‹ Charles Baudelaire, étude biographique. Rev. et mise à jourChapitre 2 sur 38 · PRÉFACE VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE VII

Après avoir constaté les résultats inespérés de ses recherches, M. Eugène Crépet pouvait conclure : « Je crois avoir le droit de dire qu'aucune publication sur la vie ou sur les œuvres de Baudelaire ne renferme autant de matériaux de cette qualité. Je serais même en mesure d'établir que presqu'aucun document du même ordre ne peut plus se produire. )) Le temps n'a point démenti cette affirmation qui, voici vingt ans, put sembler un peu téméraire. Les lignes fondamentalse de la vie de Baudelaire, du Baudelaire le plus récent, — tel qu'il résulte des dernières publications, — étaient toutes dans l'Etude biographique de M. Eugène Crépet. Il n'est même que juste de dire qu'elles lui ont été souvent empruntées.

Cependant, depuis 1887 , de nombreux documents ont paru, qui, s'i/s n'apportaient pas de révélations capitales, n'en demeurent pas moins fort précieux, tant pour l'explication de Vœuvre baudelairienne que pour l'évocation de l'atmosphère où vécut son auteur. Ainsi, La Plume a étudié la vie de Jeanne Duval et dégagé l'influence qu'exerça la trop fameuse Vénus noire sur son malheureux amant; Le Tombeau de Charles Baudelaire a essayé de pénétrer « l'architecture secrète » des Fleurs du Mal, ouvrant par là une voie féconde. Sur un signe de M. Maurice Tourneux, la Présidente est apparue, dans un éclair d'or et de soie, pour revendiquer les pièces admirables qui lui furent dédiées. Empruntant sa méthode à Varl de la mosaïque, M. Féli Gautier a fait tenir Vœuvre du poète dans l'élude de sa vie. M. Camille Lemonnier a raconté une des conférences de Bruxelles, Cladel une correction d'épreuves chez son maître, M, Georges Barrai ses entretiens avec Baudelaire, en 186h, M. Catulle Mendès, la dernière nuit que celui-ci, encore vaillant, ait passée à Paris... Est-ce là tout, non certes ! Mais je ne puis énumérer ici tant de livres et d'articles qu'on trouvera mentionnés ou copieusement cités à leur place. — Toutes ers publications forment le pre-

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mier fonds, et le plus important, où j'ai puisé les éléments de mon travail complémentaire.

J'en ai trouvé un second dans les ouvrages antérieurs à la publication de cette étude. L'abondance de ses matériaux neufs avait contraint M. Eugène Crépet à négliger quelque peu ses prédécesseurs. Le cadre nouveau de cette édition m'a permis de leur faire plus de place. C'est ainsi que j'ai multiplié les emprunts aux livres d'Asselineau et de Pincebourde ; ils m'ont semblé d'autant plus justifiés que ces ouvrages sont, depuis de longues années, complètement épuisés.

Enfin un troisième fonds m'a été fourni par les papiers qu'a laissés M. Eugène Crépet lui-même. Il y avait là des documents nombreux qui, pour diverses raisons, n'avaient été mis en œuvre, ou qu'incomplètement, par leur possesseur; d'aucuns ne lui étant pas parvenus en temps utile ; d'autres desquels, faute de place encore, il avait dû se résigner à ne citer que les principaux passages^ et qu'il était intéressant de restituer dans leur saveur et leur intégrité originales ; quelques-uns encore, d'un ordre très familier, voire tout intime et dont je dois croire que, dans un sentiment de réserve déférente, il avait préféré en ajourner la publication.

Ces derniers mots m'amènent à m expliquer très nettement sur l'esprit où j'ai conçu ma tâche.

C'est un lieu commun, où excellent beaucoup de gens, que de s'élever avec indignation — et en deux colonnes — contre toute biographie qui, avec minutie et de propos délibéré, entre dans la vie privée d'un auteur; il n'a pas été ménagé à M. Eugène Crépet ; j'ai de fortes raisons de croire qu'il me le sera moins encore. Soit. Je déclare d'avance qu'il me trouvera tout indifférent. Si des reprochés de cette nature peuvent me sembler fondés quand l'œuvre de l'auteur considéré n'a que des rapports éloignés avec sa vie, — mais tout le trésor littéraire nous offrirait-il le phénomène d'une seule œuvre profonde dans ce cas ? — je proteste qu'au contraire c'est le

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droit absolu du biographe, déporter sa sonde jusque dans le cœur et les reins de son modèle, lorsque les investigations dans la vie éclairent l'œuvre d'une lumière utile à sa pleine compréhension. Niera-t-on que telle soit ici V espèce ? Alors je demanderai, par exemple, si la publication des lettres de Baudelaire et de Mme Sabatier, — documents d'un ordre tout privé, que je sache, — n'a pas apporté le plus instructif commentaire à lune des parties les plus mystérieuses des Fleurs du mal ; si, auprès du lecteur, quelques-unes des pièces en cause n'ont pas gagné à cette révélation un supplément d'humanité et de subjectivité, si Von peut dire, qui fait mieux sentir leurs beautés et leur émotion ?

Mais, pour légitimer ses recherches les plus minutieuses et les plus intimes, une étude dont Baudelaire est l'objet peut encore exciper d'un argument plus convaincant et plus particulier que ceux dont la biographie a coutume de s'autoriser justement. Compte-t-on pour rien la légende baudelairienne ? A quel point elle fut préjudiciable à son infortuné héros, on ne le dira, on ne le prouvera jamais assez. Il lui dut, pendant sa vie, de n'être pas a pris au sérieux », comme le constatait tristement un témoin de sa lente agonie ; et l'homme mort, elle est cause que des doutes subsistent sur la sincérité du poète. Oui, chez beaucoup, « la^peur d'être dupe de ce grand dédaigneux empêche la pleine admiration (ï). » Ainsi s'exprimait M. Paul Bourget, dans ses si pénétrants Essais de psychologie contemporaine : on ne saurait mieux rapporter ni mieux résumer le sentiment général.

Eh bien ! je dis qu'il n'y a point de considération qui doive prévaloir contre l'urgence de détruire, jusqu'en ses fondements, cette légende meurtrière. Le plus grand service dont les Bau-

(i) Essais de psychologie contemporaine (Alph. Lemerre, éd., i885;.

l'IŒKACK

delairiens puissent obliger la mémoire de leur poète, ce donc d'arracher à la vérité jusqu'au dernier haillon dont el se voile, en publiant intégralement tous les témoignages, toi les documents < pi ils possèdent, fussent ceux-ci d'un ordre fa initier et intime, — surtout s'ils sont tels, dirai-je même, ca on y trouvera de meilleures raisons où asseoir sa conviction L'heure est propice, puisque, assagi, le symbolisme a ramen la faveur et la curiosité du public vers le grand ancêtre qu ses exubérances — d'ailleurs fécondes — avaient un inslan aidé à compromettre. Et quelles convenances nous opposeraiton ? La respectabilité du lecteur ? — « Hypocrite lecteur mon semblable, mon frère ! » — Celle du poète ? Je ré pondrais d'abord que la morale d'un Baudelaire a le droi, de n'être pas taillée sur celle de la foule, puis qu'à jetei dans la balance commune sa vie tout entière, il n'est point prouvé que ses vertus ne l'emporteraient pas, et de beaucoup, sur ses faiblesses. Mais qu'importe ? L'important, c'est qu'allant rejoindre définitivement tant d'accessoires funambulesques du romantisme, le pourpoint moyennâgeux du bon Théo et l'ours que Byron menait au spectacle, les fables des cheveux verts ou de la cervelle de petit enfant cessent de faire tort aux Fleurs du Mal ; le capital, c'est qu'on puisse décider en connaissance de cause s'il faut continuer d'avoir « peur d'être dupe », ou si Baudelaire fut l'homme de son livre, si les Fleurs du Mal sont une œuvre sincère. Voilà où réside la vraie question baudelairienne, celle qui motive et légitime toutes les recherches biographiques, et qui ne sera entièrement résolue qu'à l'heure où la vie et le caractère de Baudelaire nous seront entièrement familiers.

J'ai fait ici ce qu'il était en mon pouvoir pour aider à son éclaircissement. Non point en prenant parti, — alors mon travail n'aurait valu que ce que vaut une opinion, — mais en réunissant aux documents déjà connus, tous ceux, sans réserve aucune, dont je disposais personnellement ou qui

on a

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bien voulu me communiquer. Ce livre se réclame donc, avant toute chose, de son caractère documentaire et de son effort centralisateur ; f ose croire qu'il ne sera pas inutile. Pour ne mentionner que les principales entre les sources nouvelles qu'il apporte, on trouvera notamment, à /'Appendice, une longue suite de lettres adressées au poète, qui étaient restées inédites jusqu à ce jour, et qui fournissent très opportunément sa contre-partie au Charles Baudelaire, Lettres, publié tout dernièrement par le Mercure de France. On y lira aussi le Recueil d'Anecdotes d 'Asselineau, pour la première fois donné in-extenso; nuls Baudelairiana ne nous avaient encore introduits aussi profondément dans l'intimité du poète, et il est à peine besoin d'insister sur le caractère de véracité qu'empruntent ces notes si pittoresques à la personnalité de leur auteur. Quant à la partie de ce travail qui m'est personnelle, c'est éparse dans les multiples notes de cette Etude qu'il faut la chercher. Il est toujours délicat de revoir l'œuvre d' autrui; alors quels scrupules n'éveille point une telle tâche quand r auteur nous touche du plus près ? J'ai donc, dès l'origine de mon effort, adopté cette règle, de ne reloucher le corps du texte que si le besoin s'en faisait rigoureusement sentir, par exemple lorsque je me trouvais en présence d'une inexactitude matérielle, ou quand l'importance d'un document nouveau, à être reléguée au second plan, eût accusé un défaut regrettable dans les proportions de l'Etude. Pour continuer à m exprimer par images architectoniqucs, j'ai respecté, autant qu'il était de moi, la façade du bâtiment existant, n'y ouvrant guère qu'une fenêtre neuve (le chapitre VIII), et j'ai empilé mes compléments, citations, rapprochements, commentaires de toute sorte, dans les fondations. A tout prendre, c'était là leur place marquée. Pfai-je pas dit que nombre de ces notes étaient simplement extraites des papiers de M. Eugène Crépet ? H convenait donc qu 'elles rejoignissent les bases

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II me reste à dire combien je suis redevable à tous ceux, gens de lettres, collectionneurs, éditeurs, qui m ont aidé dans l'élaboration de ce livre. En première ligne, je citerai M. Albert Ancelle, le plus désintéressé des Baudelairiens , qui acheva de vider entre mes mains les richesses de ses dossiers, et M. Maurice Tourneux, dont V accueillante érudition m'a évité tant de recherches. L'autorisation de M. Camille Lemonnier, contresignée par M. Fasquelle, m'a permis de reproduire un témoignage précieux sur une des tribulations les plus ignorées du poète ; celle de M. Alphonse Lemerre, de puiser abondamment dans l'ouvrage d'Asselineau ; celle de M/!r Judith Cladel, de donner des pages qui, mieux qu'aucunes autres, mettent en relief la haute vertu et la ferveur littéraires de Charles Baudelaire. Je dois encore à la gracieuseté de M. le vicomte de Spœlberch de Lovenjoul, d'avoir pu réimprimer les pièces capitales du livre de Pincebourde,et les documents mis au jour par M. Féli Gautier sont parmi les plus intéressants qui aient pris place ici. Enfin M. Jules Troubat, reportant sur le fils un peu de la cordiale sympathie qui Vunissait au père, a bien voulu l'aider souvent de ses souvenirs. On le voit, si ce livre a quelque mérite, il le doit moins à son signataire qu'à tous ses collaborateurs anonymes. Que ceux-ci, du moins, reçoivent l'assurance bien sincère de ma très vive gratitude.

Jacques Crépet.

Le poète, qui a donné, clans son œuvre, une si large place à la vie des grandes villes, était le petit-fils d'un paysan champenois.

Va\(ï copie de nombreux papiers de famille, que j'ai été admis à consulter, m'a fait découvrir les origines, jusqu'à ce jour inconnues, de ses ancêtres. Us habitaient, sous le règne de Louis XV, la commune de la Neuville-au-Pont canton de Sainte-Menehould, département de la Marne .

Les registres de la paroisse qui comptait, à cette époque, plus de quinze cents lidèlcs, m'ont permis de remonter jusqu'aux grands parents du poète.

D'après un extrait de leur acte de mariage, Marie- Charlotte Dieu, née, le ■>.') mai 1717, à la Neuvilleau-Pont, épousa, en secondes noies, le 10 lévrier 1758,

Claude Beaudelairc (sic) (r) domicilié dans la même commune.

La condition sociale des deux époux n'est pas indiquée sur cet acte de mariage ; mais il existe encore, dans le pays, des ouvriers vignerons qui portent le nom patronymique de Baudelaire (2). Il est à croire que les ancêtres du poète étaient des tenanciers, ou plutôt de petits propriétaires jouissant de quelque aisance. Comment expliquer autrement l'éducation raffinée qu'ils firent donner à l'unique enfant qui leur naquit, le 8 juin 1709, Joseph-François Baudelaire (3) ?

(1) Dans le Tombeau de Charles Baudelaire (Paris, Bibliothèque artistique et littéraire, 1896), ouvrage auquel nous nous référerons plusieurs fois, le prince Alexandre Ourousof note que « badelaire ou Baudelaire est, en vieux français, le nom d'une épée courte à deux tranchants, élargie du bout ».

Charles Baudelaire tenait beaucoup à ce qu'on orthographiât son nom correctement ; il fit détruire une plaquette tirée à 25 exemplaires chez Poule t-Malassis en i853 : la Philosophie de l'Ameublement, parce que le typographe avait écrit Beaudelaire.

(2) On a bien voulu nous signaler qu'il existait aussi, vers 1887, à Strasbourg, un Baudelaire, photographe, cousin du poète.

(3) Pour les antécédents de François Baudelaire, nous n'avons guère qu'une source d'informations, mais la plus sûre qu'on puisse souhaiter, une lettre où la mère du poète, alors devenue Mm8 Aupick, parle longuement de son premier mari. Voir plus loin (Appendice VI), la lettre de Mme Aupick à Charles Asselineau. L'auteur de la Vie de Baudelaire, s'est contenté d'indiquer cette eu-

Elevé dans un collège de grande ville, ou peut-être dans un séminaire, car, d'après un propos tenu par son fils, il aurait « porté la soutane avant de porter le bonnet rouge (i) », François Baudelaire, très jeune encore, entra, vers 1780, comme répétiteur, au collège Sainte-Barbe. Le proviseur, qui le patronnait, le plaça, en qualité de précepteur, cbez le duc de Choiseul- Praslin, l'aïeul du pair de France qui, en 18/17. ns"" sassina sa femme et n'échappa à l'écliafaud que par le suicide.

A l'hôtel Praslin, le jeune précepteur prit, au contact de la meilleure compagnie, une courtoisie de manières, un savoir-vivre qui, plustard, lui furent fortuli les dans ses relations avec le monde officiel. Mais, esprit très ouvert et très ardent, il professait en politique et en philosophie les doctrines nouvelles, et comptait d'anciens camarades dans le parti révolutionnaire. Ce fut ce qui lui permit de rendre, en 1793, les plus grands services au duc ^t à h duchesse de Praslin (2).

rieuse figure dont je vais, en m'aidant de quelques documents nouveaux, esquisser les principales lignes.

(1 Xoles de M. Prarond.

Cf. : «... Baudelaire, auquel j'ai entendu dire, de sa voix la plus aigùe et la plus sifflante : « Mai, fils d'un prêtre... » (Jules Levallois, Physionomies de la Bohème.)

(2) « François Baudelaire qui, pour vivre, donnait des leçons de dessin, partageait son gain avec clic (la famille de Choiseul -Praslin). Parmi ses élèves, il y avait la fille d'un boulanger de son quartier, lequel le payait en petits pains, et cette rétribution était, comme les autres, mise en commun. » (La fa mil le de Charles Baudelaire, par Georges de \ Paris, typographie Firmin-Didot.)

Il fut assez heureux pour soustraire à la confiscation les biens de la famille dont il avait été le commensal, et dans le même temps, s'il faut en croire sa veuve, il aurait donné une grande marque de dévouement à Condorcet, l'illustre proscrit : il lui aurait procuré le poison qui le sauva de l'échafaud.

Il paraît constant que François Baudelaire montra un vrai courage dans la crise de la Terreur. Sa veuve le représente courant, jour et nuit, les tribunaux et les prisons et bravant, pour son compte, la mort à laquelle il disputait avec acharnement les têtes menacées de ses amis.

Quand, sous le Directoire et le Consulat, ils eurent retrouvé leur ancien crédit, ses protégés en usèrent, à leur tour, pour le servir et lui obtenir une haute si tuation administrative (i).

(i) Je dois les curieux détails qui suivent à l'extrême obligeance de M. Favre, lerudit archiviste du Sénat. Ils rectifient des renseignements peu exacts donnés par Mmc Aupick à Charles Asselineau. Yoici le résumé des recherches de M. Favre : « François Baudelaire n'était ni conservateur du palais et des jardins, ni contrôleur, ni vérificateur, et n'avait pas à faire de commandes aux artistes. Tout ce qui concernait le palais et les jardins étaitadministré, ordonné par une commission sénatoriale... Quelles étaient donc les fonctions de Baudelaire ? En fouillant et furetant les pièces de comptabilité du Sénat impérial (i8o4-i8i4), je trouve sur tous les états son nom ainsi mentionné : Administration et police intérieure, Beaudelaire (sic), chef de bureau, 10.000 francs par an... A partir de 1814, il disparaît, et ses fonctions elles-mêmes ne sont plus mentionnées. Elles étaient un rouage de

François Baudelaire se maria une première fois en i8o3.

Sa femme, MUa Janin, lui apporta en dot une petite fortune, composée de biens ruraux et de terrains situés aux Ternes et à Neuilly. De ce mariage naquit un seul enfant, un fils, qui fut appelé Claude. Il entra, jeune encore, dans la magistrature et mourut vers 1866 (1).

Devenu veuf en 181 4, François Baudelaire se remaria cinq ans après. Il avait rencontré chez M. Pérignon, un de ses intimes, une orpheline, pupille de son ami qui l'avait élevée parmi ses filles, MUo Caroline Archimbaut-Dufays, « née de M. Charles Dufays, ancien officier militaire, et de dame Louise-Julie Foyot-Lacombe, son épouse, décédée sa veuve, demeurant à Paris, rue Saint-Hyacinthe-Saint-Honoré, n° 6 (2) ».

l'administration impériale.» Le père de notre poète figure déjà dans VAlmanach national de Fan IX (1801), en qualité de secrétaire de la commission administrative et de contrôleur des dépenses du Sénat. Il n'est plus désigné, dans les almanachs de l'Empire, que sous le titre vague de chef des bureaux ; son nom est constamment orthographié Beaudelaire.

(1) Nous n'aurons guère l'occasion d'en parler : Claude et Charles, son demi-frère né du mariage subséquent de Joseph-François, réalisaient les caractères les plus opposés ; ils cessèrent à peu près de se voir vers t844-

(2) Je transcris le texte môme du contrat de mariage de François Baudelaire. Je n'ai pu découvrir rien de plus sur les ascendants maternels du poète. Ma curiosité, à leur sujet, avait été fort excitée par ces lignes du journal intime, Fusées : « Mes ancêtres, fous ou maniaques, dans

M,,c Dufavs, qui touchait à sa vingt-sixième année, n'avait aucune fortune ; mais, sans être jolie, elle était fort gracieuse et d'une vivacité d'esprit qu'attestent ses lettres. Si sa pauvreté contribua peut-être à lui faire accepter un mari qui avait près de trois fois son âge. il est certain qu'elle céda aussi à d'autres raisons meilleures, notamment au prestige que le prétendant sexagénaire devait à ses manières d'une courtoisie aristocratique, et surtout à une originalité d'esprit qui, dans la famille Pérignon, le faisait « comparer à La Fontaine pour la naïveté et la bonhomie (i) ».

des appartements solennels, morts tous victimes de leurs furieuses passions. » Cette allusion ne pouvant évidemment s'appliquer aux paysans de la branche paternelle, il m'était permis de conjecturer qu'à une époque plus ou moins lointaine, la famille Dufays, dont le nom est identique ou, du moins, analogue à celui de plusieurs familles nobles d'Angleterre et de Normandie qui remontent jusqu'au temps de Guillaume le Conquérant, avait subi quelque déchéance, par suite de la folie, des manies, ou des furieuses passions de quelques-uns de ses membres. Leur dernier descendant eût été par suite poussé vers la carrière des armes toujours ouverte aux déclassés. Hypothèse justifiée par la pauvreté de Charles Dufays, qui ne laissa aux siens que de très faibles ressources : sa fdle n'avait, d'après le contrat de mariage, qu'un trousseau fort modeste et n'apportait qu'une somme de mille francs à la communauté. Mais toutes mes recherches pour éclaircir les origines de la famille maternelle du poète n'ont abouti a aucun résultat.

(i) Appendice, ch. vi, lettre de Mm0 Aupick à Asselineau.

M. de Nouvion, op. cit., raconte : « Il lui avait souvent promis de la marier. Mais elle n'avait aucune fortune, ce

Pendant les huit ans que dura leur union, les deux époux semblent avoir été heureux (i).

Le 9 avril 1821 (2), un fils leur naquit ; il fut baptisé, deux mois plus tard, à l'église Saint-Sulpice, leur paroisse (3).

qui rendait la réalisation de cette promesse difficile. Devenu veuf, Baudelaire se proposa lui-même, d'abord en plaisantant, puis sérieusement, et le mariage fut décidé. » M. de Ncuvion nous apprend encore que MIIe Dufays était née à Londres, paroisse Saint-Pancrace, le 27 septembre 1793. Ceci expliquerait comment Baudelaire a pu dire qu'il savait l'anglais de naissance. . (1) Quarante ans après son premier veuvage, Mm* Aupick écrit à Asselineau : « M. Baudelaire dont j'ai conservé un bien doux souvenir... »

(2) Et non le 21 avril comme Gautier l'a dit, par erreur, dans le très beau travail placé en tête des Œuvres complètes de Baudelaire.

(3) Voici le texte de l'acte de baptême : « Le jeudi, 7 juin 182 1, a été baptisé Charles-Pierre, né le 9 avril dernier, fils de Joseph-François Baudelaire, peintre, et de Caroline Dufays, son épouse, demeurant rue Hautefeuille, n° i3. Le parrain, Pierre Pérignon, rue Saint- Augustin, n° 8 ; la marraine, Louise Coredougnan, femme Pérignon, épouse du parrain, lesquels ont signé avec nous, le père présent. Baudelaire, Pérignon, C. Pérignon, Couturier, prêtre. » Le poète se trompait donc quand il donnait k Poulet-Malassis le renseignement que celui-ci a consigné sur un feuillet de son exemplaire des Fleurs du mal, ir' édition) : « Baudelaire nous a appris l'autre ( jour, en conversant, qu'il avait été tenu sur les fonts bap-j tismaux par Naigeon (l'athée Naigeon) et Mme Ramcy, la feu mie du sculpteur. » Du reste, l'erreur de Baudelaire

plique, pour partie du moins, par une confusion de son acte de baptême avec son acte de naissance; puis il

On croyait que son acte de naissance, avec tant d'autres, avail disparu dans les incendies de la Commune. Il a cependant été retrouvé (i) dans un dossier aux archives de la Seine :

L'an 1821, le onzième jour du mois d'avril, onze heures du matin, par devant nous, Antoine-Marie Fieffé, adjoint à M. le maire du XIe arrondissement (le VIe actuel), faisant les fonctions d'officier de l'état civil, est comparu M, Joseph-François Baudelaire, ancien chef de bureau de la Chambre des Pairs, âgé de 61 ans, demeurant à Paris, rue Hautefeuille, 13, quartier de VEcole de Médecine (2), lequel nous a pré-

savait que les deux frères Naigeon, le conservateur et le conservateur adjoint de la galerie du Luxembourg, avaient été, comme Ramey, au nombre des amis de son père ; ils figurent même parmi les membres du conseil de famille convoqué, après la mort de François Baudelaire pour nommer à Charles un premier subrogé-tuteur, qui fut M. Pérignon.

Le titre de peintre, donné, dans cet acte de baptême, à l'ancien chef des bureaux du Sénat, indique qu'après avoir pris sa retraite, il se livra sans contrainte à son goût pour les beaux-arts. L'inventaire du mobilier, fait à sa mort, mentionne une vingtaine de pastels et de gouaches qui étaient, en partie son œuvre, en partie celle de sa première femme.

(1) Par M. Henri Baillière (Bulletin de la Société Historique du vi° arrondissement, 3e année, nos 3 et 4» juilletdécembre 1900.)

(2) Cette maison, — selon Théodore de Banville, une vieille maison à tourelles, — a été démolie lors du percement du boulevard Saint-Germain.

sente un enfant du sexe masculin, né avant-hier, neuf, à trois heures de relevée, en dite demeure de lui déclarant et de dame Caroline Dufays, son épouse, mariés à Paris au XI* arrondissement, le 9 septembre 1819, auquel enfant il a déclaré vouloir donner les prénoms de Charles -Pierre ; lesdites déclaration et présentation faites en présence de M. Claude Ramey, statuaire, membre de l'Institut, âgé de 65 ans, demeurant rue des Maisons de Sorbonne, n° 11, premier témoin, et de M. Jean Naigeon, peintre, conservateur du musée royal du Luxembourg, âgé de 62 ans, demeurant rue de Vaugirard, n° 7, second témoin. Et ont les pères et témoins signé avec nous le présent acte de naissance après lecture.

Signé : Baudelaire, Ramey, Naigeon, Fieffé.

Charles avait six ans quand il perdit son père, le io février 1827. Il lui garda, toute sa vie, un profond et pieux souvenir (1). Ses amis l'ont entendu souvent raconter ses promenades d'enfant, au jardin du Luxembourg, où le vieillard à longs cheveux blancs, tout en menaçant de sa canne les chiens irrespectueux, lui expliquait les statues. Cet enseignement prématuré rencontrait chez Charles une aptitude native, très mar-

(l) Sur une liste d'objets déposés par Baudelaire chez des amis, se trouve cette mention : « Une gouache de mon père », et Mon cœur mis à nu contient ces deux lignes étranges : « Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à Poe, comme intercesseurs. »

quée, qu'atteste cette note des Fusées : « Les images, ma grande, ma primitive passion. »

(1rs premiers indices de son tempérament d'artiste se retrouvait dans cette ligne d'une esquisse d'autobiographie écrite par le poète : « Enfance. Vieux mobilier Louis XVI, antiques, Consulat, pastels, société xvme siècle (i) ».

C'était un mobilier fort modeste, en somme, que celui de la maison paternelle, tel que les inventaires le décrivent. En dehors des gouaches, des pastels dus aux pinceaux et aux crayons de François Baudelaire et de sa première femme, il ne consistait guère qu'en quelques plâtres d'après l'antique et en quelques gravures d'après des tableaux de maîtres plus ou moins célèbres ; mais n'était-ce pas suffisant pour éveiller chez un enfant précoce et si richement doué le sentiment de la beauté plastique ?

Dans l'année qui suivit la mort de son premier mari (8 novembre 1828), la mère de Baudelaire épousait un chef de bataillon promis à un brillant avenir, M. Aupick, déjà chevalier de Saint-Louis, officier de la Légion d'honneur, et, depuis six ans, aide de camp du prince de Hohenlohe. Bientôt promu lieutenantcolonel et envoyé à Lyon, M. Aupick y emmena sa femme et son beau fils. Le futur poète des Fleurs du mal avait l'âge de commencer ses études. On le mit

(1) Ce précieux document, qui n'a que vingt- cinq lignes, a été imprimé in extenso dans la Bibliographie de MM. La Fizelière et Decaux, Paris, 18C8. Je le citerai plus d'une fois.

d'abord à la pension Delorme qui répétait au Collège Royal, et l'année suivante (i833) interne à ce collège.

Il n'y a point de doute que l'enfant ait ressenti cruellement ces événements. La haine qu'il voua dès lors à M. Aupiek, et qui devait aboutir à l'éclat dont je parlerai tout à l'heure, a fourni à la légende baudelairienne, où il faut bien admettre qu'il entre souvent une bonne part de vérité, ses traits les plus nombreux. M. Buisson pourra noter justement :

« Baudelaire était une âme très délicate, très fine, originale et tendre, qui s'était fêlée (i), au premier choc de la vie. Il y avait, dans son existence, un événement qu'il n'avait pu supporter : le second mariage de sa mère. Sur ce sujet, il était inépuisable, et sa terrible logique se résumait toujours ainsi : « Quand on a un fils comme moi, — comme moi était sous-entendu, — on ne se remarie pas. »

Les quelques années qu'il passa au collège de Lyon, Baudelaire ne semble pas avoir été heureux : témoin ces lignes de son autobiographie :

« Après i83o, le collège de Lyon, coups, batailles

(i) Il est curieux de noter que le mot de fêlare ou l'idée qu'il traduit, se retrouvent clans maints portraits biographiques de Baudelaire : on vient de lire la note de M. Buisson ; M. Hignard, dont nous parlerons plus loin, écrit : « Livré si jeune à tous les hasards de la vie, l'âme ulcérée, réduit à maudire ceux qu'il aurait dû aimer, il se produisit dès lors en lui une fêlure dont il ne guérit jamais. » Enfin, Théophile Gautier, selon M. Champfleury {Souvenirs et portraits de jeunesse, Denlu, 1872), définissait leur ami commun : « un beau vase qui a une fissure. »

avec les professeurs et les camarades, lourdes mélancolies. »

\insi, l'indépendance et la singularité de son caractère s'annonçaient par de profonds contrastes, souvent même par une lutte ouverte avec ses condisciples. Un de ses journaux intimes, Mon cœur mis à nu, contient cette phrase : « Sentiment de solitude, dès mon enfance, malgré la famille, et au milieu des camarades surtout, — sentiment de destinée éternellement solitaire. Cependant goût très vif de la Aie et du plaisir (i). »

Ce n'est pas le seul trait où éclate l'originalité de sa nature. Il a noté, dans Mon cœur mis à nu, le rêve qui hantait dès lors son esprit : être x< tantôt pape, mais pape militaire, tantôt comédien ». Etrange association d'idées qui s'explique par le prestige qu'eut, de tout temps, pour son imagination, le côté plastique de la vie, sans préjudice de son penchant au mysticisme (2).

En i836, le colonel Aupick, appelé à l'état-major

(1) On est peu renseigné, en somme, sur la première enfance de Charles Baudelaire, — si peu qu'on serait porté à demander à l'œuvre du poète un supplément d'informations sur sa vie. A ce sujet, observons qu'il y a lieu de tenir pour un récit véridique la visite qu'il conte, avec un ravissement encore si ému, avoir faite, dans ses premières années, à une dame Panckoucke (morale du joujou, OE. C, m). Nous avons relevé en effet, dans l'incomparable collection de M. Ancelle, une lettre de Mme Panckoucke au général Aupick.

(2) Mmc Aupick était très pieuse, mais d'une piété toute féminine. Quant à François Baudelaire, sans doute peuton discerner quelque indice des inclinations de son esprit dans les lignes suivantes, écrites par Mme Aupick à Asse-

de la place de Paris, mit Charles au collège Louis-le- Grand. L'écolier ne s'était pas signalé, à Lyon, par des succès éclatants : un seul prix, en dessin, et quelques accessits variés avaient soldé les quatre exercices scolaires. Cependant le colonel avait tant de confiance dans l'avenir de son beau-fils, qu'il dit au proviseur, en le lui présentant : « Monsieur, voici un cadeau que je viens vous faire ; voici un élève qui fera honneur à votre collège. »

Baudelaire justifia ces espérances. Non content de cueillir les lauriers de sa classe, il tournoya glorieusement au Concours-général. Mais déjà sa précoce indépendance réclamait d'autres horizons que

... le ciel carré des solitudes Où l'enfant boit dix ans l'âpre lait dtes études (i).

lineau, après la mort de son fils, à l'occasion d'un envoi de tableaux qu'elle le prie d'accepter en souvenir ; je les cite d'autant plus volontiers qu'elles me semblent particulièrement intéressantes, en ce qui concerne les hérédités que notre poète trouva dans son berceau.

« ... Les deux tableaux dans votre caisse sont pour vous, mon enfant, Charles les avait suspendus lui-même dans sa chambre ; celui à l'huile, vieux tableau, est un Saint-Antoine dans sa solitude, où il se croyait obsédé par le démon ou un mauvais ange ; il a près de lui une croix.

« M. Baudelaire s'était amusé à faire pour pendant à ce tableau, un tableau profane. A la place du saint, il a mis une bacchante qui tient un thyrse au lieu de la croix de Saint-Antoine ; elle est entourée d'amours au lieu d'anges... » (8 novembre 1867).

11) Epître à Sainte-Beuve. V. les Œuvres posthumes qui paraîtront incessamment (Société du Mercure de France).

l4 CHARLES BAUDELAIRE

<( C'était un esprit exalté, plein parfois de mysticisme et parfois d'une immoralité et d'un cynisme (en paroles seulement du rc^te). qui dépassait la mesure ; en un mot c'était un excentrique, transporté d'enthousiasme pour la poésie, récitant des vers de Hugo, Gautier, etc., à tout propos, et pour moi et beaucoup de nos camarades c'était une cervelle à l'envers. »

Pour cette période de la vie de notre poète, à ce témoignage d'un labadens qui désire garder l'anonyme, se joint celui d'un autre camarade, M. Ilignard, qui l'a connu au collège de Lyon, u fin et distingué bien plus qu'aucun de ses condisciples », et l'a retrouvé à Paris « changé, attristé, aigri ». Baudelaire, de Louis-le-Grand, envoya une pièce de vers à M. Hignard (i83q), — déjà tristes et las :

Tout à l'heure je viens d'entendre (i)...

Enfin, M.. Emile Deschanel, encore un condisciple, nous fournit d'intéressants renseignements sur des escapades littéraires dont il était le complice (2) :

« Pendant les classes de mathématiques, nous passions le temps à nous écrire des houts-rimés au courant de la plume.

(1) V. cette pièce dans le Charles Baudelaire, Œuvres posthumes. Une autre pièce :

Hélas ! qui n'a gémi sur autrui, sur soi-même...

(V. ibid.) fut remise à M. Ilignard, par Baudelaire, vers i852. Ces deux pièces ont été produites par M. Hignard, doyen honoraire de la Faculté des lettres de Lyon, au cours d'une conférence faite à Cannes, et dont on trouvera le texte dans le Midi Hivernal, nos des 17 et 24 mars

(2) Journal des Débats, i5 octobre 1864.

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE 1 i>

J'ai encore dans la mémoire quelques-uns des vers de ce tempslà, qu'il a oubliés sans doute et qui ne ressemblent pas précisément à ceux qu'il a donnés au public sous le nom de Fleurs du mal. »

Apres avoir cite avec force éloges une strophe très médiocre, pastiche flagrant d' André Chénier, le critique se montre hien rigoureux pour d'autres vers, visiblement imités, non, comme il le dit, de Byron, qui a un tout autre accent, mais plutôt de Sainte-Beuve que Baudelaire aimait avec passion, dès le collège (i) :

« On trouvait déjà, çà et là, certaines affectations bvroniennesde corruption prématurée. Ecoutez, par exemple, ceci :

« N'est-ce pas qu'il est doux, maintenant que nous sommes Fatigués et flétris comme les autres hommes, De chercher quelquefois, à l'Orient lointain, Si nous voyons encor les rougeurs du matin, Et, quand nous avançons dans la rude carrière, D'écouter les échos qui chantent en arrière, Et les chuchotements de ces jeunes amours Que le Seigneur a mis au début de nos jours ? »

Ce pastiche de Joseph Delorme serait fort innocent 'il n'était, avant tout, lisible sous la plume d'un désespéré et d'un blasé de dix-sept ans.

Mais l'originalité du jeune poète ne tarda pas à se légager. Un autre de ses anciens camarades, le spiri-

icl anonyme auquel nous devons le curieux récit )lacé en tète des citations du recueil : Souvenirs-cor-

(i) V. dans le Charles Baudelaire, Lettres (Société du [ercurc de France, 1907), la lettre à Sainte-Beuve de

respondances-bibliographie (Paris, Pincebourde, 1872) nous a conserve une fort remarquable pièce de vers qui, d'apr§s le paysage décrit, doit avoir été composée au retour d'un voyage que Charles fit, avec son beaupère, dans les Pyrénées, en 1837 ou i838 (1). Le titre abstrait de ce petit poème : Incompatibilité, étonne et fait songer aux titres similaires de plusieurs Fleurs du mal; mais ce qui frappe surtout, c'est la hardiesse des images et l'accent profond, la sincérité des impressions énergiquement rendues :

« Sur ces monts où le vent efface tout vestige,

Ces glaciers pailletés qu'allume le soleil,

Sur ces rochers altiers, où guette le vertige,

Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil,

« Sous mes pieds, sur ma tête, et partout, le silence,

Le silence qui fait qu'on voudrait se sauver,

Le silence éternel et la montagne immense,

Car l'air est immobile et tout semble rêver. »

Le vers souligné ne rend-il pas à merveille la nervosité si vive que l'on retrouve à chaque page des Fleurs du Mal ?

Baudelaire était sorti du collège en avril i83o, au milieu de l'année scolaire. Une ligne mystérieuse de l'esquisse d'autobiographie : « Jeunesse, expulsion de Louis-le-Grand, histoire du baccalauréat », demanderait des éclaircissements. Sur le premier de ces faits, les archives du lycée sont muettes (2). Quant à l'his-

(1) « Voyages avec mon beau-père dans les Pyrénées » (Esquisse d'autobiographie).

(a) Par contre, M. Charles Cousin, le « spirituel ano-

>ire du baccalauréat, la tradition veut que Baudelaire ait dû son succès, dans cette banale épreuve, à ses intelligences avec la ménagère d'un examinateur.

nyme » dont il est parlé plus haut, en a donné une raison que ses collaborateurs du Charles Baudelaire, publié chez Pincebourde, le prièrent de supprimer dans les pages destinées à leur recueil commémora tif, mais qu'il rétablit dans son Voyage au grenier (Paris, Damascène Morgant, 1878).

« Je me souviens seulement de sa brusque disparition avant la fin de mes études et du motif que lui donnèrent les cancans de la « première cour ». Le voici en latin, ou plutôt non ; relisez, si vous êtes curieux, la seconde églogue de Virgile. »

Mais M. Philippe Berthelot, qui a reçu les confidences de Louis Ménard — encore un condisciple de Baudelaire, — déclare que « cette petite note perfide ne répond à rien de réel. » (Revue de Paris, Louis Ménard, Ier juin 1901.)

M. Aiipick, devenu maréchal de camp (i), était, plus que jamais, en mesure de seconder son beau-fils, dans la carrière qu'il voudrait embrasser. Ici, il faut laisser la parole à sa veuve : « Quand sont arrivés les succès de collège à Louis-le- Grand et les études terminées, il a fait pour Charles des rêves dorés d'un brillant avenir. Il voulait le voir arriver à une haute position sociale, ce qui n'était pas irréalisable, étant l'ami du duc d'Orléans (2). Mais quelle stupéfaction pour nous quand Charles s'est refusé à tout ce qu'on voulait faire pour lui, a voulu voler de ses propres ailes et être auteur ! Quel désenchantement dans notre vie d'intérieur si heureuse jusque-là ! Quel chagrin ! »

En déclarant à ses parents qu'il entendait suivre sa vocation, le jeune poète s'engageait dans une lutte qui

(1) On sait que ce grade, supprimé aujourd'hui, équivalait à celui de général de brigade.

(2) Voir la lettre de Mm0 Aupick (Appendice, ch. vi.) Les mots raturés font supposer que le général avait songé à faire entrer son beau-fds dans la diplomatie, carrière qui ne répondait assurément ni au caractère, ni aux aptitudes de Charles.

devait être plus douloureuse pour lui que pour tout autre. Le général lui demeurait odieux par cela seul qu'il avait remplacé sou père, et son amour très profond pour sa mère était altéré pat* le grief qu'il se faisait contre elle de ce second mariage. D'autre part, il ne rencontrait chez M. Aupick ni la tendresse ni l'amour des lettres qui eussent intercédé pour lui,

ns le cœur de son père (i).

Cette crise de famille dura quatre ans, de i838'à 18^2. Au sortir du collège, le poète s'était livré tout entier à la flânerie si féconde qui, à cet âge, même chez ies mieux doués, prépare la période du travail. Il ne parle que vaguement de cette époque de sajeunesser dans une trop courte note de son autobiographie : « Vie libre à Paris, premières liaisons littéraires : Ourliac, Gérard, Balzac, Le Vavasseur, Delatouche (2) ». Heureusement, les spirituelles et précieuses

(1) « Si le père Baudelaire avait vu grandir son fds, il ne se serait certes pas opposé à sa vocation d'homme de lettres, lui qui était passionné pour la littérature et qui avait le goût si pur. » (V. Appendice, cli. vi.)

t< Le général Aupick était un homme bon et ouvert aux choses de l'esprit ; mais la discipline, la discipline inilexible, lui paraissait le seul mode d'éducation que l'on put appliquer aux enfants et aux hommes. Il s'est peint tout entier, à son insu, dans le blason qu'il s'était composé : d'azur à l'épée d'or en pal, et pour devise : « Tout par elle ! » (Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, t. II, Hachette, 1892.)

:>. Il rencontrait aussi, dès cette époque, au « grenier)) de Louis Ménard, Octave Feuillet, Lccontc de Lisle, Pierre Dupont, P. Bocage, etc.

notes de M. Le Vavasseur jettent une vive lumière sur l'esprit, le caractère et la vie du jeune poète qui était devenu son ami :

« Si ma vieille mémoire ne me trahit pas, c'était dans l'hiver de 1 838-1 889 que je vis Baudelaire pour la première fois, à la pension Bailly (1), dans la chamhre d'un de mes compatriotes et bons amis qui venait d'achever ses études au collège Louis-le- Grand, Louis de la Gennevraye. Là aussi se trouvait Ernest Prarond, venu d'Abbe ville. Prarond faisait des vers, moi aussi ; nous nous liâmes d'amitié tendre, surtout Baudelaire et moi. Cela devait être, ayant les caractères les plus différents, les allures les plus dissemblables et l'aspect extérieur le plus complètement opposé. Jl était brun, moi blond ; de taille moyenne, moi tout petit ; maigre comme un ascète, moi gros comme un chanoine ; propre comme une hermine, moi négligé comme un caniche ; mis comme un secrétaire d'ambassade anglaise, moi comme un vendeur de contre-marques ; réservé, moi bruyant ; libertin par curiosité, moi sage par indolence ; païen par révolte, moi chrétien par obéissance ; caustique, moi indulgent ; se tourmentant l'esprit pour se moquer de son cœur, moi laissant tous les deux trottiner comme une attelée...»

Ils débutèrent tous deux par une collaboration au premier Corsaire (2), gazette littéraire qui justifiait son

(1) C'était, place de l'Estrapade, une sorte de pension bourgeoise, ou plutôt d'abbaye deThélème, où nombre de parents de province envoyaient, à cette date, leurs fds. On y menait, sans scandale, la vie la plus joyeuse et la plus libre du monde. Le maître de la maison, le P. Bailly, rédigeait Y Univers avec Melchior du Lac avant que Louis Veuillot prît la direction du journal (1842). — Baudelaire y connut notamment Marc ïrapadoux dont le P. Bailly avait fait le précepteur « provisoire > de son fds Vincent de Paul.

(2) Vers cette époque se place une anecdote inédite que

nom par l'âpreté de sa polémique. Laissons encore la parole à M. Le Vavasseur :

(( Jetait, qui voulait, dans la boîte du journal, entrefilets, épigrammes et couplets. Nous avions dix-huit ans. Romantiques nous étions, c'était dans le sang, et, après Casimir Bonjour, le Casimir, dont nous faisions le plus volontiers de vieilles culottes, était Casimir Delavigne. Il venait, je crois, de donner aux Français la Popularité. Par quelle anomalie, par quelle inconséquence nous avisâmes-nous d'aller chercher dans Béranger un air pour le chansonner? Je n'en sais rien. Toujours est-il que nous lançâmes dans les jambes de l'auteur de La Parisienne une chanson en sept ou huit couplets, sur l'air du Roi d'Yvetot :

Il fut toujours fort bien en cour,

Même en cour citoyenne.

On dit, le bruit fâcheux en court,

Qu'il fit la Parisienne.

j 'ex Irais des notes de M. Le Vavasseur, et qui a bien son intérêt, car elle prouve que Baudelaire, dès sa première jeunesse, témoignait pour Napoléon de cet enthousiasme dont M. Barral notera les protestations éclatantes en i8G5, sur le champ de bataille de Waterloo. (Le Petit Bleu de Bruxelles, 21 juin 1906).

«... C'était en décembre i8/|o. On ramenait Napoléon au\ Invalides... Nous restâmes héroïquement perchés dans une tribune par 12 degrés de froid. Nous vîmes le défilé : « C'est le icr léger et le 2° léger, etc. » et l'abbé Coquereau, émergeant de la voilure de gala et la dépouille du grand homme dans un char mortuaire argenté mu- toutes les coutures, mais nous trouvâmes qu'on avait trop accentué la couleur locale retraite de Russie. Et nous arrivâmes le soir gelés jusqu'au ventre, rue Culture-Sainteberine-des-Marais chez Mmo Aupick qui nous réchauffa à son foyer et nous sembla plus aimable que jamais... «

2 2 CHAULES BAUDELAIRE

Avec V Ecole des Vieillards, Il amassa quelques milliards

De liards, Oh ! oh! oh ! oh! etc.

« Je retrouve ce fragment clans un coin de ma mémoire, où il est plus facile de l'aller chercher que clans le numéro de novembre ou décembre iS38, du Corsaire, où la chanson fut insérée tout au long (sans signature !). »

Non content de se lier avec les jeunes littérateurs de son âge, Baudelaire rechercha dès lors les écrivains célèbres. Parmi ceux qu'il nomme dans les lignes citées plus haut, Gérard, Ourliac et Delatouche n'ont eu sans doute, avec lui, que des relations fugitives, car elles n'ont laissé presque aucune trace dans ses écrits, ni dans la mémoire de ses amis de jeunesse. En re- Yanche, les notes de M. Prarond racontent, avec des détails très caractéristiques, les premiers rapports du jeune poète inconnu et de l'illustre auteur du Pcre Goriot :

« Baudelaire se présenta, sans intermédiaire, à Balzac. Luimême me l'a dit, le lendemain de la rencontre. Balzac et Baudelaire s'avançaient en sens contraire, sur un quai de la rive' gauche. Beaudelaire s'arrêta devant Balzac et se mit à rire comme s'il le connaissait depuis dix ans. Balzac s'arrêta de son. coté et répondit par un large rire, comme devant un ami retrouvé. Et après s'être reconnus d'un coup d'œil et salués, les voici cheminant ensemble, discutant, s'enchantant, ne parvenant/ pas à s'étonner l'un l'autre. »

Mais, à cette date, le jeune poète ne prétend pas seulement au talent littéraire; il convoite, aivec non moins d'ardeur, l'étrange supériorité du dandysme. Tous ceux qui l'ont connu dans ce temps-là sont una-

nimes à attester l'élégance de sa toilette et de sa tenue. L'occasion de décrire, d'après les crayons qu'ils en ont tracés, plusieurs des costumes fashionables du poète, se rencontrera plus loin. Yoici le premier en date, que M. Prarond nous fournit :

« Je le vois encore descendre un escalier de la maison Bailly, mince, le cou dégagé, un gilet très long, des manchettes intactes, une légère canne à petite pomme d'or à la main, et d'un souple, lent, presque rythmique. »

Malgré son culte pour la toilette, Baudelaire n'était nullement mondain. C'était pour sa satisfaction personnelle qu'il avait ces habitudes d'élégance. Il ne fréquentait guère que ses camarades, car il s'était voué courageusement à ce long apprentissage qui, pour la poésie comme pour tout art ou métier, est la condition inévitable de la maîtrise. Son originalité naissante affectait une forme farouche et truculente, j'emprunte ce mot pittoresque, le seul qui convienne ici au vocabulaire romantique de Petrus Borel, pour lequel Baudelaire avait une dévotion particulière et qu'il imite sensiblement dans le fort étrange poème qu'où va lire, — unique spécimen que nous ayons d'une manière de transition qu'il ne tarda pas à répudier ( i ). \ussi faut-il citer la pièce tout entière :

ii) On peut pourtant, sous le rapport du caractère bousingot qui leur est commun, comparer ces stances à un au tic poème de Baudelaire qui date de la même époque. Le texte de cette œuvre abracadabrante est, malheureusement, perdu ; il n'en subsiste que le plan, publié dans le recueil des Souvenirs-CoiTespondances (p. 11-12), i. Charles Cousin.

Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre. La gueuse, de mon àme, emprunte tout son lustre. Insensible aux regards de l'univers moqueur, Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.

Pour avoir des souliers elle a vendu son àme. Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme, Je tranchais du tartufe et singeais la hauteur, Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.

Yice beaucoup plus grave, elle porte perruque.

Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque,

Ce qui n'empêc he pas les baisers amoureux

De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux.

Elle louche, et l'effet de ce regard étrange, Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d'un ange, Est tel que tous les yeux, pour qui l'on s'est damné, Ne valent pas pour moi son œil juif et cerné.

Elle n'a que vingt ans ; la gorge déjà basse

Pend de chaque côté, comme une calebasse,

Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,

Ainsi qu'un nouveau-né, je la tette et la mords ;

Et bien qu'ehVn'ait pas souvent même une obole Pour se frotter la chair et pour s'oindre l'épaule, Je la lèche en silence, avec plus de ferveur Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.

La pauvre créature, au plaisir essoufflée, A de rauques hoquets la poitrine gonflée, Et je devine, au bruit de son souffle brutal, Qu'elle a souvent mordu le pain de l'hôpital.

Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle, Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle, Car, ayant trop ouvert son cœur à tous venants, Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.

Ce qui fait que, de suif, elle use plus de livres Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres, Et redoute bien moins la faim et ses tourments Que l'apparition de ses défunts amants.

Si vous la rencontrez, bizarrement parée, Se faufilant, au coin d'une rue égarée, Et la tète et l'œil bas, comme un pigeon blessé, Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure Au visage fardé de cette pauvre impure Que déesse Famine a, par un soir d'hiver, Contrainte à relever ses jupons en plein air.

Cette bohème-là, c'est mon tout, ma richesse, Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse, Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur, Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur (i).

(i) Ces stances ont paru dans la revue La Jeune France. Elles ont été imprimées d'après un manuscrit autographe de Baudelaire, qui figure sur l'album de Max Buchon, un de ses amis de jeunesse. Les notes de M, Prarond font connaître la maîtresse éphémère qui est l'héroïne de ce poème. Parlant de Jeanne Duval, qui tint une si grande place dans la vie de Baudelaire, au retour de son voyage d'outre-mer i >), il ajoute : « Avant l'Inde, il y avait eu la Juive, je ne sais plus son nom (Sarah, je crois), Baudelaire l'appelait Louchette. Elle demeurait rue Saint-Antoine. Un jour, Baudelaire m'avait emmené vers l'église Saint- Louis, sous prétexte de revoir Le Christ au jardin des Olidc Delacroix. En chemin, nous demandâmes Mlle Sarah (?) à un concierge. Elle était absente. Baudelaire, assez féru d'elle lorsque nous le connûmes, n'en conserva pas un souvenir clément ;

« Une nuit que j'étais près d'une affreuse juive. »

(Fleurs du Mal, édition des CE. C, XXXIII.)

Quand on a lu ces strophes, on admet sans aucune difficulté que l'état d'esprit et les habitudes de vie, qu'elles attestent, étaient de nature a inquiéter les parents du poète (i). D'ailleurs, ils avaient de très sérieuses rai-

(i) Mme Aupick écrira un peu plus tard à M. Ancellc :

«... 11 m'est resté une impression bien pénible de tout ce que vous m'avez dit l'autre jour par suite d'une conversation que vous avez eue avec Charles, il y a peu de temps ; ce mépris souverain pour l'humanité, ne pas croire à la vertu, ne croire à rien, tout cela est effrayant et me bouleverse. Tout cela me donne à penser et me fait peur ; car il me semble que lorsqu'on ne croit à aucun sentiment honnête, il n'y a qu'un pas de là à une mauvaise action et cette idée seule me fait frémir ; et moi, qui me complaisais dans la pensée que mon fils, malgré son désordre et toutes ses idées extravagantes, était rempli d'honneur et que je n'aurais jamais à redouter aucune action vile ; j'en avais pour garant aussi son orgueil et une certaine fierté dans l'âme, sans ajouter que je lui croyais un fonds de religion, sans pratique, mais ayant la foi.

» Voyez dans quelles tortures je vis, au sujet de Charles, car je ne puis me dissimuler que sa position va en s'empirant ; elle empire par la raison qu'elle se prolonge et que les années marchent. Ce n'est pas faute cependant d'adresser les prières les plus ferventes à Dieu pour son changement.

» Si je me suis résignée à cette séparation, qui m'a été si cruelle et qui peut-être a été la cause de tous les désordres où Charles s'est jeté, c'est que j'ai cru bien faire et agir dans son intérêt : je n'ai pas voulu imposer à mon mari la vue d'un jeune homme, dont les idées et les habitudes cadraient si peu avec les siennes.

» Comme femme, je ne vois en toutes choses que le sentiment. »

ns de penser qu'en dehors de ses liaisons féminines( i),

harles fréquentait des bohèmes de la pire espèce, vers lesquels l'attirait sa curiosité des côtés mystérieux du Paris dépravé. Mm0 Aupick, qui recevait chez lie plusieurs des camarades de son fils, M. Le Vavasseur entre autres, frémissait à la pensée qu'il ne trouvait pas, chez ses amis de l'autre catégorie, ces principes d'honneur et de délicatesse qu'elle était heureuse de reconnaître chez ceux dont elle l'encourageait à s'entourer uniquement.

De plus, elle ne pouvait estimera sa vraie valeur un travail intellectuel très réel, mais qui ne donnait pas encore de résultats palpables et n'en donnerait de longtemps, le jeune poète étant trop épris de la perfection pour consentir à livrer au public des essais qui n'étaient, à ses veux, que d'informes ébauches, en comparaison des chefs-d'œuvre qu'il rêvait.

D'autre part, le général redoutait pour l'avenir de son beau-fils une oisiveté prolongée qu'un patrimoine modique rendait doublement dangereuse.

(Féli Gautier, Documents sur Baudelaire, Mercure de France, i5 janvier iqo5.)

(i Los intimes du poète s'inquiétaient eux aussi. V.à l'Appendice, i, les vers dédiés par MM. A. Dozon et Auguste Prarond « à un ami, » et qui mettent en cause, directement ou par allusion, cette Sarah.

— « Ci-gît qui, pour avoir par trop aime les gaupes, Descendit jeune encore au royaume des taupes. »

— \ous ai-jc rapporté cette épitaphe de Baudelaire par lui-même, — je la tiens de lui, — dans sa 20 ou 21e ailée? )) (Noies de M. Dozon.)

Or, Charles avait vingt ans sonnes. Sa mère voulut mettre à profit le reste d'autorité légale qu'elle conservait sur lui, jusqu'à l'heure de sa majorité, pour l'éloigner quelque temps de Paris. Le conseil de famille, convoqué sur sa demande, autorisa un emprunt de cinq mille francs destiné à couvrir les frais d'un voyage, Et Charles, sans témoigner ni répugnance, ni joie, alla s'embarquer à Bordeaux, sur un navire qui devait faire voile pour Calcutta (i).

(i) Ce récit, qui résume une lettre de Mme Aupick à Ch. Asselineau (Voy. Appendice, chap. vi), nous parait être d'une authenticité incontestable. Pourtant il n'est pas impossible qu'elle ait altéré ou déguisé les faits par ménagement pour son fils, car, selon Maxime Du Camp, (Souvenirs littéraires), la résolution d'éloigner Baudelaire aurait été prise à la suite d'une scène terrible entre lui et son beau-père. Dans un grand dîner officiel donné par celui-ci, Baudelaire a Lirait tenu quelque propos malséant ; puis, rudement rabroué par son beau-père, il l'aurait menacé de l'étrangler el saisi à la gorge. M. Du Camp ajoute : « Le colonel appliqua une paire de soufflets à Baudelaire, qui tomba en proie à un spasme nerveux. Des domestiques l'emportèrent. Il fut enfermé dans sa chambre : arrêts forcés. La réclusion dura quinze jours, au bout desquels Baudelaire fut mis en diligence, sous la surveillance d'un officier qui le conduisit à Bordeaux. Là, il fut embarqué sur un navire en partance pour les Indes : son passage était payé ; une somme d'argent assez modique et une pacotille valant une vingtaine de mille francs étaient mis à sa disposition. » La situation était si tendue entre Charles et son beau-père qu'une rupture était tôt ou tard inévitable. J'admettrais volontiers le récit de M. Du Camp, si d'évidentes inexactitudes de détail, dans la partie que je n'ai que résumée, ne me faisaient douter

L'ennui morne qui le saisit, dès les premiers temps de la traversée, abrégea son absence. Quand il eut manifesté sa ferme intention de rentrer en France, le capitaine de navire, à qui ses parents l'avaient confié, consentit sans difficulté à son désir et aida lui-même à le rapatrier. Son absence avait duré à peine dix Lois (de la fin de mai i84i à février 18/12) (1).

Ce voyage a marqué dans la vie de Baudelaire. Il a sans nul doute contribué à développer sa sensibilité artistiqua^-car on peut découvrir çà et là, dans les Fleurs du mal et dans les Poèmes en prose, quelques traces des impressions qu'il avait reçues des pays lointains et des cieux inconnus contemplés pendant son voyage. Mais il faut absolument renoncer à certaines légendes. Baudelaire a-t-il jamais fait des fournitures de bétail à l'armée anglaise? Cette assertion de Maxime Du Camp est probablement erronée : il

de la fidélité de sa mémoire. Au moment où il s'embarquait (mai i84i), Baudelaire n'avait pas dix-sept ans, mais vingt ans ; M. Aupick n'était pas colonel, mais maréchal de camp. Ce dîner n'a pu avoir lieu à Lyon, que le général avait quitté depuis plus de six ans. Enfin, il y a impossibilité de concilier ces deux faits contradictoires : l'onipruntdecinq mille francs et la pacotille de vingt mille. M. Du Camp a, sans doute, été induit en erreur par quelque racontar des amis de Baudelaire ou de Baudelaire luiméme, qui ne se faisait nullement scrupule, comme nous le verrons plus loin, à propos de ce même voyage, d'abuser de la crédulité de ses intimes.

(1) V. à l'Appendice, ch. vi, la lettre de Mme Aupick à Asselineau. V. aussi ibid., 11, la lettre du commandant Saur au général Aupick.

semble possible de le prouver. Sur les dix mois que dura son absence, le trajet par mer, aller et retour, en prenait neuf environ, la navigation à voiles ne permettant pas alors plus de rapidité. Le temps même lui eût manqué pour entreprendre un tel négoce. Qu'il ait raconté l'avoir fait, cela est croyable. — Un poète marchand de bœufs ! ingénieuse réminiscence d'Apollon, gardien des troupeaux d'Admète ! L'antithèse l'aura ten lé, et il n'aura pas résisté au plaisir d'en amuser ses auditeurs. Puis, quel admirable grief il se donnait par là contre son beau-père i) !

Nous pouvons donner un autre exemple des audacieuses mystifications de Baudelaire. Voici ce que M. Buisson lui entendit raconter de l'existence qu'il prétendait avoir menée sur le navire commandé par un capitaine qui était l'ami de son beau-père et qui

(i) La fin du récit de Maxime du Camp est aussi pleine d'assertions inexactes que le commencement. La mère du poète lui aurait envoyé secrètement quelque argent, a pendant qu'il se promenait sur des éléphants et faisait des vers )). Il aurait appris l'anglais pendant son voyage ; enfin il aurait amené du Cap « une négresse (ou quarteronne) qui, durant bien des années, a gravité autour de lui ». (Souvenirs littéraires, t. II, p. 81-82.)

On ne s'explique pas comment M1"9 Aupick aurait pu envoyer à son fils un argent, qu'il ne pouvait, vu la rapidité de son voyage, se faire adresser nulle part. Ce n'est ni pendant la traversée, ni pendant son très court séjour dans l'Inde, que Baudelaire étudia l'anglais ; sa mère, qui le savait, le lui avait appris. Quant à Jeanne Duval, que Du Camp désigne dans cette dernière phrase, c'est à Paris que Baudelaire l'a connue ; on le verra plus loin (ch. iv).

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE 3l

devint le sien, comme on le voit par la lettre, déjà citée, de M,nc Aiipick :

« Baudelaire fut embarqué, comme pilotin, à bord d'un navire marchand qui partait pour l'Inde. 11 parlait avec horreur des traitements qu'il avait subis. Et quand on songe à ce que devait être cet adolescent élégant, frêle, presque une femme, et aux mœurs des marins, il est plus que probable qu'il était dans le vrai ; nous frémissions en l'entendant. »

Je crois le lecteur suffisamment édifié sur la véracité des récits de Baudelaire (i) à ses jeunes amis, — qui d'ailleurs n'en étaient point toujours dupes :

« La vérité vraie est que Baudelaire, embarqué malgré lui, brûla la politesse à l'Inde, peut-être même au navire qui l'emportait, aussitôt qu'il le put. Dans tous les cas, il ne nous parlait jamais de ce voyage. A peine, à son retour, nous dit-il quelques mots d'une station dans l'île Maurice ou à l'île Bourbon. À-t-il poussé son voyage plus loin ? Je ne le crois pas... Il est certain que la pièce Y Albatros lui fut suggérée par un incident de sa

(i) Le tort que Baudelaire se causa à lui-même par l'outrance des bravades dont il ne cessa jamais d'offenser l'opinion publique, est incroyable. On lit dans la Vie de Charles Baudelaire : « Tout autre que lui fût mort des ridicules qu'il se donnait à plaisir, dont les effets le réjouissaient, et qui lui faisaient porter allègrement comme de» grâces la conscience inébranlable de sa valeur. » L'aveu est déjà net, si l'on songe au caractère apologétique que revêt, bien souvent, la Vie. Mais voici plus net encore : Asselineau, n'écrivant cette fois que pour Poulet-Malassis, — Baudelaire est alité et déjà condamné — constate : « Si notre ami se tire de là, il pourra prendre une fière revanche ; car mon cher, cela est bête à dire, sa maladie lui aura fait du bien. On s'est accoutumé à parler de lui avec gravité » (Lettre inédite).

traversée (1). 11 nous la récita dès son retour. A part cette pièce et le souvenir d'une négresse qu'il avait vu fouetter, à l'île Maurice, tout ce journal de sa pénitence maritime semblait page blanche. »

La perspicacité de M. Praroncl l'a ici merveilleusement servi. Les recherches de M. le marquis Daruty de Grandpré (2) devaient établir en effet que Baudelaire, quoiqu'il en ait dit et même écrit (3), ne toucha jamais Calcutta. Mais, outre Y Albatros cité par M. Prarond, il est certain que le poète rapporta, dans ses bagages au moins, une seconde pièce, — l'un de ses plus fameux sonnets, A une dame créole :

Au pays parfumé que le soleil caresse...

La lettre qui accompagnait cet envoi, si heureusement retrouvée par M. de Grandpré, est précieuse parce qu'elle nous fournit un échantillon de la poli-

(1) 11 est à remarquer que ce beau sonnet, Y Albatros, ne figure pas clans la première édition des Fleurs du mal qu'il n'eût pourtant pas déparée, et que le poète ne semble en avoir fait part à ses amis de la seconde époque, Poulet-Malassis et Asselineau, que deux ans plus tard ; mais Baudelaire retouchait ses vers jusqu'au moment de l'impression. Ainsi, pour ce sonnet, le texte, que nous donne la seconde édition des Fleurs du mal, diffère du texte communiqué à Asselineau.

(2) La Plume, nos des Ier et i5 août 1893.

(3) « Jugez de ce que j'endure, moi qui trouve le Havre un port noir et américain, — moi qui ai commencé à faire connaissance avec l'eau et le ciel à Bordeaux, à Bourbon et à Calcutta, jugez ce que j'endure... » (Lettre à Ancelle, citée plus loin).

tcssc recherchée, presque dogmatique, où Baudelaire s'appliqua toujours, et une preuve nouvelle de l'effet « baroque » qu'il produisait parfois, dès cette époque :

Le 20 octobre i84i.

« Mon bon Monsieur Au tard de Bragard, vous m'avez demandé quelques vers à Maurice pour votre femme, et je ne vous ai pas oublié. Gomme il est bon, décent et convenable que des vers adressés à une dame par un jeune homme passent par les mains de son mari avant d'arriver à elle, c'est à vous que je

es envoie, afin que vous ne les lui montriez que si cela vous

lait.

Depuis que je vous ai quitté, j'ai souvent pensé à vous et à vos excellents amis... Si je n'aimais et si je ne regrettais pas tant Paris, je resterais le plus longtemps possible auprès de vous et je vous forcerais à m'aimer et à me trouver un peu moins baroque que je n'en ai l'air... »

Deux mois après son retour en France, Baudelaire était majeur. Son beau-père, que le conseil de famille lui avait donné pour subrogé-tuteur, lui rendit des comptes. L'héritage paternel était resté jusqu'alors indivis entre les deux frères. Charles préférant recevoir sa part en argent, on vendit une portion des terrains de \euilly. Claude garda la sienne et fit sagement ; car, en i852, ils acquirent une plus-value considérable, dont leur propriétaire profita.

Riche d'un capital de 76.000 francs environ, libre, par suite, de vivre désormais à sa guise, « Charles alla s'installer, dès le mois de juin 1842, quai de Béthune, n° 10, dans un rez-de-chaussée composé d'une chambre unique, très haute (1) ». Le calme et la solitude du quartier, favorables au travail, l'avaient séduit. Ses amis, qu'il avait retrouvés avec une joie cordialement partagée (2), s'effrayèrent, pour lui et pour eux, de le voir s'isoler ainsi.

(1) Notes de M. Prarond.

(2) « Baudelaire s'épanouissait avec Yécole normande. Pensez donc! Deux Normands, un Picard, un Languedo-

lie Saint-Louis nous paraissait un pays bien plus perdu que l'île Maurice. — « Vous vous ennuierez si loin, lui disais* jc. — Non., répondait-il, le renard aime son terrier (t) »

Il sembla d'abord que ses amis eussent prévu juste, car il ne tarda pas à quitter son quartier latin pour aller demeurer au cœur du faubourg Saint-Germain, rue Vanneau ; il lui revint pourtant bientôt, et s'installa dans le voisinage de son premier domicile, quai d'Anjou, à l'hôtel Pimodan, où il devait séjourner plus longtemps, deux ans peut-être.

Th. de Banville, dans ses Souvenirs, a fait une très intéressante description de ce logis. Asselincau Vie de Baudelaire, pages 7-8) en a parlé aussi, dans des termes qui donnent une idée plus modeste et peut-être plus conforme à la réalité, du « luxe » de son ami. L'appartement, rempli de meubles gigantesques et somptueux, était situé sous Jes combles, et se composait de deux chambres et d'un cabinet. Le loyer ne dépassait pas trois cent cinquante francs :

« Je revois en ce moment la chambre principale, la chambre à coucher et cabinet de travail, uniformément tendue sur les

que la Providence avait réunis pour la plus grande gloire de l'amitié, qui vivaient eu parlant tout haut leur pensée, tous amoureux de l'amitié et la pratiquant avec une simplicité et une sincérité telles (pic pour eux encore, à l'heure qu'il est, en i845, c'est hier, c'est aujourd'hui ! ! cette simplicité et cette sincérité qui attiraient et retenaient Baudelaire, parce qu'il savait, mieux que per-

>nne, ce qui lui manquait de ce côté et se compensait

îez nous » (Notes de M. Jules Buisson).

(\) Notes de M. Prarond.

murs et au plafond d'un papier rouge et noir, et éclairée par une seule fenêtre dont les carreaux, jusqu'aux pénultièmes inclusivement, étaient dépolis « afin de ne voir que le ciel », disait-il. »

Les notes de M. Prarond ajoutent à ces renseignements un détail qui a son prix, car il nous montre le futur critique d'art faisant son éducation à ses dépens. Passionné alors pour les vieux maîtres, Baudelaire croyait avoir découvert des Bassan, et quand on Fallait voir, on le trouvait en contemplation devant des toiles de l'école italienne (i). À M. Hignard il affirma même

(i) M. Le Vavasseur complète ce récit par un curieux commentaire : a Les Bassan et les meubles étranges qui ornaient le logis de Baudelaire, provenaient, je crois, d'une source indiquée par Molière dans Y Avare et qui, dès ce temps, alimentait les fils de famille, à court d'argent. » Le jeune poète était, en effet, la proie d'un brocanteur dont le magasin se trouvait au rez-de-ebaussée de l'hôtel Pimodan. Cet homme abusa de l'inexpérience de son client pour lui faire prendre des engagements très onéreux qui pesèrent sur toute sa vie. Les embarras et les poursuites judiciaires, qu'ils entraînèrent, furent au nombre des causes qui lui firent quitter Paris pour Bruxelles en i864- Le 2 septembre de cette année-là, il écrivait à M. Ancelle : « Vous connaissez par cœur l'affaire A... Je crois sérieusement que j'ai reçu de lui quatre mille francs. Je lui ai souscrit, dans ma jeunesse, des effets pour quinze mille francs. » Après la mort de son fils, Mme Aupick, sur le conseil de M. Ancelle, contesta la légitimité de cette créance qui fut réduite de plus de moitié, par arrêt du tribunal de la Seine. Dans une lettre à la mère de son ami, Asselineau la félicite de cet heureux dénouement de son procès.

Baudelaire avait d'ailleurs, bien avant qu'il ne fût de

faire le commerce des tableaux. Mais, pour ce dernier témoignage, peut-être convient-il de ne l'accueillir qu'avec circonspection. Non que la véracité de son auteur soit mise ici en doute ! Mais M. ïlignard qui conclut, après une heure passée dans la conversation de Baudelaire et de ses amis : « J'étais comme un Ovide chez les Gètes, ne comprenant pas, n'étant pas compris », et encore : « Je sortis de là avec les plus tristes pressentiments sur l'avenir de mon pauvre ami », est-il bien sûr de n'avoir rien laissé percer de son étonnement ni de sa commisération ? Il faut se souvenir du goût passionné qu'apportait Baudelaire à la farce et à la mystification. Sa légende est beaucoup plus touiïue que sa vie authentique.

De 18/42 à 1 8 A 5 , Baudelaire mena une vie heureuse, | remplie par l'amitié et l'étude.

Les notes de MM. Prarond et Buisson font une description très pittoresque et très piquante de ces parties quotidiennes où les après-midi passées dans la société de ses amis délassaient le poète du labeur de la matinée (i).

mode, le goût du bric-à-brac. A travers sa correspondance (v. lettres à Ancelle, Nadar, Mme Sabatier notamment), nous le voyons très souvent parler d'un dessin, d'une écritoire, d'estampes japonaises, etc. etc., découverts chez les marchands de curiosités. Il prisait fort aussi les belles reliures et faisait habiller luxueusement, par Cape ou Lortic, les livres que ses amis lui envoyaient. Ces dépenses, on pense bien, n'allaient pas sans écorner considérablement son maigre revenu.

(1) M. Buisson confirme le témoignage de MM. Le Vavasseur et Prarond, qui nous révèle un Baudelaire souvent

38 CHAULES BAUDELAIRE

« Nous vagabondions beaucoup ensemble, allant dîner. chez le marchand de vin Duval, au coin de la rue Voltaire et de la place de l'Odéon, tantôt à la Tour d'argent, non loin du pont qui mène au quai de Béthune, très souvent hors barrière, du cote de Plaisance ou plus loin, dans un bon cabaret, bien au delà du faubourg Saint-Jacques, au moulin de Montsouris, dans des terrains alors presque vagues, plantés depuis, creuses, arrosés en parc. Nous avions là, autour de nous, un gazon maigre, un bout de haie, quelques arbres ; puis, d'un côté, la vue jusqu'au fort de Charenton ; de l'autre, la vue de tout Paris. Un bon coin pour philosopher. Ainsi, sur les cinq heures en été, nous nous mettions en quête d'un endroit méprisé des bourgeois et commode aux entretiens de haute et fine graisse, littéraire ou artistique, morale même. La chaussée du Maine et la rue de la Tombe- Issoire ont entendu, certains jours, des propositions, des déclarations à faire crouler l'Institut. »

Pour ce petit groupe d'amis, qui festoyaient et devisaient si joyeusement, le plaisir n'excluait pas le travail. Les deux intimes, MM. Prarond et Le Yavasseur, doués de la verve la plus facile, avaient un volume tout prêt à paraître. Dans la ferveur de leur amitié, ils proposèrent à Baudelaire de contribuer, pour un tiers, au livre de 'poésies qu'ils allaient

gai, dans sa première jeunesse ou, du moins, encore exempt de ces noires mélancolies qui firent plus tard son génie et son malheur :

« On est en train de grossir Baudelaire et de le gourmer à la mode pessimiste. Ah ! je vous assure qu'en i8/j3, attablés à la Tour d'argent, dans l'île Saint Louis ou ailleurs, nous trouvions, l'Ecole normande et Baudelaire, que la vie valait la peine d'être vécue. Ne l'affublez pas trop en précurseur bien qu'il y ait eu, par le fait, un peu de cela en lui. Une nature poétique, rare, tant que vous voudrez, mais du précurseur, avec discrétion. »

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE 3o,

iter, à frais communs, et publier sous ce titre vague : Vers (Paris, i843) (i).

Baudelaire accepta d'abord, et leur demanda même de s'adjoindre un de ses amis, M. Auguste Dozon, poète de talent, qui, en effet, figure dans le recueil,

Idus la signature : d'Argonne, empruntée au nom de 3ii pays natal. Mais, au dernier moment, Baudelaire 2 retira ; une note de M. Le Yavasseur explique pour uel motif :

« Il m'avait remis ses manuscrits. C'était Vcbaache de quelques ièces insérées depuis dans les Fleurs damai (Spleen et Idéal). >ans faire la grimace, je fis mes observations. Je voulus même, imprudent et indiscret ami, corriger le poète. Baudelaire ne dit rien, ne se fâcha point, et retira sa part de collaborateur . Il fit bien. Son étoffe était d'une autre trame que notre calicot, et nous parûmes seuls (2). »

(1) On trouve notamment dans ce volume un sonnet où M. Le Yavasseur lance Panatlièmc contre l'Olympe, et qui se termine par ce vers :

Dieu joyeux, je vous hais ; Jésus n'a jamais ri !

Baudelaire qui, selon le témoignage de M. Buisson, aimait à le ressasser, en a longuement développé l'idée dans son Essence du rire.

Au sujet de l'influence que put exercer sur son esprit le petit groupe où il vivait, remarquons encore que le livre où MM. Prarond, Levavasseur et Aug. Dozon avaient réuni leurs premières productions, dégage un spiritua-

isme particulièrement catholique.

(2) C'est à cette collaboration manquée que M. Le Vaisseur, s'adressant à son ami Prarond, dans le petit oème La Rime, fait l'allusion que voici : « .Nous aimions follement la rime : Baudelaire

Baudelaire ne voulait encore rien publier ; mais d'après les échantillons qu'ils en connaissaient, ses amis avaient déjà pris une très haute opinion de son talent poétique. De tout temps, il avait aimé déclamer des vers, habitude qui lui avait fait au collège, nous l'avons dit, un renom de cerveau exalté. Avec ses amis, c'était un de ses plus vifs plaisirs. M. Prarond se souvient de lui avoir entendu réciter, o d'un ton tragique », le début de la première satire de Boileau : Damon, ce grand auteur, etc.

Quand il composa lui-même des poésies, il les lut dans les divers cénacles de ses amis (i). M. Cousin,

Avait-il peur de voir, par un souci puéril,

L'originalité de sa muse en péril ?

Et son indépendance était-elle effravée

De suivre, en cet amour, une route frayée ?

Peut-être : parmi ceux d'hier et d'aujourd'hui,

jNul ne fut moins banal ni moins naïf que lui. »

(î) Dans un article de la Liberté (23 septembre 1887), écrit lorsque parut la première édition de cette Etude biographique, et auquel nous emprunterons tout à l'heure un portrait de Baudelaire à trente-cinq ans, l'auteur (M. Emile de Molènes) rapporte avoir « entendu » de la bouche du poète, les lignes qu'il lit dans Fusées. Arsène Houssaye (Le Gaulois, 5 octobre 1897) raconte une anecdote plus caractéristique encore : Baudelaire aurait pris, à ses débuts, « un homme pour masque ; Privât d'Anglemont, un grand diable blond qu'on eût dit cousin de Nadar par l'entrain, par l'esprit, par le jeu des bras et des jambes. Baudelaire dicta ses premiers sonnets à son ami, qui les signa. D'Anglernont me les apporta en compagnie du poète, qui voulait juger de l'effet qu'ils produiraient... D'Anglernont me lut les sonnets, qui étaient

qui faisait partie d'un autre groupe que MM. Le Vavasseur, Prarond et Buisson, décrit ces récitations : « Après s'être fait quelque peu prier, il nous disait, ou plutôt nous psalmodiait ses vers d'une voix monotone, mais impérieuse, et qui forçait l'attention des profanes (i). »

Le même camarade de collège parle de certaines pièces, du genre des Juvenilia, qu'il avait entendues, et qu'il n'a pas retrouvées dans le recueil de 1857. Asselineau raconte avoir vu chez Baudelaire, en i85o, le lanuscrit du livre qui devait s'appeler les Fleurs du mal, « deux volumes in— 4°j cartonnés et dorés (2) », et M. Champfleury affirme qu'à l'époque où ils en-

fort beaux ; mais l'Edgar Poe français n'y montrait pas encore son coup de griffe, a Moi aussi, me dit-il, je fais des sonnets, mais pas si bête de les montrer. La poésie est une fleur rarissime, qu'il faut respirer, cueillir et effeuiller soi-même dans la religion de la fière solitude. La nature n'a pas fait des poètes pour qu'ils soient des comédiens ». Mais, en disant cela, Baudelaire prit les sonnets de d'Anglçrnont, — ou plutôt ses sonnets à lui, — et me pria de les publier dans V Artiste, ce que je fis. J'avais percé le. mystère. Baudelaire aimait beaucoup ce jeu de cache-cache. Alors il jouait aussi à l'Alcibiade, mais il coupait trop .souvent la queue de son chien... »

(1) Charles Baudelaire, Souvenirs-correspondances, etc., P' 8. — M. de Banville parle aussi de la « voix ferme, pure et musicale » de son ami (Mes Souvenirs, p. 83).

(2) Vie de Baudelaire, p. 87.

\ . '-ncore dans le Charles Baudelaire, lettres (Société ifa Mercure de France), le billet à M. Ancelle, du 10 janvi«i i85o.

lièrent en relations (i8/j5), on prétendait que le poète <( avait déjà un volume de vers tout prêt pour l'impression ».

M. Prarond est encore plus affirmatif et plus précis :

« Voici, et sans nul doute, les titres des pièces dites par lui, vers ce temps (i843), entendues par nous, par moi :

« L'Albatros, la seule pièce bien certainement rapportée de son voyage, c'est-à-dire composée pendant le voyage ; Don Juan aux enjers, la Géante ; la pièce XXV (i), Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne, écrite après la connaissance de Jeanne (a).

« Une charogne ; XXXIII. Une nuit que j'élaispies d'une affreuse juive, une des plus anciennes pièces de Baudelaire, puisque c'est, avec Don Juan aux enjers, une des- premières que je lui ai entendu réciter ; A une Malabaraise ; le Rebelle ; les Yeux de mon enjant ; GXXIII. Je n'ai pas oublié, voisine de la ville, une des plus anciennes ; CXXIV. La Servante au grand cœur, une des plus anciennes aussi ; GXXVTI. La diane chantait dans la cour des casernes, déjà parfaite et arrêtée. Cette pièce doit se rapporter à un temps où, demeurant avec sa mère et son beau-père le général, il entendait en effet la trompette matinale ; VAme du vin ; le Vin du chiffonnier; le Vin de l'assassin (Allégorie. Je me rappelle bien, du moins, les deux premiers vers).

« Je suis certain que toutes ces pièces étaient composées avant la fin de i843. ^

« Baudelaire, ma mémoire m'en convainc, a toujours beaucoup remanié et corrigé ses vers, jusqu'au jour où il les a publiés dans des revues, dans des journaux, dans la Revue des Deux-Mondes, et enfin en librairie, sous le nom de Fleurs du mal. »

(i) Toutes les indications de numéros, qui suivent, sont prises, par M. Prarond, de l'édition des OEuvres complètes.

(2) Jeanne Duval, la maîtresse qui a suggéré au poète nombre de pièces des Fleurs du mal (Voir plus loin, cli. IV.)

La poésie de Baudelaire était personnelle au pre- \ mier chef, originale dans le fond comme dans la forme. Mais une forte dose d'imitation entrait dans son dandysme. Familier de très bonne heure avec la littérature anglaise (i), il y avait connu et admiré ce type dont elle a toujours fait, du Lovelace de Richardson au Pelham de Buhver, un de ses thèmes favoris.

Ce que Baudelaire aime et admire le plus dans le dandysme, c'est le constant sacrifice de la nature à l'art. Plusieurs passages de ses journaux intimes révèlent sur ce point sa pensée entière. On lit dans Mon cœur mis à nu :

« La femme est le contraire du dandy. Donc, elle doit faire horreur. La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable. Aussi est-elle toujours vulgaire, c'est-à-dire le contraire du dandy. »

(Du dandy. Baudelaire se donna, de très bonne heure, les dehors impassibles, la froide et ironique poli lesse, ainsi que la toilette fashionable. Un moment,

(Y) Sa mère lui avait certainement appris la langue de Shakespeare. Ciiampfleury (Souvenirs de jeunesse) cite parmi les écrivains les plus aimés de son ami : Maturin, Lewis, Mathews. Ils lui étaient chers pour le caractère nique — d'aucuns, à cette époque, disaient frénétique, — de leur talent. On le verra plus tard exprimer, flans une lettre à Sainte-Beuve, un véritable enthou-

sme pour Shelley, et, dans son projet de lettre à Jules Janin, admirer le génie salamandrin de Byron. Ses Parmii,: artificiels sont, en grande partie, un résumé du livre célèbre de Thomas de Ouincey : the Confessions of

English opiam-eater, et ses traductions d'Edgar Poe forment la portion la plus considérable de son œuvre.

l\[\ CHARLES BAUDELAIRE

— c'est M. Hignard qui nous le raconte, — il semble avoir sacrifié à l'exubérance romantique et s'être complu à scandaliser le « philistin ».

M . Hignard le rencontra près de l'Odéon :

« Toujours beau, charmant, distingué, un justaucorps de velours serré à la taille lui donnait l'aspect de ces jeunes patriciens de Venise dont Titien nous a laissé les portraits.

« Il était sans chapeau. Il m'expliqua que c'était non seulement une habitude, mais un parti-pris. Ainsi nu-tête, même aux extrémités de Paris, et si loin qu'il fût de sa demeure, il aimait à passer pour un habitant du quartier. »

Mais la période du justaucorps de velours ne dura guère, car l'auteur de la notice biographique du recueil des Souvenirs-Correspondances, décrit ainsi le costume original et immuable que son ami portait, vers i8.4o :

« Pas un pli de son habit qui ne fût raisonné. Aussi quelle merveille que ce costume noir, toujours le même, à toute heure, en toute saison, ce froc d'une ampleur si gracieuse, dont une main cultivée taquinait les revers ; cette cravate si joliment nouée, ce gilet long, fermant très haut le premier de ses douze boulons et négligemment entr'ouvert sur une chemise si fine, aux manchettes plissées, ce pantalon « tirebouchonnant » sur des souliers d'un lustre irréprochable ! »

Voici, d'après le témoignage de M. Le Yavasseur, un autre costume de Baudelaire, celui qu'il adopta en 18^2, quand il voulut s'habiller d'une façon qui répondit à son humeur de plus en plus grave :

« Baudelaire s'était composé une tenue à la fois anglaise et romantique. Byron habillé par Brummel. Chapeau haute forme, habit noir très ample, « boutonnable », quoique flottant,

manches larges, basques assez carrées pour draper, assez ajustées pour garder le caractère laïque, gilet de Casimir noir, demi-droit, demi-montant, aisé, cravate noire à larges bouts, très bien nouée sans raideur, plus près du foulard que du carcan. Pantalon de Casimir ou de drap fin, non collant. Souliers lacés ou escarpins bas, noirs en hiver et blancs en été. Au demeurant, le déshabillé le plus habillé et l'habillé le plus déshabillé du monde. Complet invariable et de toute saison (i). »

De cette toilette, empreinte de britannisme, et qui isait à l'excentricité, M. Buisson donne une explicaion très judicieuse :

(i) A propos de ce costume, M. Buisson fait la remarque suivante : « Baudelaire n'était dandy que pour la bohème du temps des Cariatides et les poètes du quartier latin. On ne retrouverait le large habit noir habituel, boutonné jnsqu'au-dessus des hanches, que dans une eauforte d'après Courbet très jeune, gravée par Masson pour le volume de Théophile Silvestre. »

C'est à cette période d'élégance que se rattache l'anecdote conte'e par M. Champfleury (Souvenirs et portraits de jeunesse, p. 336/ : « Baudelaire fit mander, une fois, un tailleur. 11 voulait un habit bleu, à boutons de métal, pareil à celui de Gœthe, qu'on voit sur les pipes de porcelaine, en Allemagne. Plusieurs rendez-vous furent pris avec le tailleur. Baudelaire n'était jamais content : les manches ne faisaient pas assez de plis, les basques étaient trop courtes, le collet ne montait pas assez haut. Baudelaire demandait un collet dans lequel il pût rentrer sa tète, les jours d'orage, comme un colimaçon dans sa coquille ; lui et le tailleur passèrent huit jours à promener la craie sur cet habit bleu. Enfin, on arriva à un résultat à peu près satisfaisant. Baudelaire se logea dans l'habit, s'examina, marcha ; après quoi, se tournant d'un air aimable vers le tailleur : Faites-m'en douze comme celui-là, lui dit-il. »

« Baudelaire n'aimait ni la mauvaise tenue ni le mauvais goût, et il réagissait contre le débraillement prétenda romantique. Son habit noir, d'ailleurs pratique à l'état d'uniforme, était une pose. »

Vers i846, il avait extrêmement simplifié sa toilette. Le matin, dans les rues désertes du faubourg Saint-Germain, il sortait en blouse. M. Champfleurv. à qui je dois ce détail, le commente ainsi :

« C'était une forme nouvelle de dandysme. Notez que sous la blouse passait un pantalon noir à pieds (mode des écrivains à cette époque, Balzac, etc.) et que les pieds de ce pantalon de chambre étaient insérés dans d'élégants souliers à la Molière, que Baudelaire tenait à voir très reluisants toujours (i). »

Baudelaire fut obligé d'abdiquer de bonne heure ses prétentions à l'élégance fashionable. Son revenu ne lui suffisait pas, et voulant dépenser beaucoup, il aurait dû produire beaucoup. Mais s'il aimait le travail, il faisait de vains efforts pour s'y assujettir ; — maint passage de Mon cœur mis à nu et de ses correspondances l'atteste. C'est qu'il lui manquait la force de

(i) La blouse étant de mise pendant la période où Baudelaire afficha des sympathies démocratiques, de 18A8 à i85i, il la porta souvent, au cours de ces trois ans. Plus tard, sa toilette fut moins excentrique, mais resta bizarre. La première fois que je le rencontrai, en juin i854, il était vêtu d'un paletot d'hiver, et son cou disparaissait dans un vaste foulard jaune et rouge à dessins éclatants.

Dans les deux dernières années qu'il passa à Paris (1862- 1864), Baudelaire porta sans vergogne des habits râpés. Il n'avait plus qu'un luxe, le linge blanc. Même en Belgique, sa toilette se faisait remarquer par un soin minutieux.

renoncer aux habitudes de flânerie, que sa vive imagination lui imposait despotiquement (j).

(i) Voir surtout dans Œuvres Posthumes, Mon cœur mis à nu, passim. Ailleurs, il parle de son vagabondage et de sa vie nomade. Le 3 novembre i858, il écrivait à Poulet-Malassis : « Je prépare toujours ma double installation nouvelle, car alors je réparerai seize ans de fainéantise. » Pour montrer que Baudelaire n'exagérait pas, voici la liste approximative mais incomplète de ses changements de domicile pendant ces seize années, c'est-à-dire epuis son retour de l'Inde (février 1842) jusqu'à la date de la lettre qui contient cet aveu si expressif : Quai de Béthune, 10. — Rue Yaneau. — Quai d'Anjou, 17, hôtel Pimodan. — Hôtel Corneille, — Rue Coquenard, 33. — Hôtel Folkestone, rue Laffitte. — Avenue de la République, q5. — Rue des Marais-du-Temple, 25. — Rue Mazarine. — Rue de Seine, 57. — Rue de Babylone, 10. — Rue Pigalle, 61. — Hôtel Voltaire, quai Voltaire. — Rue Beautreillis, 22, sans compter plusieurs domiciles de passage qui ne sont pas mentionnés dans sa correspondance et ses fréquents séjours chez sa mère à Honfleur.

Asselineau, dans sa Vie de Baudelaire, a essayé d'expliquer l'improductivité de son ami par l'adoption d'une méthode particulière: « Au rebours du commun des hommes qui travaillent avant de vivre et pour qui l'action est la récréation après le travail, Beaudelaire vivait d'abord. Curieux, contemplateur, analyseur, il promenait sa pensée de spectacle en spectacle et de causerie en causerie. Il la nourrissait des objets extérieurs, l'éprouvait par la contradiction ; et l'œuvre était ainsi le résumé de la vie, ou plutôt en était la fleur. »

Mais ailleurs, — dans le Recueil anecdotique qu'on trouvera plus loin, — il donne les plus somptueux détails sur le travail irrégulier et capricieux du poète.

Pour cette époque de sa vie, nous avons un portrait précieux du poète, celui que fit son ami Deroy, peintre de grand talent, qui mourut jeune, et fut pleuré par

M. Charles Toubin, qui fut des intimes amis du poète, et dont on trouvera bientôt le nom mêlé aux essais de journalisme que tenta Baudelaire, nous a fourni, lui aussi, des renseignements qui prouvent qu'en 1847, Baudelaire n'avait pas renoncé à ses habitudes de « bohémianisme » : « Il avait alors deux domiciles, l'un rue de Seine, l'autre rue de Babylone, mais, au moment des échéances, il venait me demander l'hospitalité de nuit où je demeurais avec mon frère, alors interne des hôpitaux et médecin de la Mimi de Murger... Plus d'un des morceaux des Fleurs du mal a été sinon composé, du moins fixé sur le papier chez nous. Baudelaire composait au café et dans la rue. Ses consommations au café étaient le vin blanc, et il ne consentait pas à ce qu'on lui en offrît d'autre. Sa manière de s'inviter à dîner était celle-ci : u Dites-moi, avez-vous aujourd'hui quelqu'un à dîner chez vous ? — Non, Baudelaire. — Eh bien ! je vous tiendrai compagnie. » On en était récompensé par la quantité d'hommes marquants ou illustres qu'il connaissait et dont il vous faisait faire connaissance soit chez eux, soit dans la rue ! Je lui dois d'avoir connu plus ou moins Préault, Th. Gautier, G. de Nerval, etc., et d'avoir fait, petite gloriole, une fois ou deux, la partie de dominos avec Frederick Lemaître au café de la Porte Saint- Martin, où tous les deux allaient souvent. »

M. Toubin nous donne encore ce détail qui prouve combien Baudelaire, pourtant si épris, dans son œuvre, de l'ordre et de la méthode, était loin d'y avoir plié sa vie : « Le jour où il recevait de Mme Aupick les six cents francs de son trimestre venu de Gonstantinople (on sait que le général y avait été envoyé comme ambassadeur), il en faisait deux parts, l'une destinée à payer quelques dettes

quelques-uns des plus célèbres littérateurs de sa génération.

Asselineau nous a conservé de cette toile une description minutieuse :

« La figure peinte en pleine pùte s'enlève partie sur un fond clair, partie sur une draperie rouge sombre. La physionomie est inquiète ou plutôt inquiétante; les yeux sont grands ouverts, les prunelles directes, les sourcils exhaussés ; les lèvres exultent, la bouche va parler; une barbe vierge, drue et fine, frisotte à l'entour du menton et des joues. La chevelure, très épaisse, fait touffe sur les tempes ; le corps, incliné sur le coude gauche, est serré dans un habit noir d'où s'échappent un bout de cravate blanche et des manchettes de mousseline plissée. Ajoutez à ce costume des bottes vernies, des gants clairs, et un chapeau de dandy (i), et vous aurez au complet le Baudelaire d'alors, tel

criardes, l'autre à réunir en deux ou trois fournées successives au Père Lathuille (Batignolles), alors restaurant à prix modiques, ceux de ses amis qui l'avaient le mieux aidé pendant le reste du trimestre. »

(i) M. Georges Barral, qui connut Baudelaire en Belgique, en 1864, notera :

« Il était coiffé d'un important chapeau de soie à bords larges et plats. Ce haut-de- forme, bien connu de ses amis, était élégant, très étudié, évasé d'en bas, avec une fuite savamment amincie vers l'assiette supérieure. Ce genre de chapeau, exécuté sur ses indications, et qu'il affectionnait tout particulièrement, fit son désespoir à Bruxelles. 11 ne put trouver jamais un chapelier bruxellois assez compréhensif pour en reproduire exactement le modèle. Après divers essais infructueux et des incidents comiques, il prit le parti de faire venir ses chapeaux de Paris. Il les achetait chez Camus (aujourd'hui disparu), successeur de Giverne, l'associé du fameux Gibus, chapelier, rue de l'Ancienne-Comédie, au coin de la rue Saint-André- des

qu'on le rencontrait aux alentours de son île Saint-Louis, promenant dans ces quartiers déserts et pauvres un luxe de toilette inusité (i). »

Ce n'était pas seulement, on le voit, l'excentricité de sa toilette, c'était surtout sa physionomie si caractéristique qui attirait et retenait les regards pendant que sa conversation pleine d'originalité achevait de lui conquérir l'attention de tous ceux dont il souhaitait l'estime.

Il était dès lors lié avec Théophile Gautier et s'était fait présenter à Victor Hugo (2).

Arts. Eugène Delacroix, Théophile Gautier, Louis Bouilhet, le sculpteur Etex, l'éditeur Poulet-Malassis et d'autres célébrités se fournissaient là aussi. Camus s'intitulait, avec un vif orgueil : « Chapelier des Belles-Lettres. )) (Le Petit Bleu de Bruxelles, 3i août 1901.)

(1) Un trait à relever dans ce portrait, comme dans les notes de ses amis de jeunesse, c'est sa tournure svelte et l'air délicat qu'il perdit promptement. C'est aussi le seul portrait où Baudelaire soit représenté avec ce célèbre habit noir, en queue de sifflet, qui fut un moment son costume favori (Voy. Vie de Baudelaire, p. 8-1 1).

(2) Voir le récit que Gautier, dans la préface des Œuvres complètes, fait de sa première rencontre avec Baudelaire. V. aussi de Mme Judith Gautier, Le second Rang du Collier, (Félix Juven, éd.,) où l'auteur conte avec beaucoup d'esprit quelques anecdoctes sur notre poète. — « Il affectait déjà de détester Lamartine et parlait d'Hugo avec une retenue déférente, mais sans passion enthousiaste. Lui, qui récitait beaucoup, disait peu de vers d'Hugo. Il s'était fait introduire cependant à la place Royale. Hugo, très habile d'ordinaire à renvoyer tous ses visiteurs contents, n'avait pas compris le caractère con-

centré et tout parisien de Baudelaire. Il lui avait conseillé un séjour à la campagne, le travail dans la solitude, une sorte de retraite. Baudelaire allait, mais fort rarement, je crois, visiter Victor Hugo, de 1842 à 1846. Il lui dédia successivement plusieurs Fleurs du mal. » (Notes de M. Prarond.)

Les journaux intimes de Baudelaire et sa correspondance contiennent de curieux passages qui prouvent que l'amitié, qui n'a cessé d'unir officiellement les deux poètes, recouvrait de sourdes dissidences et, vers la fin, une antipathie profonde.

Dans le cœur d'un jeune homme, l'amitié est, de tous les instincts de tendresse, le premier en date ; ce n'est pas le plus puissant ni le plus impérieux. Il en survient vite un autre, qui le relègue au second rang.

Baudelaire a aimé, lui aussi, sans aucun doute (i),

mais à sa manière. De peur d'être tyrannisé par la

passion, il se traça une règle de conduite, dont il ne

v se départit jamais. Il fit à l'amour une large part dans

/^sa vie, mais il ne lui laissa jamais subjuguer ni son

cœur, ni sa pensée.

Une de ses premières maîtresses parait avoir été cette Sarali, dont une note de M. Prarond a révélé l'existence (2), mais qui ne mériterait pas une mention, si

(1) Des intimes du poète, M. Nadar et Louis Ménard notamment, plusieurs de ses fervents, le prince Ourousof, Léon Deschamps, M. Jean de Mittyont soutenu ou admis que Baudelaire mourut vierge. J'ai dit ailleurs ce que je pensais de cette légende (V. Un amour de Charles Bauïlelaire Journal, 3 mars 1902). Je la mentionne néanmoins ici, vu l'autorité de ses adeptes et le capital intérêt qu'elle revêtirait... si elle ne restait une légende, d'ailleurs ingénieuse.

(2) V. plus haut. Voir aussi à l'Appendice, I, les pièces de vers de MM. Prarond et Dozon.

Baudelaii

Baudelaire n'avait pas écrit, à son propos, le célèbre sonnet où il exprime la froide horreur dont le cœur de marbre d'une courtisane frappe l'amant le plus ardent (i).

Une autre, la petite mendiante rousse, à laquelle il dédia la pièce connue sous ce nom, — qui inspira à Banville l'ode A une petite chanteuse des rues, et dont Deroy a laissé un portrait.

Les liaisons éphémères, que le poète noua et dénoua

ers le même temps, dans le milieu de la bohème

oyeuse de iS^o, où l'avait introduit son ami Privât

d'Anglemont, ne purent avoir sur son cœur qu'une

influence peu profonde. D'ailleurs elles furent promp-

tement interrompues par le voyage aux Indes.

Pendant les dix mois que dura son absence, il toucha terre en divers pays ; et quoiqu'il n'ait guère eu le temps de séjourner nulle part, il eut sur sa route quelques aventures galantes.

Dans le très intéressant et spirituel volume qu'il a intitulé : Mes souvenirs, Théodore de Banville nous a conservé un fort pittoresque récit, que Baudelaire lui fit. dès leur première rencontre, de ses rapides amours, au pays des palmes et des tamariniers (2).

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