‹ Charles Baudelaire, étude biographique. Rev. et mise à jourChapitre 3 sur 38 · V. les Fleurs du mal, édition des Œuvres complètes, XXXIII · texte numérisé non relu

V. les Fleurs du mal, édition des Œuvres complètes, XXXIII

(2) « Dans je ne sais plus quel pays d'Afrique, logé chez une famille à qui ses parents l'avaient adressé, il n'avait pas tardé à être ennuyé par l'esprit banal de ses liùtes, et il s'en était allé vivre seul sur une montagne, avec une toute jeune et grande fille de couleur qui ne savait pas le français, et qui lui cuisait des ragoûts étrange-

Quoi qu'il en soit de cette histoire, il est incoritestable ([ue le poète rapporta de son voyage le culte de la \ énus noire. Théophile Gautier, qui avait reçu, lui -aussi, les confidences de son ami, était pleinement fondé à l'affirmer (i).

A peine de retour à Paris, il prit une maîtresse qui n'avait guère d'autre titre à son attention que d'être une fille de couleur (2). Jeanne Duval, figurante dans

ment pimentés dans un grand chaudron de cuivre poli, autour duquel hurlaient et dansaient des petits négrillons nus. » Voilà un récit si fortement empreint de couleur locale, qu'on est fort tenté de n'y voir qu'une de ces mystifications où Baudelaire se complaisait, uniquement pour jouir de l'étonnement de son auditeur.

(1) Œuvres complètes de Baudelaire, t. I, p. 14.

(2) M. le marquis Daruty de Grandpré rapporte :

a C'est au faubourg Montmartre que, passant un soir en compagnis de Cladel, Baudelaire aperçut Jeanne, que des ivrognes tourmentaient. D'instinct, Baudelaire s'interposa ; puis, offrant galamment le bras à la mulâtresse, il la reconduisit chez elle, abandonnant Cladel en pleine rue. »

Et M. de Grandpré ajoute en note :

a M. Léon Deschamps, directeur de La Plume, a bien voulu me conter ce détail inédit, qu'il tient lui-même de Cladel, qui fut l'intime aussi et le commensal de Baudelaire. » [La Plume, icr août 1903.)

L'anecdote a certes de la couleur et je conçois qu'elle ait séduit l'imagination de ses colporteurs... Il convient seulement d'observer que la liaison du poète et de sa Vénus noire date, sans aucun doute, de 1842, et qu'à cette époque, Léon Cladel, qui ne devait faire la connaissance de Baudelaire, qu'en 1861 — à l'occasion de ses Martyrs ridicules — avait huit ans à peine !

un de ces petits théâtres qui, dès 18/40, annonçaient les cafés-concerts, n'avait, à part sa race, rien de remarquable : ni le talent, ni la beauté, ni l'esprit, ni le cœur.

P Théodore de Banville l'a dépeinte : « Une fille de couleur d'une très haute taille, qui portait bien sa brune tête, ingénue et superbe, couronnée d'une chevelure violemment crespelée, et dont la démarche de reine, pleine d'une grâce farouche, avait quelque chose à la fois de divin et de bestial. » Mais il faut se rappeler quelle généreuse partialité Banville apportait à louer ses amis et les amies de ses amis. MM. Buisson et Prarond font de la « Yénus noire », un tableau beaucoup moins enchanteur (1).

(1) « Avez-vous connu Jeanne Duval ? — Oui, j'ai connu Jeanne. Elle venait au logis du quai de Béthune, se casait dans un fauteuil bas, près de la cheminée. Elle me faisait l'effet d'une fille très passive. Je la traitais avec beaucoup d'égards, et j'étais, me disait Baudelaire, le seul de ses amis qu'elle pût souffrir... Voici, dans mes souvenirs, le portrait de Jeanne : mulâtresse, pas très noire, pas très belle, cheveux noirs peu crépus, poitrine assez plate, de taille assez grande, marchant mal. Baudelaire lui dictait quelquefois ses vers. » (Notes de M. Prarond.)

— « Elle avait les pommettes saillantes, le teint jaune et mat, les lèvres rouges et les cheveux abondants et ondulés jusqu'à la frontière du crépu. Je retrouve son type dans une tète qui revient souvent dans les eaux-fortes du Tîépolo. » (Notes de M. Buisson.) 11 est à noter que, bien qu'il ai! chanté la beauté de sa maîtresse dans maintes pièces des Fleursda mal, Baudelaire, dans les nombreux sins qu'il fit d'elle, n'en donne qu'une idée assez peu flatteuse. Quant à l'estime où il tenait l'esprit de sa com-

Pourtant, ce fut la maîtresse favorite de Baudelaire qui, bien que trompé par elle de toutes les façons (i), lui resta toujours attaché, d'une profonde affection.

pagne, lisez dans Mon cœur mis à nu (XXXIV) : « De la haine du peuple contre la beauté. Des exemples : Jeanne... »

On n'a guère de renseignements certains sur l'origine de Jeanne — car ce point d'histoire... littéraire a été l'objet de recherches, lui aussi, l'Ile Maurice ayant revéndiqué la Vénus noire. Je crois avoir établi cependant qu'elle naquit à Saint Domingue (Lettre ouverte à Léon Deschamps, La Plume, i5 avril 1898). V. aussi, même revue, Baudelaire et Jeanne Duval, Mu Daruty de Grandpré, Ier et i5 août 1893.

(1) « Je ne lui ai jamais entendu parler d'aucune autre femme que de sa Jeanne Duval, que je ne connaissais pas encore, quand un jour nous la rencontrâmes au carrefour de la Croix-Rouge. Baudelaire s'élança vers elle, presque sur elle, l'œil étincelant et l'air furieux, et il lui parla très haut et avec beaucoup de colère. Je m'étais tenu à distance par discrétion. De retour vers moi, il me raconta que deux ou trois jours avant, il l'avait prise en flagrant délit avec son coiffeur à lui, en ajoutant qu'avec tout autre, la chose ne lui aurait rien fait ou lui aurait fait beaucoup moins, mais qu'il ne pouvait lui pardonner de Tavoir trompé avec un homme pareil. Elle n'avait pas eu l'air d'être bien vivement affectée de ses reproches. » (Notes de M. Charles Toubin.)

M. Le Vavasseur note, d'autre part :

«... Baudelaire et moi étions singulièrement préoccupés de Deburau, comme de simples Jules Janin. Nous hantions volontiers les Funambules. Habitué du lieu, avec quelques excentriques, j'étais presque un abonné, et on nous abandonnait, presque sans contrôle, une petite baignoire d'avant-scène de gauche. Un soir, la baignoire

En dépit de ses fantaisies qui ne chômaient pas, — le Carnet amoureux, nombreux en adresses, et les noies de bouquetières qu'on a trouvés dans ses papiers le prouvent assez (i), il revenait toujours à elle. On trouvera, dans la correspondance du poète avec Poulet-Malassis, de très curieux passages qui se rapportent à un caractéristique épisode de ses relations avec cette étrange maîtresse (2). Jeanne, qui avait, comme beaucoup de femmes de sa race, la passion des liqueurs fortes, s'y était livrée, dès sa jeunesse, avec tant d'em-

était occupée. Nous arrivons Baudelaire et moi et nous nous casons en face. Baudelaire avait l'œil du chat, le nez du chien et l'ouïe du sauvage. Lança-t-il un rayon, un éclair en même temps qu'un coup d'œil sur la petite loge, je ne sais, mais nous entendîmes ou plutôt il entendit le petit coup sec d'une porte qui se ferme, et, leste comme un tigre, bondit en m'entraînant à sa suite. Nous arrivâmes trop tard dans le couloir du rez-de-chaussée. Baudelaire se contint et avec une politesse exquise obtint de l'ouvreuse qui nous connaissait l'ouverture de la loge. « Ses narines frémissaient», comme eût dit La Monnaye. — Jeanne était là ! s'écria-t il avec un vrai accent de douloureuse jalousie. Je dis vrai. Pourquoi aurait-il joué la comédie'.1 nous étions seuls, mais nous étions deux et si idelaire a quelquefois posé devant lui-même, cela ne lui est jamais arrivé devant moi. »

(1) V. le très intéressant article de M. Féli Gautier, la amoureuse de Baudelaire [Mercure de France, jan- \in 1903). M. Féli Gautier, qui, depuis de longues années déjà, s'est voué tout entier à l'étude des questions baudelairiennes, a tenté, ici coin un* ailleurs, de montrer la profonde unité de la vie et de l'œuvre chez son poète. Il y a parfaitement réussi.

(•2/ Lettres des ag avril, \ et 8 mai 1809.

portement qu'elle fut, jeune encore, frappée de paralysie. Baudelaire la fit entrer, à ses frais, à l'hospice Dubois (i) et se trouva, comme toujours, victime des mensonges et des ruses, dont cette malheureuse fille se servait pour lui soutirer de l'argent. Sans se laisser rebuter par l'ingratitude et la perversité de sa maîtresse, il n'en continua pas moins de subvenir à ses besoins, et lorsque, prenant en horreur la maison de santé, dont le régime entravait ses habitudes d'intempérance, elle voulut en sortir avant la guérison, Je poète, loin de l'abandonner, vint habiter avec elle.

Cette vie d'intimité complète ne pouvait lui être que douloureuse. Il faut lire, dans ses lettres à Poulet- Malassis, quelle étrange complication vint encore aggraver, pour lui, les ennuis de ce faux mena, gâter le seul plaisir qu'il en espérait, celui de « causer a>ec une femme vieille et infirme (2) ».

Après cette dernière déception, qui mit lin, pour toujours, à l'existence commune, les relations qu'il garda, jusqu'à la fin de sa vie, avec Jeanne, n'ont pas laissé de traces dans la correspondance du poète ; niais on doit croire qu'il ne cessa de lui venir en aide, même après qu'il eut fixé sa résidence en Belgique, malgré

(1) Elle y entra le 5 avril et en sortit le 19 mai 1809.

(2) Lettre du 16 janvier 1861.

Non contente de soutirer à son malheureux amant toutes les maigres sommes qu'il parvenait à se procurer, elle lui faisait nourrir sou frère : « A travers beaucoup de pleurs, j'ai obtenu de la créature l'aveu que, depuis un an, son frère vivait chez elle, mais qu'il lui avait prêté 200 francs ! »

l'extrême gène à laquelle il était lui-même réduit. Il y avait là, pour lui, une sorte de point d'honneur, auquel il ne faillit certainement pas.

Mon cœur mis à nu atteste à quel point le sort de son ancienne maîtresse le souciait : « Ma mère et Jeanne. — Ma santé par charité, par devoir! — Maladies de Jeanne. Infirmité, solitude de ma mère. » (LXXYIII), u Jeanne ooo, ma mère 200, moi 3oo. » (LXXIX), etc.. En arrivant à Bruxelles, auprès de son fils hrusquement frappé de paralysie, Mmc Aupick trouvera une lettre où Jeanne sollicite un envoi d'argent (1).

(1 j V. à l'Appendice, vi, la lettre de Mme Aupick à Assclincau, du 24 mars 1868. — Dans une autre lettre écrite à M. Ancelle et que son texle nous permet de dater de 18G8, — car Mme Aupick y parle de la préface que vient, d'écrire Théophile Gautier pour les OLuvres complètes, — nous lisons :

« J'ai reconnu, dans la femme au serpent, cette Maryx aux belles attitudes, Jeanne, celte vilaine Jeanne qui l'a torturé de toutes manières. J'ai un monceau prodigieux de lettres d'elle à Charles, tant trouvées ici que rapportées de Bruxelles. Dans toutes, je vois des demandes inces- -,.n les d'argent. Jamais un mot de tendresse, pas même de remerciements. C'est toujours de l'argent qu'il lui faut, et de suite. J'en vois une, la dernière, datée d'avril 18GG, lorsque mon pauvre enfant était sur son lit de douleur, paralysé, et que j'étais au moment de partir pour aller le trouver. Et dans cette lettre comme dans les précédentes, elle le tiraillait, le persécutait pour de l'argent (ju'il fallait lui envoyer immédiatement. »

(Féli Gautier, Documents sur Baudelaire, Mercure de France, ic' février J<jo5.)

Que devint la malheureuse, quand elle eut perdu l'ami dont le dévouement était sans doute sa meilleure ressource? Sur ce point, tout renseignement précis fait défaut. Yiclimc de son intempérance, elle serait tombée, m'a-t-on dit, clans la plus noire misère et serait rentrée à l'hôpital pour y mourir quelques années après le décès du poète (i).

Il faut retenir de ce texte les tristes confidences sur Jeanne. Mais M,ne Aupick y a commis une étrange confusion. Maryx et la femme au serpent — Mme Sabaticr, v. plus loin, chapitre vu, — dont Gautier a tracé de si séduisants portraits dans sa préface des Q&uvres complètes, p. 8, sont deux personnes fort distinctes, et Jeanne en est une troisième.

Pour le « monceau de lettres » de Jeanne, dont parle Mme Aupick, il fut, nous a-t-on affirmé, détruit par ses soins.

(i) On ne sait, en somme, presque rien de certain sur Jeanne Duval qui, si j'en crois M. Féli Gautier (Voy. son Charles Baudelaire, Ed. Deman, éd., Bruxelles), aurait fini sous le nom de Jeanne-Prosper, dans un petit loge ment des Batignolles, et qui, vers 18U5, se faisait appeler Jeanne Lemer. J'ai découvert ce dernier détail dans un bien curieux document que son possesseur, qui tient à n'être pas autrement désigné, — a bien voulu me communiquer, sans toutefois me permettre d'en recopier que deux courts passages : c'est à savoir une lettre, datée du 3o juin i845, une façon de testament, où Baudelaire annonce à un intime son imminent suicide, et lui recommande son amie, Jeanne Lemer.

Voici les deux passages :

« Je me tue parce que je suis inutile aux autres et dangereux à moi-même. — Je me tue parce que je me crois immortel et que j'espère... »

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