‹ Charles Baudelaire, étude biographique. Rev. et mise à jourChapitre 15 sur 38 · LETTRE DE THÉODORE DE BANVILLE · texte numérisé non relu

LETTRE DE THÉODORE DE BANVILLE

Samedi, 9 janvier.

a Mon cher Baudelaire,

» Votre lettre m'a rendu très heureux en me témoignant une fois de plus une affection et une sympathie sur lesquelles je n'ai jamais cessé de compter et que je vous rends bien sincèrement, en dépit des circonstances qui nous ont séparés (1). Je vous remercie de tout

(1) Communiquée par M. Albert Ancelle.

Les a circonstances » portaient jupon et s'appelaient Marie Daubrun (v, les notes, sous les lettres de M. Ponson du Terrail et de George Sand, p. 4ib et 427).

Hâtons-nous d'ajouter que les rapports des deux amis, malgré ce fâcheux incident, retrouvèrent bientôt toute leur cordialité. 11 faudrait une longue page pour mentionner, cueillies dans leurs œuvres, les multiples marques d'affection et d'estime que ne cessèrent de se donner Banville et Baudelaire, et dont, si je crois que la pièce dédiée au poète des Cariatides : Vous avez empoigné les crins de la déesse... (1842) est la première en date, le discours prononcé par celui-ci sur la tombe du poète des Fleurs ne fut pas la dernière. — Car on sait encore la pompe du lit funéraire que Banville, dans Mes Souvenirs, a dressé pour son ami.

Un détail inédit, toutefois, touchant le dévouement de Banville, quand, Baudelaire atteint de sa mystérieuse

mon cœur d'avoir songé au besoin que j'avais de voire Bdèle souvenir. Quelle que soit la vie, nous resterons du inoins unis clans cette région supérieure des pensées où, grâce au ciel, il n'y a pas d'événements, et où l'on peut s'aimer a\ec franchise.

» Théodore de Banville. »

LETTRES DE BARBEY d' AUREVILLY

» Monsieur,

» J'ai l'habitude d'être chez moi de 11 heures à midi, tous les jours, excepté le mardi et le dimanche. Je serai heureux de vous y recevoir.

» Agréez, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués (i). n

rue de Vaugirard, !\i bis.

maladie, ses amis s'employaient à obtenir un secours du ministère ; je l'emprunte à un billet de Charles Asselineau à M. Ancelle :

« L'affaire de la pétition marche très bien. Nous avons des apostilles superbes de Sainte-Beuve et de Jules Sandeau... 11 n'y manque plus que Mérimée qui s'attarde et Théophile Gautier qui est tout prêt.

« Théodore de Banville me supplée à Paris dans ces courses si ennuyeuses avec un grand zèle d'amitié pour Charles. 11 a signé le premier la pétition avec nos amis Leconte de Lisle et Champileury. »

(i) En réponse à une lettre où Baudelaire demandait audience.

a Mon cher Baudelaire (i),

)> Vous êtes si charmant et si bon, avec vos curiosités de me lire, que je suis tout honteux, et tout premier pris, de ne pouvoir mettre mes pauvres livres à votre disposition.

» Je n'ai que le Briimmcll, assez sale, que je vous envoie; — mais, je vais demander à mon éditeur de Caen un exemplaire pour vous, qui rachètera le sansgêne de celui-ci, et que je vous prierai d'accepter.

n L'unique exemplaire que j'aie de ma Vieille maîtresse est prêté, et mon exemplaire (unique aussi) de mon Ensorcelée est chez le relieur. Dès que ces deuxlà seront rentrés, ils iront chez vous.

» Germaine est un roman achevé. Mais, il n'a jamais été publié, pour cause d'immoralité et d'horreur. Cette vapeur-là ne montera pas du fond de l'abîme. J'en ai refermé le couvercle.

a Mes Prophètes du passé sont bien philosophiques et religieux pour une lectrice. Je ne vous les envoie pas pour cette raison.

» L'Amour Impossible, qui doit être réédité prochainement, est dans les mains de Dutacq, pour cause de réédition. Je le lui redemanderai.

» Maintenant vons avez la liste de mes livres :

(i) En réponse à une lettre de Baudelaire, du 20 décembre i854. Baudelaire voulait faire lire les livres, dont il est ici question, à M"le Sabaticr.

3l6 CHARLES BAUDELAIRE

» La Vieille maîtresse et Y Ensorcelée, — éditées par Cadot, rue Serpente.

» L'Amour Impossible, — édité par Duprey, auquel l'avait vendu Balandry.

Edition épuisée.

» Les prophètes du passé, — chez Louis Hervé, rue de l'Eperon, g ou 12.

» Ecce, mon cher monsieur Baudelaire.

» La Bague d'Annibal est aussi à rééditer. Mon exemplaire est chargé de notes si intimes que, décemment, je ne puis vous l'envoyer. Si j'en retrouve un exemplaire à Gaen, ce sera pour vous, pour vous qui faites la quête des sympathies, à mon profit !

» Adieu, en hâte, pardon des bévues, s'il y en a dans ce billet que je ne relis pas. J'ai bien envie de vous voir !

» Ami de deux jours qui valent dix ans (1) ! »

(1) Une lettre de Barbey d'Aurevilly à son ami Trébutien, — qui n'est point datée, mais que son texte place évidemment vers la même date que celle-ci, — nous renseigne d'abondance sur les sentiments que l'auteur de La vieille maîtresse portait au futur auteur des Fleurs du Mal.

« Vous me demandez à qui il faudra envoyer maintenant [11 s'agit des Reliquide d'Eugénie de Guérin, v. la lettre n° 3]. Mon ami, vous enverrez à M. Charles Baudelaire, rue d'Angoulême du Temple. Baudelaire est le traducteur de Poe. 11 est un écrivain de force acquise, et un penseur qui ne manque pas de profondeur, quoique... oh ! il y a bien des quoique ? 11 est dans le faux. Il est impie. Il est enfin tout ce que j'ai été, moi ! Pourquoi ne deviendrait-il pas ce que je suis devenu ? Voilà ce qui m'attache à lui, indépendamment de sa manière d'être

APPENDICE 3l7

26 février i856.

» Enfin, mon cher Baudelaire, je lis un fragment de votre préface (1) dans le Pays ! Je l'attendais, depuis longtemps, cette préface, ou tel autre signe que ce fût de votre prochaine publication. J'avais fait déjà, à deux reprises différentes, demander votre Edgar Poe à

avec moi. Il n'a pas notre foi ni nos respects ; — mais, il a nos haines et nos mépris. Les niaiseries philosophiques lui répugnent. Puis, c'est encore un de ceux qui, dans cet infâme temps, où tout est à la renverse, ont le cœur plus grand que leur fortune. A donc, pour toutes ces raisons, une Eugénie, s'il vous plaît ! Un flacon de ce baume, pour des blessures empoisonnées et vieillies 1 Voilà ce que dit l'ami.

» Voilà ce qu'ajoute Jérémie Bentham : Baudelaire peut nous faire quelque chose à la Revue des Deux-Mondes. Il y a pied.

» Quand Veuillot aura donné sa note puissante, Buloz soutïïira peut-être qu'on jette le diamant bleu d'Eugénie dans le de sa revue. Hier, j'ai écrit à Baudelaire.

Je lui ai parlé dans ce sens ; j'aurai sa réponse dans peu de jours ; mais, envoyez le volume, car c'est un poète que Baudelaire, et il peut être charmé. Dans tous les cas, il traitera le livre comme les miens, qu'il orne de reliures, de vraies flatteries en maroquin ! Enfin, il plonge, comme Léviathan, dans les vases de l'abîme littéraire, et il est bon qu'il agite ces vases en l'honneur de la perle cachée dans sa coquille du Gayla. Vous écrirez à l'encre rouge : Offert à M. Charles Baudelaire, par Jules Barbey d'Aurevilly et Trébutien. Une belle fleur blanche à une belle fleur noire. »

(1) La préface des Histoires Extraordinaires.

Michel Lévy. Aujourd'hui, c'est à vous-même que je lé demande. Sous le plus bref délai, envoyez-le-moi.

» Vous avez vu (si vous avez touché le Pays, depuis mon départ) que je continuais mes articles, comme si j'étais encore rue de Vawjirard. Je les envoie directement à Dutacq, qui les remet à Cohen (i) et ils paraissent, sans trop attendre.

» De mon coté aussi, je vois, avec plaisir, que vous n'êtes pas mal avec le Pays, puisqu'il a inséré le fragment que j'ai lu, ce matin, de votre préface. Je pourrai donc dire de vous le bien que je pense, sans qu'on mette bâton dans mes roues. Ces roues-là seront celles d'un char de triomphe pour vous.

» Je vous envoie ces deux mots, un peu au hasard, à l'adresse que m'a donnée Nicolardot, votre vampire. Peut-être ne serez- vous plus là ; mais, on vous enverra ma lettre où vous serez, je pense et, dans tous, les cas, je vais faire dire un mot par Datacq à Michel Lévy.

)) Au lieu de m'envoyer le livre directement vousmême, vous pourriez le remettre à Dutacq, qui me l'enverrait, comme il m'a envoyé les Contes drolatiques, si tout ce détail vous ennuyait.

» Du reste, voici l'adresse de mon quartier général

(i) Dutacq, directeur, Cohen, rédacteur en chef du Pays. Il a paru clans le Supplément du Figaro (2 juin 1906) — troptard malheureusement pour être comprise clans les Lettres du Mercure de France, — une longue suite de billets de Baudelaire à Dutacq. La plupart sont d'ailleurs sans grand intérêt. Ils nous entretiennent, une fois de plus, des difficultés d'argent où se débattait leur auteur.

APPENDICE 3l9

(gardez-la pour vous), car je suis très errant ; mais, je reviens à la même place :

» A La Bastide d'Armagnac, par Roquefort, chez M. Dulin. Département des Landes.

» Je ne perds pas mon temps. Yous ne croyez pas au temps perdu, et vous avez raison. J'ai un soleil fabuleux, un air de soie, la masse d'argent des Pyrénées brillant sous ma fenêtre, dans les lointains les plus clairs. Je fais collection de paysages et d'impressions, pour plus tard. Enfin, ma vie (et pour nous, nous savons ce que veut dire ce mot : vie) est presque heureuse. Je ne sais pas encore l'instant Juste où je rentrerai à Paris. Je me suis donné la tâche de tirer de ma tête deux travaux d'haleine, sans compter les autres ; et, je ne vous reviendrai, que ces choses terminées.

» Ceci n'est pas une lettre; c'est un mot d'amitié. Si vous m'écriviez, tout lancé que je sois en sens divers, je vous répondrais en homme assis, sinon rassis. Je serais heureux d'avoir de vos nouvelles... et de la lit— lérature. Indiquez-moi quelques livres dont je puisse un peu rire ; car, il est bon, parfois, de se délasser du sérieux. Si vous aviez quelque ami de talent, comme Monsieur Barbara, à qui il faudrait faire place, mettez son livre avec le vôtre. Ce que vous estimez, en fait de talent, m'est suffisamment recommandé.

» Quand vous m'aurez répondu, et quand vous m'aurez dit où je puis, de sûreté, vous adresser les Reliquiœ, de Mademoiselle de Guérin, vous les recevrez, mon cher Baudelaire. C'est rare, et précieux, comme le diamant bleu de M. Hope, Mais, vous êtes des cinquante, en Europe, qui doivent avoir cela.

» Vous êtes d'une élite encore plus rare ; car, je n'ai pas cinquante amis.

» Tout à vous. »

Ecrit sans relire, et en hâte.

[Mars 1857.]

u Mon invisible Baudelaire,

» J'aurais besoing d'un renseignement. Puisqu'il y a des réclames dans les journaux, les Odes funambulesques se vendent; — mais les exemplaires qui se vendent, sont-ils aussi soignés que les Nôtres ?

» Je fais un article qui paiera à Malassis sa poli tesse (1) ; de plus, j'attaque Lévy (incipium belli), et je le jette aux pieds de Malassis, comme un marcassin éventré ; mais j'ai besoing du détail que je vous demande.

» Une idée de l'édition commerciale. . . faut-il la juger par celle que j'ai ? ?

» Apportez-moi cela demain, ou écrivez-le-moi. Il faut que l'article soit donné DIMANCHE, DEMAIN, à TROIS heures.

» For Ever ! »

(1) On devine qu'il s'agit de l'envoi des Odes Funambulesques, éditées par P. Malassis, en 1857. Baudelaire fait allusion à l'article de Barbey dans un billet à son éditeur, du 17 mars 1867.

Samedi.

» Un seul mot sur cette feuille volante.

» J'ai fait sur vous un article. — Silvestre (i) a dû vous en parler.

» Je suis arrivé au Pays, où j'ai trouvé une consigne contre vous depuis quatre jours !

)) Je suis allé chez M. Malassis. J'y ai laissé un mot pour vous, et pour lui.

» Je voudrais vous voir.

)> Lui, aussi !

» Je voudrais savoir où en est la chose.

» La poursuite absurde sera-t-elle interrompue?

» Si elle a lieu, et que vous soyez acquitté, comme Flaubert, l'article paraîtra, m'a dit Basset (2).

» Si la poursuite s'interrompait, un mot, vite ! pour que mon article se lève, comme un Gid, pour vous.

» "Voilà mes litanies, qui ne sont pas celles de Satan.

» Votre... faithful. »

Nouvelle adresse, rue Oudinot, G.

(1) Théophile Silvestre, le critique.

(2) Le secrétaire de la rédaction au Pays.

3aa

Pressé.

Monsieur Charles Baudelaire, Auteur des Fleurs du Mal, Hôtel Voltaire, Quai Voltaire, Paris.

« Mon cher oublieux,

)) Si j'avais vos placards, ils seraient déjà chez Brucker (i) et sous les yeux de notre grand ami Pinard (2). N'oubliez pas, au moins, pour demain mardi. Mettez ceux de Brucker avec les miens. Je les lui remettrai dans la journée.

» Je pétrirai Brucker, qui pétrira Pinard, qui pétrira vos juges. Mais plus de retards !

» Eh ! Eh! L'affaire vient jeudi !!!

» Yoilà un pâté... Ce que c'est que de penser aux juges !

(1) Raymond Brucker (1800- 1876), auteur des Docteurs du jour devant la famille (i844)- V. Eugène Grêlé, Jules Barbey d'Aurevilly, sa vie, son œuvre, Caen, Jouan, 1902, in-8.

(2) On sait que M. Pinard, qui devait être ministre de l'Intérieur en 18G7, occupait le siège du ministère public au procès des Fleurs.

Les OE Livres judiciaires de M. Ernest Pinard ont été réunies par M. Charles Boullay (G. Padone-Lauriel, éd. i885). Le réquisitoire prononcé à l'occasion des Fleurs du mal ne s'y trouve point.

» Bonjour. Je déjeune avec Gliasles. Y aura-t-il un pâté ?

» Vous êtes un bandit d'oubli et de paresse, qu'on a tort d'aimer. »

2 4 juillet 1857.

« Mon cher Baudelaire,

)> Je vous envoie l'article que vous m'avez demandé, et qu'une convenance, facile à comprendre, a empêché le Pays de faire paraître, puisque vous étiez en cause (1). Je serais bien heureux, mon cher ami, si cet article avait un peu d'influence sur l'esprit de celui qui va vous défendre, et sur l'opinion de ceux qui seront appelés à vous juger (2).

» Tout à vous. »

(1) L'article qui a été imprimé dans Y Appendice du tome I des Œuvres complètes de Baudelaire. On se rappelle que le poète avait réuni dans une brochure, qu'il distribua à ses juges, les articles inspirés à Barbey, Asselineau, F. Dulamon et Thierry par les Fleurs du Mal.

Dans son Barbey d'Aurevilly (Albert Savine, éd. 1891), M. Charles Buet conte que le fameux et énergique dilemme de l'article refusé au Pays : « Après les Fleurs du mal, il n'y a plus que deux partis à prendre pour le poète qui les fit éclore : ou se brûler la cervelle... ou se faire chrétien î » aurait manqué amener une rencontre du poète avec le critique, et il prête aux héros de cet incident des répliques fort savoureuses à échanger... comme à rapporter.

(2) Barbey d'Aurevilly écrit à Trébulien au lendemain du procès (25 août 1857) : « ...On aurait dû plaider mon

3a4 CHARLES BAUDELAIRE

Baie de Saint-Jean-de-Luz. (Basses-Pyrénées). 26 septembre 1857.

« Mon cher Baudelaire,

» Quand vous recevrez ce billet que je vous trace à la hâte et, sur le point de rentrer en Espagne, où je compte passer quelques jours, vous aurez peut-être lu un article sur votre ami Fia ubert, que j'ai envoyé au Pays. Je mets la dernière main à un autre article sur le Vauvenargue de Gilbert ; mais comme cet article va se trouver fini d'ici deux jours, j'ai pensé à vous pour un troisième, que je voudrais écrire encore, dans ce bienheureux coin du monde, avant de retourner dans cette abomination de Paris.

» Je lis ici deux ou trois journaux et je n'y vois aucune annonce d'ouvrage qui me convienne. Soyez donc assez bon, mon cher ami, pour m 'envoyer un livre quelconque, que vous jugiez digne d'être examiné. Je m'en rapporte à vous, et je vous serai reconnaissant.

» Vous m'adresserez l'ouvrage en question, ici, poste restante, et vous aurez la grâce d'y joindre (en dehors

article. Ghaix d'Est-Ange, le fils... du valet de son père, a plaidé je ne sais quelles bassesses, sans vie et sans voix. L'avocat-général Pinard a parlé de votre ami avec une considération qui vous eut fait plaisir, et a montré à Baudelaire une sympathie inconséquente. On voyait qu'il était entre l'ordre du ministère et sa conscience. Tout cela fait pitié et peut aller avec les sottises et les platitudes de ce temps. »

du paquet, vous savez la loi!) quelques mots de cette main que je voudrais presser dans la mienne. \ous me renseignerez sur les choses littéraires actuelles, et, si vous avez lu mon article sur Madame Bovary, vous m'en direz votre opinion.

» Je crois que, vers le sept d'8bre, je serai à Paris. Le premier travail que j'y donnerai sera sur les poésies de votre ami Banville, que je mettrai avec votre ami Lecomte Delisle [sic) ; mais je ne veux faire ceci qu'à Paris. J'ai lu Banville, et, quoiqu'il y ait des beautés dans son livre, c'est an Rhéteur dans la poésie, plutôt qu'un vrai poète.

» Vous êtes un peu plus poète que tout cela, vous, cher chenapan !

» Votre ami, Nonobstant...

» Silvestre est-il à Paris ?

» Je signe l'adresse de ma lettre, pour vous ôter une seconde d'anxiété :

)>... miser is suceur r ère disco ! »

Saint- Jean-de-Luz, ier octobre 1857.

0 Mon cher ami.

» Dans la lettre que je vous ai écrite d'ici et que vous avez dû recevoir lundi matin, je vous priais de m'envoyer un livre, à votre choix, qui fût digne d'examen ; et, aujourd'hui, je vous le rappelle encore ; mais ce n'est pas pour cela seulement que je vous écris.

3a6 CHARLES BAUDELAIRE

» |>ans celle let Ire, je vous parlais d'un article sur la Madame Ilorary, et je WB8 priais de m'en dire \<>liv opinion. Cet article, dans mes calculs les plus larges. devaft paraître dimanche au Pays.

» Nous \oici au jeudi, et au premier d'octobre et l'article n'a pas encore paru.

» Je \iens décrire à M. Basset pour savoir la cause de cet incroyable retard, car le Pays fait des Variétés. Il a donc de la place.

» M. Basset m'avait dit, lui-même, que je pouvais rendre compte de Madame Bovary. Quel incident a donc pu empêcher l'insertion de mon travail ?

» Je prie M. Basset de m'écrire, ou de me faire écrire ; mais est-ce trop demander à votre amitié que de vous prier de passer au Pays, et de vous informer de ma part de ce qui s'y passe.

» Voyez, vous-même, M. Basset. Il a toujours été excellent pour moi. S'il a une raison, — incompréhensible, indevinable pour moi — de refuser mon article, et que, sur ce point, il ne puisse être ramené,. vous lui demanderez de vous le remettre..

» Vous m'avez parlé d'un journal qui paie 200 francs et dans lequel vous travaillez. Vous m'avez dit que j'y aurais les mêmes conditions que vous j'ai oublié le Nom de cette revue). Eh bien ! pour que mon travail sur Flaubert ne soit pas perdu, on pourrait le mettre là, au Refus du Pays, et je vous charge de cette insertion, mon cher ami, avec le sans-gêne et la confiance de l'amitié.

» Je suis en voyage, et j'ai besoin d'argent. Ce retard du Pays m'abasourdit (sic). Qui diable aurait pu

APPENDICE 32y

croire au refus d'un article sur un ouvrage qu'on m'a autorisé à examiner? (sic)... Nous sommes incorrigibles,mon cher Baudelaire. Nous pensons, — et nous y sommes sans cesse repris, malgré les expériences les plus persistantes et les plus variées, — qu'une chose incroyable Ne peut pas être; et c'est, justement, parce quelle est incroyable, qu'elle est !

» A vous, en hâte, — mais avec des sentiments éternels, »

Saint- Jean-de-Luz , Basses-Pyrénées .

Poste restante.

Samedi, 17 octobre [1857].

« Vous avez un ami de plus — dans Paris.

» Je suis allé vous voir hier. J'ai déjeuné chez Cousinet(i). J'ai dîné chez Cousinet, vous demandant à tous les échos d'alentour. Pas de Baudelaire ! Les poètes sont fils de la Licorne et de la Nuée, et tiennent de leurs parents, — de la Nuée qui passe et de la Licorne qu'on ne trouve point.

» Ce que je voudrais bien trouver, mais moins que vous, ce sont les poèmes de M. Leconte Delisle. Je les mets dans le même Médaillon que ceux de M. Banville. Faites-les-moi envoyer, cher gracieux. Je voudrais en parler la semaine prochaine.

» Tout à vous. Je m'en vais déjeuner avec Silvestre,

où?... je n'en sais rien. »

6, rue Oudinot.

(1) Restaurateur, rue du Bac.

Mardi matin-

c Apportez-moi, mon cher ami, votre volume de Poe. Je veux faire une citation de votre notice, et, précisément, deux feuilles se sont détachées de mon volume, dans mes pérégrinations, et les quelques lignes que je veux citer sont sur ces deux feuilles.

» Je vous tiendrai votre volume, le temps de copier ces quelques lignes, — et vous pourrez le remporter.

» La grippe a grippé votre article d'aujourd'hui,

mais, vous pouvez y compter pour mardi, mon jour

de rentrée au journal et d'entrée au feuilleton. Il est

presque fait.

» A vous, d'amitié. »

De mon lit au vôtre, probablement, 6 heures du matin.

(( Mon ami,

» Sans phrase, envoyez-moi de suite, je le garderai jusqu'à ce soir, votre premier volume des Contes d'Edgar Poe. J'ai le deuxième, le Gordon Pym; mais, j'ai besoin du premier.

» Je fais une étude, pour le Réveil, qui doit être livrée demain.

» Mon exemplaire, à moi, est dans mon home mystérieux du Midi ; et, je ne puis le faire venir en deux heures. Donc, le vôtre ! Le vôtre ! J'en aurai soin.

» Tout à vous, — fidèle. »

(( Peut-être, si j'ai fini à temps, irai-je vous reporter votre volume en allant dîner chez Cousinet. »

Vendredi, 14 niai i858.

u Homme de peu de foi, pourquoi vous troublezvous ?

)) Un titre ! (1)

Un songe... me devrais- je inquiéter d'un songe?

» Et de quoi donc avez-vous peur, et vous étonnezvous, mon ami?... Vous savez mes opinions littéraires sur Edgar Poe. Vous avez mon article du Pars, et, tel qu'il est, avec les réserves qui s'y trouvent, sur la valeur absolue des œuvres du conteur américain, cet article ne vous a pas mécontenté.

» Je ne me déjuge pas littérairement. Mon article du Réveil est la confirmation de mes opinions du Pays.

» Voilà pour la littérature, — le mérite intellectuel de l'homme que vous admirez.

» Quant à mes opinions morales et non littéraires, vous savez ce que je suis, — le Réveil, qui vous déplaît, vous l'a assez dit, et, aussi, tout ce quej'ai écrit depuis sept ans. — Du point de vue de cette moralité, (jui est pour moi le sommet du haut duquel il faut embrasser et juger la vie, j'ai regardé Poe. Je l'ai trouvé coupable, et je l'ai dit.

» Pouvez-vous, avec ce que je suis, vous étonner de cela ?

(1) L'article du Réveil s'intitulait Le Roi des Bohèmes.

» Bohême ! Il l'est. Xc l'ai-jcpas dit, d'ailleurs, avec cette expression, dans l'article même du Pays qui ne vous a pas contrarié? Il est bohème, et, de tous les littérateurs dignes de ce nom, il est le plus fort, le plus poète, le plus grand, à sa manière ; et voilà pourquoi, à mes a eux, il en est le Roi.

» Bohème ! Si vous lisiez mes articles du Réveil, qul ont une unité sous leur variété apparente, vous sauriez ce que je mets sous ce mot : — l'individualité, l'absence de principes sociaux, etc., etc.

» D'ailleurs, je n'emprunte pas plus ce terme au vocabulaire de Yeuillot qu'au vôtre. C'est un mot frappé depuis longtemps, et qui circule. Je l'ai pris, parce qu'il dit bien ce qu'il veut dire ; vous vous en nommez vous-mêmes. La Sainte Bohême, — a dit votre ami, M. Théodore de Banville.

» Mon ami, calmez-vous. L'article du Réveil n'est pas, d'ailleurs, fait de manière à diminuer l'importance de Poe et votre publication. Au contraire. Il ne vous lésera pas dans vos intérêts de traducteur. J'y montre même des entrailles pour votre homme de génie, tout en le condamnant ; car, vous savez si j'aime l'esprit.

» N'est-ce pas pour cela que je vous aime? »

Paris, 4 février i85c). Pluie fine.

Temps gris, et à se griser.

Rue Rousselet, une laide rousse, 29.

« Chère horreur de ma vie, je ne vous écris que

deux mots. Un autre jour, vous en aurez quatre ; mais, aujourd'hui, je suis à califourchon sur un éclair.

» Qu'il brille pour vous ! Vos vers sont magnifiques. Les trois pièces i , — de votre inspiration la plus enragée, o ivrogne d'ennui, d'opium et de blasphèmes !

» De plus, le Voyage est d'un élan lyrique, d'une ouverture d'ailes d'Albatros que je ne vous connaissais pas, crapule de génie ! Je vous sà\ais (sic), en poésie, une sacrée vipère dégorgeant le venin sur les gorges des gouges et des garces., dans votre ennui de vieux: braguard désespéré. Mais voilà que les ailes (^'/c)ont poussé à la vipère, et qu'elle monte de Nuée en Nuée, monstre superbe, pour darder son poison jusque dans les yeux du soleil... Arrêtons -nous, hein?... En voilà suffisamment sur votre éloge. Je ne yeux pas vous faire aller à quatre pattes sur la cote de Moniteur, more Ferarum, Nabuchodonosor du Diable! Que penseraient les jeunes filles de la cote, si elles vous rencontraient dans cette indécente situation ?

» .Mon cher ami, quand reviendrez-vous ? Quand pourrons-nous pa>>n quelques bons moments ensemble? Etes-vous pour longtemps, là-bas?... Quelles sottes questions vous me faites faire, puisque vous me parlez de tout, excepté de votre retour et de la durée de votre éloignement '} Répondez donc à cela, c'est là ce qui m'importe ! M'nc Cousinet m'a demandé de vos nouvelles, l'autre jour, et voudrait vous revoir. Un-

(i) L'Albatros, le Voyage, Sis ina, qui devaient paraître dans la Revue française , n" du 10 avril 1859.

nerstand you?... J'ai promis que je vous le dirais, et, je vous le dis.

» Rien ici ! — Je vis comme le moine le plus moine qui fut oneques ; mais, un moine piocheur et non paillard, comme vous ; j'ai une mise en train de travaux formidables. Vous voyez donc le Pays, là-bas !... Aujourd'hui, avec cette lettre, je vous mets à la poste mon article de mardi, et je vous enverrais les précédents, si vous ne les aviez pas rencontrés, 6 vieux parles-chemins ! dans vos chemins, semés de curés et de vendeuses de crevettes.

» Adieu, monstre. Ne débauchez personne, et n'apprenez pas aux petites fdles à faire des vers, selon vos méthodes de corruption. J'ai écrit, à ce propos, un article sur Gautier, Brard Saint -Orner de poésie, mais poète de par le ciel ou l'enfer, et non de par sa théorie. Avez- vous lu cela (sur la réimpression d'Emaux et Camées) f une flèche de longueur à aller lui ouvrir le cœur jusqu'en Russie, s'il y est encore, mais sans lui faire le moindre mal ! . . .

» Pourquoi vous aime-t-on, vicieux poètes? Allons, aimez-moi un peu, aussi, quoique je vaille mieux que vous.

» Bonjour, don Juan. Amusez-vous bien, pour vous, et pour moi. »

« Mon cher Baudelaire,

» Une idée passe en moi, je crains de vous avoir froissé, en vous priant de vous retirer tantôt, quand

ma belle-sœur est venue. Elle voulait me voir seul, ayant à me dire quelque chose de très particulier. J'ai pensé que nous étions assez liés pour vous dire : « Laissez-moi, mon ami, je vous prie. » J'ai fait ce que j'aurais voulu que vous eûssiez(s/c)fait,à ma place. » Mais le démon de l'inquiétude, que vous connaissez, m'a repris. Je serais désolé de vous avoir fait quelque peine. Si je le pensais, je vous dirais : pardonnez-moi

» Tout à vous. »

8 heures et demie du soir. — Samedi.

» Ne venez pas demain dimanche chez moi ; vous, vous exposeriez à ne pas me trouver. Lundi, je serai, à midi, au Pays. »

<( A mardi prochain, mon cher ami 1

» 1 ne Anglaise, qui me plaît, et qui passe, n'a plus que deux dîners à faire à Paris.

» Voilà mon excuse.

«Elle suffit pour un sage... et môme, pour deux.

)> Adieu, le dernier de mes vices. Quand deviendrezvous une vertu ? » (i)

(i) Peut-être fut-ce en réponse à cette objurgation du « vieux mauvais sujet », que Baudelaire écrivit V Imprévu (p. lxxxviii des Fleurs du mal). Ce poème, paru pour la première fois dans le Boulevard du 25 janvier i863, y était en elfet dédié à l'auteur d'Un prêtre marié. En le rc-

« Mon cher Baudelaire,

» Voulez-vous me donner à dîner, à vôtre hôtel, mercredi prochain, n ? J'ai soif de revoir la Turque (i; dont je suis affolé, et les autres créatures du toutpuissant Guys')... Si vous ne le pouvez pas, écrivez moi un mot.

» Si cela se peut, j'arriverai de bonne heure, afin de saouler (sic) mes yeux, avant de remplir mon estomac. » Tout à vous,

» Jlles Barbey d'Aurevilly. (2) »

29, rue Rousse-let.

produisant dans les Epaves, Poulet-Malassis devait l'annoter :

u Ici l'auteur des Fleurs du mal se tourne vers la Vie éternelle. Ça devait finir comme ça. Observons que, comme tous les nouveaux convertis, il se montre très rigoureux et très fanatique. »

(1) Après la mort de son fds, MIlle Aupick distribua, en souvenir, à ses plus intimes amis, les gravures, livres ou « curiosités » que le poète avait collectionnés. C'est ainsi que Théodore de Banville reçut une « suite » de Devéria, le docteur Piogey un pupitre persan, Asselineau un Rabelais et quelques ouvrages anglais, M. Ancelle plusieurs superbes Guys que j'ai pu admirer chez son fils, et Barbey d'Aurevilly, — La femme turque au parasol. (Je puise ces renseignements dans les lettres de M,ne Aupick à Charles Asselineau).

(2) Cette importante suite de lettres, dont les originaux sont en la possession de M. Albert Ancelle, ont été publiées pour la première fois, le n° i3 par le Pincebourde,

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