sera l'honneur de la génération belge de 1885 de n'avoir gardé aucune rancune de ce pamphlet injuste et pénible en proclamant le génie de Baudelaire et en imposant son culte à ceux-là mômes qu'il avait couverts de ridicule et d'injures. Il n'avait aucune raison de rester en Belgique, mais il s'y attardait, ayant le dégoût et la peur de retrouver Paris et ses dettes, fréquentant chez Hugo, achevant ses traductions de Poe, luttant mal contre l'émiettement de sa volonté, rêvant le succès, souffrant de la gêne, n'osant l'avouer à sa mère à qui il devait déjà trop, ne pouvant acquitter

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le reliquat des billets souscrits à Poulet-Malassis qui, failli et tâchant de se refaire, était forcé de le lui réclamer... Mois de torture morale, de détresse physique, qui furent fatals à cet organisme usé, à cette âme lasse.

En juillet 1865, il allait enfin retrouver sa mère à Honfleur : M""^ Aupick essayait de le tirer d'embarras, échouait. 11 retournait à Bruxelles, abusait des stupéfiants pour calmer d'affreux maux de tète, devenait très faible, subissait des crises soudaines, ne pouvait se tenir debout. En mars 1866, brusquement, se promenant à Namur avec Félicien Rops et Poulet-Malassis, il tombait, et ses amis constataient avec épouvante que ses mots ne correspondaient plus à sa pensée. La paralysie commençait. Il fut transporté dans une maison de santé par les soins de son tuteur prévenu, et sa mère, bien que menacée elle aussi de paralysie, se rendit à Bruxelles. Elle trouva un fils 'qui ne pouvait plus parler intelligiblement; elle voulut l'emmener à Honfleur;, les médecins décidèrent qu'il valait mieux le soigner à Paris. On l'installa donc en juillet 1866 à la maison du docteur Duval, rue du Dôme. Il crut aller mieux, put sortir, aller dîner de temps à autre chez son vieil et fidèle ami Nadar. Puis il retomba et, comprenant que tout était inutile, s'enfonça dans l'indifférence morne.

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M""" Sabatier vint souvent, avec M"'" Meurice et jVjme Edouard Manet, lui faire de la musique, lui apporter le charme suprême de sa'grâce tendrement et purement émue. Puis ce fut la fin, sans souffrance. Le 31 août 1867, au matin, Baudelaire mourut dans les bras maternels.

Les funérailles eurent lieu le 2 septembre. Le corps fut inhumé au cimetière Montparnasse, dans le caveau où reposait le général Aupick et auprès duquel s'élève, depuis quelques années, un monument allégorique dû au jeune statuaire créole José de Gharmoy. Asselineau et Théodore de Banville parlèrent avec émotion et noblesse sur cette tombe.

TOUTE vie a deux significations et deux valeurs, par ses faits et par leur retentissement dans la conscience. Si nous examinons au premier de ces points de vue la vie de Baudelaire, nous pourrons presque dire qu'elle fut banale : le mot l'eût fait bondir, les faits le justifient, et spécialement au point de vue de la légende dont on l'affuble.

Dans cette existence, il ne s"est à peu près rien passé d'important et d'imprévu. L'élément qui l'a animée, c'est l'imagination de Baudelaire, s'obstinant à en dramatiser le moindre accident, à lui attribuer un caractère de fatale exception, de même que, par désir de symétrie, il a absolument tenu à donner à ses instincts d'érotisme ou de désordre un caractère de perversité néronienne, extraordinaire, fatidique, et à raconter ainsi toute sa vie en la déformant, en la majorant, en l'ornementant de fictions

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horril'iques, sans apercevoir qu'il se desservait, ou en s'ingéniant à se noircir par une puérile bravade, rétroversion d'une sensitivité suraiguë, d'un bizarre tour d'esprit. Il a été — selon le titre d'un de ses poèmes, VHeautontimoroiimcnos — l'homme qui se tourmente lui-môme à un degré incroyal)le.

Certes il serait inique de dire qu'il a seulement cru souffrir. Il a souffert, d'abord parce que « la peau de son âme était trop tendre », ensuite parce que le souci d'argent l'a accablé ; et les quatre dernières années de sa vie ont été si atroces qu'elles lui ont fait expier plus qu'exagérément des torts, après tout véniels, qui ne nuisirent qu'à lui-môme. Mais ce qu'il a souffert réellement, combien d'autres hommes de lettres et d'artistes l'ont souffert au centuple, sans faiblir! A l'âge où mourut Baudelaire, Fiodin était pauvre, inconnu, praticien au service d'autrui. Que furent les difficultés pécuniaires de Baudelaire auprès de celles qui ont terrassé Balzac à cinquante ans après un labeur épique, fait de Théophile Gautier un forçat du feuilleton, contraint Villiers de l'Isle-Adam, ruiné à vingt ans et poursuivi par la plus injuste fatalité sans une seule erreur morale, de créer une œuvre énorme à travers la pire misère et de mourir à l'hospice en laissant une veuve et un enfant ? Qu'a été la vie de Millet ? Si Baudelaire

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■^^ SA VIE — SOX AUT — SA LEGENDl- ^^

a peu gagné parce que la poésie, la critique d'art et la traduction n'ont jamais rien rapporté, que dire de la somme dérisoire acquise à Stendhal par ses chefs-d'œuvre du roman ? Mais il serait vain de multiplier comparaisons et exemples : il n'est point de commune mesure dans l'appréciation de la souffrance subjective. Nous pouvons du moins dire que bien des créateurs, autrement autorisés par le génie et l'abondance à espérer le succès, ont surmonté des épreuves pires, parce que leur imagination ne les dramatisait pas.

Quant à l'aspect romanesque d'une telle existence, quoi que Baudelaire ou ses contemporains en aient pensé, il est fort terne auprès de bien des avatars d'artistes de son temps ou du nôtre, ayant des duels, des démêlés bruyants avec maintes maîtresses, perdant et refaisant des fortunes, défrayant la chronique par mille scandale^. Vraiment Baudelaire n'a pas eu besoin d'être un personnage de sombre légende pour dissiper 75.000 francs en trois années de la vie d'un jeune dandy. Bien des fils de la bourgeoisie ont fait mieux. Innocente époque au regard de la nôtre, où de tels excès stupéfiaient l'opinion ! Et depuis Baudelaire vécut souvent avec 7 ou 8 francs par jour. Il a eu très longtemps une maîtresse créole, il s'est permis quelques passades, il a essayé d'aimer

^te- CHARLES BAUDELAIRE ^^

une femme distingLiée : tout cela est presque bourgeois, et en dehors de cela il a travaillé, et il s'est présenté à l'Académie comme beaucoup, après en avoir dit du mal comme tout le monde. En vérité, si son imagination, son désir d'étonner et de s'étonner lui-même, n'avaient transfiguré tout ceci en ténébreuse aventure, l'intérêt tomberait à plat.

Mais il lui était impossible de ne pas déformer et altérer les faits personnels, alors que son sens critique d'autrui était sainement clairvoyant. Il est bien inutile de défendre aujourd'hui la mémoire du général Aupick. Gomment pourtant ne pas reconnaître que son beau-fils se le figura et le dépeignit toujours tel qu'il ne fut point ? Aupick fut un beaupère rigide et froid, mais loyal et même affectueux. Il ne contraria nullement la vocation du jeune homme, lui rendit ses comptes et s'en sépara à re gret. Ayant la moralité et les principes d'un soldat, il ne pouvait voir sans inquiétude et sans indignation un beau-fils renvoyé du lycée, dissipateur, bohème, glacial ou insolent, réclamant son argent et quittant la maison comme une auberge, après l'avoir présenté à tous, mensongèrem.ent, comme un soudard le maltraitant et lui volant le cœur de sa mère. Aupick fut injustement déçu, offensé, placé dans la situation la plus délicate envers la femme qu'il

rendait heureuse, en restant indemne de tout torl. Baudelaire n'eut jamais la raison de désavouer la rancune amassée par le garçonnet fébrile, jaloux et obstiné qu'il avait été sans pouvoir invoquer les motifs des enfants qui ont réellement eu à souffrir de la mésentente, du divorce ou du remariage de leurs parents. 11 ne fit jamais un geste pour effacer le malentendu. Sa vie en eût été changée et améliorée sans doute. Mais l'enfant égoïste n'avait pu admettre que sa mère, veuve à vingt-neuf ans d'un vieillard, eût voulu revivre et eût aimé un honnête homme prêt à traiter son fils comme le sien propre. Le jeune homme ne l'admit pas davantage, et dès lors il travestit Aupick selon sa rancune et essaya d'en léguer cette caricature. Il affecta de toujours parler très respectueusement de M'"*^ Aupick, d'abord parce qu'il l'aimait, ensuite parce qu'il l'opposait au beaupère détesté, et il associa même son nom à celui de son père, signaat d'abord ^ Baudelaire-Dufays » ; mais, au fond, il se pensa un Hamlet à jamais triste d'avoir vu sa mère céder à la sensualité dans les bras d'un traître, et lorsque, veuve de nouveau, elle vit revenir à elle un fils affectueux, du moins s'imagina-t-il que l'heure était venue de « pardonner », de se montrer magnanime. Si Caroline Dufays se remaria un peu vite et fut un peu trop éprise de son

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second mari pour répondre suffisamment à l'insatiable jalousie passionnée de son enfant, on peut conjecturer que, prise entre ses inclinations de femme et ses devoirs de mère, éperdue de se trouver entre ces deux caractères et ces deux idéaux, effrayée plus tard en son âme de bourgeoise honnête et pieuse par la terrible célébrité de son enfant, offensée par sa vie avec Jeanne Duval, par sa condamnation, appelée enfin, vieille, veuve, impotente, à voir mourir entre ses bras, paralysé et fou, son unique descendant, celle-là aussi a gravi son calvaire, plus que son fils ne s'en douta !

La même perversion imaginative est démontrée par l'assimilation ({ue Baudelaire fit de la vie de Poe à la sienne. Il le découvrit, l'admira : aussitôt il s'imagina que l'homme avec lequel il se sentait des affinités fraternelles était aussi le modèle fatal, le précurseur inévitable de son propre destin, et il força les analogies apparentes pour ne pas déranger cette combinaison dont le romanesque le séduisait. Poe vit, en effet, son existence changer à cause de la survenue d'une belle-mère dans la famille Allan dont il était le fils adoptif : il y perdit tout espoir de fortune et s'en alla désemparé et démuni. Le coup lui fut vraiment fatal. Rien de comparable en ceci au cas du mariage Aupick, gardant à Baudelaire sa

place familiale et son héritage qu'il gaspilla. La blessure morale et le dommage irréparable ont été réels pour Poe : Baudelaire a imaginé les siens. Il n'a jamais pu gagner assez pour réparer ses erreurs et liquider son passif. Mais, à trente ans, il était connu : il pouvait porter des manuscrits partout, il vivait à Paris au milieu d'écrivains et d'artistes célèbres, il trouvait de sûres et efficaces amitiés, et il gâtait tout par sa manie de mystifier. Cela ne peut se comparer au supplice de Poe moralement seul, obligé de vivre de plates besognes, loin de tout centre d'art, dans une Amérique de commerçants et de quakers ignorant et méprisant toute préoccupation intellectuelle, l'horrible Amérique dont Dickens a laissé un portrait si vengeur. Là Poe était perdu, quoi qu'il fit, et ses efforts l'enlisaient davantage.

Il est certain que Baudelaire éprouva du chagrin devant la déchéance de Jeanne Duval, qu'il avait aimée à sa façon, et souffrit de la voir dans une maison de santé dont il avait grand'peine à payer les frais. Peut-on mettre ceci en parallèle avec l'effroyable drame de la mort de Virginia Clemm expirant de misère, d'inanition, dans les bras de Poe qui aimait idéalement cette pure créature, avait vraiment fait de leur mariage un acte d'amour sacré, et qui l'ensevelit dans un drap donné par une voisine

charitable ? Une honte, ineffacée par la tardive statue de Poe à Baltimore, reste à cause de cet épisode navrant sur la société qui l'admit : la société française n'a rien à se reprocher dans le destin de Baudelaire. On peut comprendre que Poe, après de si atroces épreuves, ait sombré, malgré de luttes méritoires, dans la dipsomanie, résultant chez lui d'une tare héréditaire. Baudelaire a vainement tenté de rejeter sur une tare analogue les excès de haschisch et de vin qu'il fit, par pose, par dandysme et bohémianisme, étant jeune, fortuné, exempt de toute souffrance matérielle. On voit donc qu'il a été conduit par l'admiration et la pitié Imaginative à « arranger » sa vie selon une sorte de projection déformée des malheurs de Poe, parce que ceia aidait à la perfection de sa traduction, parce qu'il se figurait être en tout Phéritier de Poe, et qu'il devait l'être jusque dans ses pires malheurs. 11 n'y a ni sévérité déplacée ni partialité à reconnaître là une névrose de simulation dont la manie d'étonner et la manie de se noircir furent d'autres aspects. Et c'est de tout ce concours de névroses de simulations, d'autosuggestions, que la légende est née.

Baudelaire s'est battu les flancs pour faire de son existence, assez quelconque après tout, quelque chose d'exceptionnel, de monstrueux, de solennel-

ment compliqué ! Il n'est pas jusqu'à son entêtement à rester à Bruxelles qui ne trahisse son désir d'imiter Poe. Il crut y endurer le supplice de l'isolement du génie; et certes la Bruxelles d'alors était aussi béotienne que l'Amérique de 1840. Mais Poe» sans ressources, était aussi enfermé en Amérique que Napoléon à Sainte-Hélène : Baudelaire était à quelques heures de Paris, de la vie intellectuelle, d'amis qui ne l'eussent pas laissé dans le dénùment, d'une mère qui sut lui épargner, à l'heure suprême, le lit d'hôpital où Villiers de l'Isle-Adam est mort comme un martyr et comme un saint. Ni Villiers ni Poe n'ont aidé à leur épouvantable malechance en renonçant à travailler, jusqu'à l'heure où leurs forces les ont trahis : une conséquence des excès de Baudelaire a été de lui inculquer de bonne heure la peur d'écrire, véritable phobie distincte du scrupule de purisme qui a plus tard obsédé Mallarmé. Il n'eût jamais été un polygraphe, mais il n'était ni stérile ni inhabile à, donner une forme à ses pensées. Le fait d'écrire lui était moins redoutable que l'effort de volonté nécessaire pour se décider à écrire, et on peut dire qu'il se donna cet élément d'insuccès : il ne l'avait nullement dans les premières années de sa production.

On peut encore retrouver dans son obstination à

écrire un livre grossièrement satirique sur la Belgique une sorte de réplique de son obstination à calomnier, à déformer moralement son beau-père. C'est la même rage triste, le même parti pris, le conduisant à accumuler les notes furieuses ou burlesques pour se venger d'un petit pays qui avait eu le tort de ne pas le comprendre et d'être placidement indifférent à toute littérature. En ses Marginalla, Poe a consigné son mépris et sa rancune en quelques phrases hautaines et glacées. Le livre projeté par Baudelaire, s'il eût été fini, eût fait tache en son œuvre, et nous ne pouvons l'y compter qu'à titre de curiosité bibliographique, comme les I/ivectives dans l'œuvre de Verlaine. Le parti pris rageur s'atteste encore dans la façon dont Baudelaire a raconté et déformé son voyage au long cours. Il y recueillit assurément des impressions profondément séductrices : maint poème et la passion pour Jeanne Duval l'attestent. Mais il avait été contraint de faire ce voyage. Il n'en fallut pas plus pour qu'il affectât de ne s'intéresser à rien, de regretter obstinément la bohème parisienne, de ne rien devoir à l'injonction du beau-père détesté et d'avoir été puni par une odieuse corvée ; et il y a là un entêtement enfantin.

S'il faut enfin considérer que la terrible période de mars 18G6 à août 1867, durant laquelle Baude-

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laire se vit mourir paralysé après les deux navrantes années du séjour à Bruxelles, fut un calvaire où il expia cruellement des erreurs vénielles, peut-on mettre en parallèle ce destin avec celui de Heine, avec ses longues années de supplice ? Baudelaire bénéficia assez vite de l'affreuse commutation de peine de l'inconscience, comme cet autre grand martyr, et si pleinement innocent celui-là, que fut Scliumann. Baudelaire fut soigné jusqu'à la dernière heure par sa mère et une femme aimée. C'est torturé de jalousie pour une maîtresse indifférente que mourut Heine, lucide, mort-vivant, conscient. Et il y a eu des infortunes arlisti([ues plus imméritées et plus effroyables encore...

Le desservissement de soi, la perversion imaginative qui conduisirent Baudelaire à mystifier et à en pâtir, se réunissent plus siguificativement qu'en toute sa vie dans sa navrante aventure avec W" Sabatier. Là il dupa en se dupant lui-même, là il connut sa grande faillite morale, là enfin se brisa son orgueil factice comme le réel, et du même coup sa vie en son armature essentielle.

Il est certain qu'il entra dans cet amour comme on entre en religion, qu'il s'y prépara comme on se prépare à recevoir les ordres, pendant cinq années, avec tous les raffinements de pudeur, de mystère,

de timidité, de subtilité, de fierté qui devaient accompagner une telle inclination dans une telle âme. Ecœuré de son goût pour Jeanne Duval, il voulait s'en affranchir : il sentait tout le prix d'un bel amour, malgré ses opinions affichées sur la futilité de la femme, son vice inné, sa bêtise incurable. Il sentait toute cette misogynie théorique, commandée par le dandysme, la névrose et les abus sexuels, s'effondrer en présence de IM""" Sabatier. Il l'aimait. Il voulait la conquérir, et non seulement la posséder, mais en être aimé. 11 eut la patience de lui envoyer durant cinq années les plus beaux poèmes, en déguisant son écriture; et ces poèmes, rayonnants d'une intense spiritualité, étaient pleins d'elle. Un tel trait nous apprend une fois de plus à nous défier de la fameuse perversité satanique de Baudelaire : un être vraiment méchant et démoniaque n'eût pas vécu cinq années le sonnet d'Arvers dans toute sa littéralité, et il y a là une pudeur d'âme et une retenue d'adolescent. Ces poèmes exprimaient tous les espoirs mis en cette âme par une âme malade de son corj^s; ils l'opposaient, rédemptrice, bienfaisante, symbole des plus pures pensées, aux égarements et aux remords dus à la « Vénus noire ». Ce n'était point là de la littérature. Baudelaire avait une peur atroce d'être reconnu, évincé gentiment, et il

vivait son rêve en rêve, plutôt que de le briser par un geste imprudent. Lorsqu'il en vint à l'aveu, il se trouva qu'il avait merveilleusement agi sans le savoir : l'aimée était touchée, conquise, prête. C'était une vraie femme, charmante, franche et tendre, qui vivait avec un protecteur courtois, sans amour, et parmi des êtres intelligents, sans faire aucun choix parmi eux. Ce beau ténébreux qu'elle admirait, dont elle savait les fautes et la liaison funeste, elle sentit qu'elle l'aimerait et le lui dit. Inconsciemment il avait donc manœuvré en amant adroit : il semblait avoir tout prévu.

Et pourtant il n'avait prévu ni le don de la femme désirée, ni la chute brusque de son propre désir, ni le retour exaspéré de la perversité qui le possédait. Au lendemain de la première entrevue, un terrible désarroi d'esprit le bouleversait. La réalité tuait son imagination ; et cet homme, qui avait agi avec une telle délicatesse durant des années, ne reculait pas devant la véritable mauvaise action de glacer l'âme d'une femme exquise, en lui parlant du souvenir tyrannique de la mulâtresse, en avouant en termes voilés une désertion génésique due à la hantise de ce souvenir, en ergotant sur l'avenir incertain, en jetant un : « A quoi bon ? » découragé et rebutant à celle qui venait de se donner, heureuse et très digne.

Après avoir mené les choses à ce point et juré en mainte lettre un amour profondément sincère, il semblait démasquer la plus insultante^ la plus cruelle de toutes ses mystifications. M'"' Sabatier n'en conçut pas la haine que tant d'autres femmes eussent conçue. Elle était bonne. Mais elle n'était point très profonde psychologue. Elle crut que le vice de Jeanne Duval captivait à jamais le malheureux. Elle le plaignit, elle n'exigea pas l'aveu, humiliant pour tous deux, de son impossibilité physique de se passer d'une luxure où l'amour ne se dégrade pas, et elle vit en lui une victime de l'impuissance d'aimer. Elle souffrit un peu, se contint, se consola étant saine et adorant la vie, et elle redevint l'amie, avec un si joli tact qu'on peut considérer « la Présidente » comme une des plus gracieuses figures qui aient jamais paru dans la vie des artistes. Mais elle n'eut pas l'intrépidité morale d'aller trouver cet irrésolu, de lui faire comprendre l'artifice et l'inanité de ses raisons, de l'arracher à la fille et au scepticisme, même au prix de rechutes et de souffrances par elle bravées. Elle fut triste, déconcertée, indulgente : il eut fallu peutêtre rester virile et clairvoyante pour deux, vaincre Baudelaire névrosé par Baudelaire artiste, être l'Elisabeth persuasive et victorieuse de ce Tannhauser obsédé par la Vénus noire. La Parisienne charmante

el loyale n'était point une héroïne : un rôle si rare et si mystique, elle ne le conçut ou ne l'aborda ; et qui l'en blâmerait?

Ce fut là le paradis perdu, le châtiment des facticités de Baudelaire. Nous aurions peut-être tort en concluant, dans ce si triste « faux départ », à sa sécheresse et à sa frivolité d'àme, ou à sa duplicité semi-consciente. 11 n'avait rien d'un briseur de cœurs et d'un Don Juan banal. Un tel abandon au lendemain d'un tel don si longtemps espéré en silence aurait, s'il eût été prémédité, presque le caractère de ce que nous appelons une « muflerie », Ijassesse dont la vie de Baudelaire, en ses plus fâcheux errements, ne nous révèle aucune trace. Son besoin désespéré de rencontrer un amour partagé est incontestable : quelle est donc l'énigme de ce découragement si prompt, de cette nonchalance avec laquelle il déçut un cœur offert et se priva d'un bonheur médité durant cinq années ? L'obsession erotique de Jeanne Duval n'explique pas tout. Il en était las, depuis quinze années qu'il la subissait. Qui sait si, tandis qu'il ergotait et exposait froidement ses doutes, il ne cédait pas une fois de plus au faux orgueil — envers de sa timidité et plaie de toute sa vie — pour cacher sa brûlante honte d'apporter à l'aimée, dans les réalités physiques de

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l'union, un corps taré par les pratiques morbides? Il n'avait pu résister à la joie d'une possession; mais qui sait si le remords ne le saisissait pas? S'étant jugé digne dans le rêve, ne se jugeait-il pas indigne, dans sa chair usée et son âme ternie, de cette créature saine et heureuse? N'attendait-il point, en sanglotant, d'être rassuré, jeté de force dans le bonheur dont il se faisait scrupule, éclairé sur la valeur réelle de son cœur par une femme capable d'en faire jaillir la bonté? Cette hypothèse peut nous inspirer compassion et regret. Jeanne Duval quittée, les vices refrénés par la douce et patiente fermeté de l'aimée, les paradoxes amers bannis avec le spleen, l'âme rafraîchie, le travail régulièrement re[)ris dans le cadre orné par « la très chère », la santé refaite, la peur d'écrire conjurée, d'autres livres créés dans l'admirable forme des Fleurs du Maly mais exprimant une âme renouvelée, un génie rédimé, voilà ce que celte Elisabeth eût pu apporter à ce Taiinhâuser. Quel rêve ! Que de fois, dans la lugubre période de Bruxelles, il a dû songer à ce bonheur manqué!

TOUT cela a peut-être été péremptoirement résumé par le propos de Leconte de Lisle, qui excellait à juger les gens et dont le dédain glacial n'atténuait pas la clairvoyance : « C'était un bon garçon qui affectait un rictus féroce, et un écrivain né classique qui se barattait la cervelle pour trouver de l'étrange. » L'Olympien monocle a trouvé là une formule lapidaire qui eût rendu fou de fureur celui qu'elle définissait, et que les fanatiques du baudelairisme ne lui ont pas pardonnée, bien que Leconte de Lisle ait admiré Baudelaire, qui le lui rendit. Ce satanique était chrétien et fort ménager des apparences du catholicisme, comme tous les fanfarons du satanisme dont les sacrilèges mêmes impliquent la croyance en la valeur réelle des rites. 11 est significatif que cet immoraliste ait toujours protesté de sa foi en la religion qu'une mère pieuse

lui enseigna, malgré bien des entorses données au dogme, quelques vers sentant le fagot et tant de singularités peu édifiantes. Ce faiouche négateur de l'honnêteté aima sa maman et se passa souvent de dîner pour secourir sa misérable maîtresse. Ce monstre fut un ami délicat et loyal ; ce réprouvé, un homme toujours correct en sa mise, même dans la détresse, et cérémonieusement poli — ce qui mystifia encore les académiciens épouvantés de recevoir sa visite. Manet, cru « un voyou » à cause de sa peinture violente où il osait faire figurer des filles et des ouvriers, devait un peu plus tard sourire de stupeurs semblables, étant un gentleman fin, élégant et courtois. Encore n'avait-il point ce masque inquiétant que Baudelaire se plaisait à dresser audessus d'un col échancré très bas « à la guillotine ». Un portrait par Deroy, qualifié de chef-d'œuvre par Banville, nous le montre en sa jeunesse avec une chevelure, une barbe et une moustache, une tête ardente et ébouriffée de « lion ». Plus tard il se voulut glabre, et la série de ses photographies permet de suivre les ravages des excès et les symptômes de Tégarement sur ce visage d'abord trèsgravement beau. Le regard s'hallucine, se fixe, devient presque astigmate, et le rictus affecté ne s'atteste que trop péniblement réel; cette lippe sen-

suelle, dégoûtée, morne, ces yeux hagards, cette face blême d'acteur, ce front où s'infléchit une mèche presque napoléonienne, cette expression de mauvais prêtre glacialement réservé, étaient une composition que la nature et le temps retouchèrent et qui a tenté et trouvé des imitateurs posthumes dans les cénacles macabres.

Baudelaire n'ayant ni tué ni volé ni trahi son pays, vraiment on peut alléguer qu'il faut à un monstre de tous autres titres que les siens. On s'effrayait aisément en ce temps-là, bien que la société du second Empire n'ait pas brillé par la vertu, et depuis nous avons vu parader sur le boulevard des fanfarons de vice pouvant exhiber des brevets d'immoralité d'une tout autre teneur. 11 en va un peu de Baudelaire comme de ?sietzsclie, qui eut la vie la plus stricte et devint fou par hypertension cérébrale, après avoir proclamé les principes les plus féroces. Encore ses idées, étant de vraies idées puissantes, logiques, dangereuses, ont-elles redoutablement influé. Mais les paradoxes de Baudelaire n'ont dévoyé que des nigauds aigris. On cherche en vain des actions vraiment mauvaises sous l'étalage complaisant de ses mauvaises pensées.

La perversité — on a prononcé, avec une exagé-

^^ CHAULES BAUDELAIRE ^

ration absurde, le mot de sadisme — de Baudelaire n'a pas dépassé celle de beaucoup d'enfants issus d'unions disproportionnées, nerveux, précocement studieux et déçus par la vie du collège. Des lettres permettent de savoir qu'une maladie qui n'est pas plus secrète que toute autre, mais qu'on soignait alors d'autant plus mal que le préjugé la disait honteuse, ayant par malechance contaminé son organisme, humilia son âme, accentua sa misanthropie et sa froide révolte et contribua sans nul doute, autant que les excès, à sa paralysie cérébrale. Sa perversité a consisté infiniment moins en actes qu'en velléités Imaginatives qu'il avait la manie de vouloir absolument faire'croire réalisées. Beaucoup n'étaient que les accentuations, par le verbalisme de la blague de rapin, de l'énormité d'atelier. Mais elles étaient affirmées avec cette sorte de calme qu'on retrouve dans l'exagération autosuggestive des vrais Marseillais. Contrairement à l'opinion qui leur prête le tour d'esprit de Tartarin ou des Gascons, ceux-ci restent sobres de geste et de ton et conservent une sorte de méthode flegmatique lorsque, déformant la réalité, ils ressentent l'effet de leur invention en même temps qu'autrui.

Un tel personnage était de ces riches auxquels on prête. On le surchargeait complaisammentde bizar-

reries, on le corsait à plaisir: il le savait et y prenait un plaisir amer. La qualité de ses plaisanteries ne dépassait guère d'ailleurs la médiocrité; rien delà bouffonnerie énorme, de l'espièglerie profonde d'un Villiers, d'un Laforgue. Cet homme, qui, écrivant, eut un goût si fin et une ironie critique parfois si délicate, ne s'éleva pas au-dessus des charges d'un Vivier, d'un Sapeck, qui ont fait pâmer des générations comme le talent de Grassot ou de Gil Pérès et nous semblent aujourd'hui bien ennuyeuses. Les romantiques avaient adoré ce genre, tout leur était bon pour « épater le bourgeois » : idéal niais, servi par de niais moyens. Baudelaire hérita cette faiblesse ; il y ajouta le correctif d'un humour de pince-sans-rire, dû probablement à l'ascendance anglaise de sa famille maternelle ; mais s'il fut un Gabrion glacial et sarcastique, ses incartades ne furent point très différentes de celles des héros de Murger, qu'il eut pour camarades d'ailleurs. La note sentimentale seule manqua. Se colorer les cheveux en vert, commencer une conférence par : « Un jour que je m'amusais à battre une vieille femme... », dire à un propriétaire qui se plaint du tapage : « Je fends du bois dans mon salon, je traîne ma maîtresse par les cheveux, cela se passe ainsi partout », ce sont là, entre cent traits véridiques ou inventés,

des facéties qui autoriseraient mal les admirateurs de feu Alphonse Allais à le déclarer disciple de Baudelaire et qui ne dépassent point l'écho de journal amusant. Cependant il s'en délectait et se figurait par là marquer un profond mépris de l'humanité, à moins qu'il ne s'adonnât aux malédictions romantiques dont les Mémoires de Berlioz sont pleins. Cette manie devint très pénible et d'un comique bien funèbre lorsqu'à Bruxelles, vieilli, usé, désespéré et rageur, il « s'amusait » à noter qu'il s'était fait passer pour pédéraste, pour agent de police, pour correcteur de livres obscènes, pour assassin de son père, et qu'on l'avait cru ! La sottise bruxelloise cette fois dépassait sa manie, et il en était aussi content que furieux ; car il souffrit toujours, en véritable enfant, lorsque les gens, avertis, ne montraient aucun étonnement de ses bizarreries concertées.

Etre doublé d'une créature fictive dissimulant une autre vie très mystérieuse était pour lui une des obligations morales du dandy, et lorsqu'il dut renoncer au dandysme extérieur, il tint pourtant à rester affublé des oripeaux accrochés à sa personnalité par les boulevardiers, les gens d'ateliers et de cafés. Nous ne saurons jamais combien il a pu en souffrir après en avoir ricané. Sôa Ê£ûLLam^L ji!ÊSi

pas pkis^ iiLabIec[ue le mal qu'il lui fit.JR.ogs soutgnait volontiers que Baudelaire était mort vierge, a^'ant rêvé et inventé toutes ses aventures perverses. Rops aima sincèrement Baudelaire, mais lui-même était un névrosé et avait un goût déréglé pour le paradoxe. On rangera cette allégation bizarre au nombre des facéties par lesquelles il se rapprochait de son génial camarade : il a, d'ailleurs, inconsciemment contribué à le desservir en renchérissant sur les excentricités qu'on lui prêtait. Sans doute Rops voulait-il seulement faire entendre que l'imagination, la vanité, le verbalisme, avaient de. beaucoup dépassé les actes. ^

Baudelaire, fils d'un père âgé, était fragile. Une Jeanne Duval était pour lui un péril quotidien et contribua certes largement à déterminer sa paralysie. Mais l'avarie y contribua aussi, et nous en avons l'aveu, contredisant le propos fantaisiste de Rops. Peut-être même la hantise de cet accident de jeunesse, si humiliant pour l'être élégant et orgueilleux qu'était Baudelaire, aggrava-t-elle son hésitation dès que M'"'' Sabatier se fut offerte, et il y aurait eu là, devant la réalité de la possession, un remords inavouable et dès lors caché par des arguments spécieux. Ceci donnerait tout son sens intime à lapièce, si pleine de douleur et de rage en son ironie,

^+^ CHARLES BAUDELAIRH -èt^

A celle qui est trop gaie, et le mot « venin » devait y être interprété dans une acception toute particulière. Enfin une lettre de sa mère dit expressément que le demi -frère de Charles, Claude- Alphonse, fils de la première femme de François Baudelaire, était lui aussi paralytique; et elle-même, Caroline Dufays, le devint. L'hérédité s'est donc unie à la malfaisance de Jeanne Duval et aux tendances erotiques de son amant, qu'elle flattait assurément sans scrupule pour le mieux retenir.

Toutes ces données font conjecturer l'impuissance intermittente, les défaillances génésiques d'un cérébral en qui l'amplification préalable, due à une imagination forcenée, congestionnant le cerveau, détermine de vexantes déceptions dans le fait, ce que Stendhal appelle <• des fiascos ». Baudelaire connut certainement — contrairement à l'adage — plus de verba que à'acta. Cette incertitude organique, trahissant de plus en plus sa volonté et son autorité sur ses nerfs, explique son orgueil l'éloignant de l'amour de femmes décentes, sa froideur à leur égard, sa crainte de rester humilié devant elles se déguisant sous la fanfaronnade de vice, et enfin sa curiosité l'entraînant à espérer un réveil de sensations auprès de créatures bizarres ou indignes, aussitôt écartées avec dégoût, la « mendiante

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rousse », Sarah dite « Louchette » celle qu'il appelle « l'affreuse juive », Bertlie, connue à Bruxelles; et on a même parlé de géantes et de naines, mais nous ne dirons point assez combien il faut se défier de ce qu'il disait de soi et de ce qu'y ajoutait autrui ! Au vrai, il n'est besoin d'être ni « monstre », ni théoricien du sadisme et du satanisme, ni même « poète maudit », pour pâtir de ce déséquilibre sexuel ; tout médecin a reçu d'innombrables confessions identiques d'obscurs clients bourgeois, dont l'érotisme avait non moins compromis la normalité génésique- sans que la littérature en fût cause.

Il en va de même de l'abus du haschisch, que Baudelaire dut exagérer verbalement , par snobisme littéraire, à l'époque des séances de l'hôtel Pimodan. Celui qu'il fit du vin fut malheureusement plus réel et plus nocif. Il ne provint point, comme chez Poe, de la dipsomanie caractérisée, qu'il esquissa seulement dans sou âge mûr : motifs de poèmes, toujours la déformation et la projection , tremplins de plus en plus utiles pour franchir l'hésitation à écrire.

Un tel examen des actes de Baudelaire étant fait, répétons-le, uniquement pour éprouver la validité de sa légende, on ne parvient pas à découvrir en

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^^ CHARLES RAUnELAlRE ^^

lui un élément vraiment détestable, et on en rencontre de vraiment nobles, intacts malgré les déséquilibres et les enfantillages vieillis de l'imagination. Le baudelairisme est la plus lourde des rançons que la mémoire de ce grand tourmenté a dû suljir. INIais puisque nous n'avons plus à nous occuper que de l'écrivain, de l'artiste, alors les écrivains et les artistes ont le devoir de dire très haut que Baudelaire leur a laissé un admirable exemple de moralité professionnelle. Jamais il ne mentit. Jamais, aux pires heures, il ne céda même à la velléité de trafiquer de ses convictions. Get liomme torturé par le manque d'argent eut, artiste, un magnifique mépris de l'argent, marque des vrais maîtres. Il fut entre tous un scrupuleux, un incorruptible, se faisant de l'art ridée la plus altière. Il se plaignit sans cesse de la vie, mais il fût mort de faim plutôt que de bâcler un article de complaisance. A son époque, on n'avait pas inventé le hideux mot d' « arrivisme » et la chose était moins hideuse qu'à présent, cependant on ne dédaignait pas les moyens de parvenir : il les méprisa. Il est extrêmement remarquable que Baudelaire, ami de toutes les excentricités, en ayant assez fait pour s'aliéner l'opinion, n'en fit jamais une pour aider par une réclame effrontée à la publicité de son œuvre. 11 est non moins remarquable que,

•^^ SA Vil-: — SON ART — SA LEGEXDi: -^^

porté à dramatiser le moindre accident, à l'exagérer maladivement, il fit preuve d'un équilibre parfait et du tact le plus digne à propos de son procès ; à peine, à l'annonce des poursuites, fut-il soucieux de réunir des argumentations de défense artistique. On eût pu s'attendre à une surexcitation excessive, à un Baudelaire criant à la persécution et affectant depuis des airs de victime, de réprouvé, de poète maudit. Il fut sans bravade, sans ironie déplacée, de ton sobre, et jamais il ne fit rien depuis pour écarter les conséquences de cette affaire ou en tirer profit. Il fut, en cela, aussi probe que Flaubert, auquel pareille conjoncture devait échoir dix ans plus tard, et de tous les écrivains lésés ou favorisés par un semblable avatar aucun certes ne se conduisit plus irréprochablement. Le tribunal assuma la totalité du ridicule, que certains auteurs ont partagé depuis. Si Baudelaire ne déforma, ne projeta ni ne dramatisa, contre sa coutume, c'est que cet épisode désagréable concernait la part de sa conscience et de sa psychologie consacrée à l'art — et que là toute la force lucide de son esprit était intacte. Ce nerveux déséquilibré ne cessa jamais de posséder la haute impartialité critique ; et cet immoraliste théorique, qui s'amusait à mettre en cause tous les principes réputés sacrés et honorables, ne s'est jamais permis

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un paradoxe sur l'excuse de la compromission, un seul mot susceptible d'excuser le moindre manquement à la loyauté de la critique et à la probité intangible do l'art. Les écrivains et les artistes peuvent saluer en lui l'honnêteté, l'intégrité et la fierté absolues. Dans Baudelaire écrivain, tout est haut et pur : les fautes sont de l'homme, l'artiste n'est que vertu. Il ne faut pas chercher ailleurs les raisons du culte que certains lui ont gardé, avec une vénération profonde, tout en s'irritant de la légende qui le défigurait.

Encore que, dès le lendemain de la mort de leur ami, les deux hommes de cœur que furent Banville et Asselineau aient souhaité contre-miner cette légende en publiant l'édition complète des œuvres de Baudelaire, leurs scrupules en vue d'une « réhabilitation « — puisque enfin on en était presque là! — les ont empêchés de tout montrer et de tout dire. Us essayèrent de suite de tenter ce que nous sommes à môme de faire aujourd'hui, de dresser la figure de Baudelaire telle que l'avenir devrait la voir ; et ils l'essayèrent en sous-entendant ce qu'ils jugeaient défavorable et dangereux, comme le leur commandait l'état de l'opinion. Nous pouvons agir bien plus librement, en ne taisant rien et en montrant que rien ne fut vraiment à taire, que toute mésestime

de la personnalité du poète est sans fondement et qu'une part en revient à ceux qui ont cru l'honorer et le suivre par l'imitation de sa prétendue perversité. Leur mauvaise œuvre n'a été contredite que tardivement, par la série des travaux d'Asselineau, de Poulet-Malassis, du vicomte de Lovenjoul, d'Octave Uzanne, d'Edouard Champion, de Féli Gautier, d'Eugène et Jacques Grépet, d'Alphonse Séché et Jules Bertaut, recueillant les lettres, les fragments inédits, les notes intimes, les pièces condamnées, les ébauches, contrôlant les légendes, déblayant l'amas de racontars, prenant bravement Baudelaire lui-même sur le fait, en flagrant délit, dans sa rageuse et bizarre manie de se noircir. L'impression générale qui semble bien se dégager de tous ces documents, c'est celle que suggère l'examen de la vie elle-même : dispersion de la volonté, incohérence dans l'appréciation des faits, lutte obstinée de l'orgueil contre les élans d'un bon cœur, déformation Imaginative très violente, misanthropie, acharnement à se croire né mauvais et à en afficher le cynisme et la superbe, injustice passionnée, chutes morales et nerveuses subites, douloureuses, profondes, tout cela disparaît comme par magie dans le domaine littéraire et artistique. Art magnifique en sa fermeté classique, idées hautes, jugement sûr et

•tI^ CHARLES BAUDELAIRE ■^^

sain des œuvres et des hommes, ton toujours mesuré dans le plus franc désaveu, sans flatterie dans la plus complète admiration. Pas une tache, pas une platitude. Il n'y a d'exception que dans les poèmes et notes relatifs à la Belgique, où éclate vraiment un maladif parti pris de mauvaise foi s'étendant jusqu'aux monuments et aux paysages. Encore faut-il dire que bien des traits satiriques concernant cette Belgique de 1855 ont été confirmés par les jeunes Belges ayant entrepris trente ans plus tard de lui faire honte de son inertie intellectuelle. Baudelaire critique reste un magistral exemple de pondération clairvoyante, et même de « bon sens », pour employer encore une locution qui l'eût exaspéré : nous ne voulons parler ni du bon sens comme l'a entendu la plate « école du bon sens », ni de l'affreux « sens commun ». Même dans ses boutades et foucades contre tel ou tel littérateur qui lui déplaît, confiées à son journal intime, Baudelaire apparaît comme un modéré auprès de la plupart de ses contemporains. Nous aurons à justifier de ceci en examinant ses critiques, et notamment le don qui a fait de ce poète tragique et de cet homme déséquilibré un créateur de valeurs critiques essentielles, le premier critique d'art français et — dernier trait pour sa défense morale — un critique capable d'admira-

^^ SA VIE — SON ART — SA LÉGENDE -^t^

tion ardente et clairvoyante, juvénilement heureux d'admirer et de mieux approfondir en aimant mieux, admirant et louant en toute innocence du cœur dès que sa raison l'y engage : joie interdite à toute nature mauvaise, à tout caractère calculateur, envieux ou médiocre, à toute âme desséchée.

Si nous sommes plus que jamais libres de considérer comme des faiblesses, distinctes de son œuvre et même de sa véritable personne morale, les mystifications de Baudelaire, nous sommes par contre autorisés à tenir pour coupables ceux qui, par méchanceté, par imprudence ou par naïveté, amplifièrent et transmirent ce qui est plus qu'une mystification : la légende d'un Baudelaire satanique, pervertisseur, ami et propagateur du mal, épris de pourriture, heureux de corrompre, sorte de sinistre cabotin jouant les mauvais anges. Jamais peut-être l'histoire des lettres n'a enregistré un mensonge plus nettement prémédité, en dépit du témoignage de l'œuvre et de la vie, pour discréditer un auteur et essayer de le déshonorer devant le public présent et futur. Jusque dans les commentaires piètres et inexacts que prétexta dans la presse, il y a quelques années, l'inauguration du monument de Baudelaire

^i^ CHAULES BAUDELAIIII-] $f$

au cimetière Montparnasse, on a retrouvé rëclio de cette légende odieuse, faite d'anecdotes controuvées, de calomnies prudliommesques, d'interprétations perfides de la moindre excentricité, et destinées en fin de compte à faire placer les Fleurs du Mal dans « l'enfer » des livres obscènes, et leur auteur dans la série des fous sadiques. Cette infamie n'a pu être consommée : Baudelaire et son œuvre ont, malgré tout, pris place parmi les plus belles et les plus originales manifestations de la poésie française. Mais ce sera surtout au public de s'irriter contre la légende qui voulut, surprenant sa bonne foi, opposer son souci de moralité à son désir de beauté. C'est à lui de dire que l'examen impartial de cette vie et de cette œuvre, malgré quelques réserves, annule l'acte d'accusation et fait justice d'un ramas de niaises vilenies. L'exploitation tendancieuse d'une vie privée dans un tel but est toujours méprisable. Elle s'avère absurde lorsque le lecteur, abordant l'œuvre avec le calme qu'on apporte dans l'examen d'un état d'âme devenu historique, n'y découvre rien qui ait autorisé le faux et l'usao-e du faux.

Sauf pour les collégiens, auxquels cette œuvr^ n'est pas plus destinée qu'aucune œuvre sérieuse ou profonde, et qui ne la comprendraient pas mieux (ju'ils ne comprennent Racine ou Virgile, les « au-

daces » de Bmdelaire sont exactement aussi incapables de nuire à une conscience ou à un esprit, aujourd'hui, que l'audace d'un Machiavel. Ce sont des états d'âme périmés, classés, aussi peu vénéneux, s'ils parurent jamais l'être, qu'un serpent dans l'alcool ou une plante toxique dans un herbier. Nous ne pouvons plus y voir que des manifestations intellectuelles et les étudier à cet unique point de vue, en dehors de toute préoccupation morale. Seules demeurent vivantes quelques émotions primordiales, éternelles, et les sensations personnelles sont embaumées, mortes, dans l'incorruptibilité d'une forme que du moins personne n'a osé sérieusement vilipender. Et si déjà, après un demi-siècle, un tel point de vue peut être le nôtre, nous devons penser que de plus en plus celte forme apparaîtra plus essentielle que les sensations quelle revêtit. Il viendra un jour où les poèmes de Baudelaire sembleront émouvants et admirables sans que personne s'inquiète de les rapprocher d'une figure, d'une vie, d'une légende, d'une critique contemporaine dont la véracité ou l'erreur manqueront également d'intérêt. Le temps aura accompli la dissociation entre l'auteur et l'œuvre. Cependant les poèmes survivront par leur parfaite beauté. Elle sera le seul mérite de ceux qui font directement allusion à la per-

sonne morale de leur auteur et qui évoquent son roman individuel : on considérera froidement les états psychologiques (jue certains traduisent, et qui déjà nous paraissent aussi inopérants que l'état d'âme des romantiques. Mais, dùt-on être privé de tout renseignement sur la vie de Baudelaire et perdre même jusqu'à son nom, l'admiration éternelle restera acquise à quelques poèmes qui ont exprimé, en une forme immortellement liée à l'intime beauté du style français, des émotions quel'àme humaine comportera toujours. Le moi de Baudelaire aura disparu; il ne sera plus possible, selon un principe critique trop cher à notre époque et qui, pour pénétrer un poète, n'est que superstition inefficace, de fonder la connaissance rationnelle de son œuvre sur sa personne, son sort, et les idées qu'il avait ou croyait avoir : il en eut peu, les poètes ne sont pas grands par les idées, mais par l'intensité lyrique et métaphorique, par la puissance et la variété de leurs associations d'images, par leur faculté d'analogie. On pourra sous certains vers, comme sous certains tableaux de musées, écrire : « Auteur inconnu. » On saura que cet inconnu s'identifia parfois miraculeusement aux plus profondes et aux plus immodifiables réactions de la conscience humaine, et qu'il n'y aura jamais moyen de les dire autrement et mieux. C'est

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