‹ Charles Baudelaire, étude biographique. Rev. et mise à jourChapitre 20 sur 38 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

(( Monsieur C. Baudelaire,

» Vos épreuves seront prêtes à être corrigées samedi, 21 courant, à midi, à notre imprimerie, 5, rué des Grands-Augustins, chez Pillet fils aîné. — Je vous prie d'y mettre grande diligence et de donner le Bon à tirer séance tenante.

» J'ai l'honneur de vous saluer,

» Maxime Du Camp, (i) »

lettre de m. armand dumesxil (l>) ?

27 juin [1809.]

(( Mon cher ami,

» Je viens de lire vos deux articles du salon que m'a communiqués mon bon ami II. Val more. « Lis cela,

(1) Asselineau, on s'en souvient, fait allusion à ce billet, rédigé incontestablement en des termes un peu secs, dans ses Baudelairiana. — V. les Souvenirs littéraires de Maxime du Camp (Hachette, 1892). On sait que Le Voyage est dédié à leur auteur.

(2) Nous avons tenu entre nos mains, chez M. Ancelle,

m'a-t-il dit, tu seras content, tu y retrouveras deux mots obligeants sur Fromentin ; mais ce qui te sera au moins aussi agréable, une appréciation qui n'a rien des banalités convenues, des choses ingénieuses qui souvent vont au fond, un mépris vigoureux des jugements vulgaires joint à une chaleur sincère. »

» C'était plus qu'il n'en fallait avec votre nom pour me rendre curieux et je vous ai lu en gourmand qui ne se hâte pas. — Les deux numéros de la Revue française 1} sont là ; Eugène les trouvera en rentrant et je ne doute pas qu'il en partage mon impression qui est toute d'approbation et de contentement.

)) Je n'ai pas une individualité assez précise pour être exclusif. J'estime même chez un adversaire, en politique par exemple, car c'est sur ce terrain que je me sens le plus entier, la violence des convictions, et, dans un entretien régulier, je suis assez disposé aux concessions. Cependant, à travers mon éclectisme, j'estime l'absolu chez autrui, je suis homme à tolérer presque les exagérations — à cette condition que l'on ne m'appellera ni voleur ni canaille sous prétexte de me

l'original de cette lettre signée seulement Armand, et, sans avoir une certitu-de absolue sur son origine, nous croyons pouvoir en risquer l'attribution à M. Dumesnil, ancien condisciple de Baudelaire, et qui, nous a-t-on rapporte, l'aurait obligé plusieurs fois de ses conseils et de son influence — de cette dernière, notamment, pour lui obtenir une pension ou des secours du ministère d'Etat où il occupait une haute situation. L'Eugène dont il est ici question serait Eugène Fromentin, intime ami de M. Dumesnil.

(i) C'est donc du Salon de 1859 qu'il s'agit (Revue française, ro et 20 juin, ier et 20 juillet 1859).

convaincre que vous pensez fermement ce que vous dites.

» Ce qui me plaît clans votre talent, c'est qu'il vous appartient, que vous n'achetez ni vos idées ni vos épithètes chez le revendeur, et que vous plaidez une cause juste et que vous la plaidez bien.

» Au saut du lit, j'ai parlé de vos articles et de vous en bloc à un camarade, garçon d'esprit que j'aime de longue date, et qui, de-ci de-là, pense comme moi.

» J'ai été tout surpris de voir qu'il ne vous aimait pas. 11 me cita vos vers et votre première préface de Poe. » Il y a des beautés dans ses Fleurs du mal, beaucoup d'habileté ; mais combien d'images rebutantes, de fausse vigueur, de visions injustifiables. Ce sont des peintures de charnier, c'est une débauche de pourriture. Quant à sa prose, combien d'absurdités et de paradoxes, d'emmêlement, autant lire un livre d'algèbre. Je lis par curiosité, par entêtement, pour voir où il a prétendu me conduire, ce qu'il a voulu démontrer, et je sors de là avec l'esprit très fatigué, mais sans une conviction bien nette. »

» J'ai répondu : lis la Revue française. La langue de Baudelaire n'est pas toujours absolument fluide (bien que sa traduction soit d'une décision d'allure merveilleuse ; on voit à ses parenthèses, qu'il les déguise ou qu'il les avoue, qu'il est au contraire curieux de précision qu'il tient à ne rien omettre. Il exige un peu plus d'attention que le commun des livres, précisément parce qu'il contient davantage et qu'il envisage autant qu'il le peut une idée autrement que par ses surfaces. Il est certain d'ailleurs que plus il va,

plus il acquiert de cerlitude.il devient plus accessible sans rien sacrifier de sa personnalité, mais seulement en s'abandonnant davantage, en étant moins tendu. On comprend que la publicité n'est plus pour lui un accident, et, en se persuadant que ce qu'il n'a pas dit aujourd'hui, il le dira demain, il allège son discours d'autant. Considère du reste que ce n'est là un conteur ; c'est un esprit éminemment critique, un tempérament inquiet, nerveux, qui n'a jamais eu la prétention de se divertir, et qui cherche avant tout sa propre satisfaction dans ce qu'il produit.

» Je tenais à vous rapporter le pour et le contre. La défense ne vaut pas mieux que l'attaque ; ni l'une ni l'autre ne sont nouvelles pour vous. On est parti, pour vous juger, de votre long silence ou de bizarreries plus ou moins prouvées : certaines théories, \otre genre de vie ont fait dire que vous aviez l'esprit et le corps également malades — certains de vos vers ont encore témoigné contre vous et soulevé beaucoup de répugnances. Aujourd'hui l'approbation tend à gagner le dessus et vous prenez votre rang.

» A tel ou tel qui ne vit que par la forme, par le procédé et les complications savantes, je ne dirai rien ; — à vous mieux nourri, plus vigoureux,je dirai : simplifiez, loin d'y perdre vous y gagnerez, Vous avez les idées et la couleur, aimez la clarté qui les fait vivre . Vous avez pour vous la maturité, la sensibilité, la réflexion, allez devant vous. Je le maintiens : vous êtes en réel progrès et sur la voie de la pleine santé. Après avoir lu tant de vers résonnants, tant de critiques vides,

c'est pour moi une satisfaction sincère et très vive de relire votre critique et vos vers.

» Armand. »

« Une seule réserve : je n'entends rien à l'association que vous imaginez parfois de la philosophie et delà religion. Je déteste les doctrines de Yeuillot, je l'admire comme écrivain. Je le trouve conséquent. — Les engueulements, la vieille maîtresse et les principes de M. Barbey me paraissent être le comble du ridicule. Que m'avez-vous donc dit de votre orthodoxie? Ici vous m'échappez parfaitement. »

LETTRES DE GUSEAFH FLAURERT

Mon cher ami,

» J'ai d'abord dévoré votre volume d'un bout à l'autre, comme une cuisinière fait d'un feuilleton, et maintenant, depuis huit jours, je le relis, vers à vers, mot à mot, et franchement cela me plaît et m'enchante.

» Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne (ce qui est la première de toutes les qualités). L'originalité du style découle de la conception. La phrase est toute bourrée par l'idée, à en craquer.

» J'aime votre apreté, avec ses délicatesses de langage qui la font valoir, comme des damasquinures sur une lame fine.

(1) Publiée par le Pincebourde.

)> Voici les pièces qui m'ont le plus frappé : le sonnet XVIII : la Beauté ; c'est pour moi une œuvre de la plus haute valeur ; — et puis les pièces suivantes : Y Idéal, la Géante (que je connaissais déjà) la pièce XXV :

Avec ses vêlements ondoyants et nacrés...

» Une charogne ; Le chat (p. 79) ; Le beau Navire ; A une dame créole ; Spleen (p. ido), qui m'anavré, tant c'est juste de couleur ! Ah ! vous comprenez l'embêtement de l'existence, vous ! Vous pouvez vous vanter de cela, sans orgueil. Je m'arrête dans mon énumération. car j'aurais l'air de copier la table de votre volume. Il faut que je vous dise pourtant que je raffole cl* la pièce LXXV, Tristesse de la lune :

Qui d'une main distraite et légère caresse, Avant de s'endormir, le contour de ses seins...

et j'admire profondément le Voyage à Cythère, etc. , etc. » Quant aux critiques, je ne vous en fais aucune, parce que je ne suis pas sûr de les penser moi-même dans un quart d'heure. J'ai, en un mot, peur de dire des inepties dont j'aurais un remords immédiat. Quand je vous reverrai cet hiver, à Paris, je vous poserai seulement, sous forme dubitative et modeste, quelques questions.

» En résumé, ce qui me plaît avant tout dans votre livre, c'est que l'art y prédomine. Et puis vous chantez la chair sans l'aimer, d'une façon* triste et détachée qui m'est sympathique. Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d'Angleterre.

APPENDICE 3Gl

)> Encore une fois, mille remerciements du cadeau. Je vous serre les deux: mains très fort.

)) À VOUS. )) Croisset, i3 juillet.

Vendredi, i^août [1867.]

» Je viens d'apprendre que vous êtes poursuivi à cause de votre volume ; la chose est déjà un peu ancienne, me dit-on. Je ne sais rien du tout, car je vis ici comme à cent mille lieues de Paris.

» Pourquoi ? Contre qui avez-vous attenté ? Est-ce la religion ') Sont-ce les mœurs ? Avez-vous passé en justice ? Quand sera-ce ? etc.

» Ceci est du nouveau : poursuivre un volume de vois ! Jusqu'à présent la magistrature laissait la poésie fort tranquille.

» Je suis grandement indigné. Donnez-moi des détails sur votre affaire si ça ne vous embête pas trop, et recevez mille poignées de mains des plus cordiales.

» A vous. »

« Mon cher ami,

)> J'ai reçu les articles sur votre volume. Celui <!' Vsselineau m'a fait grand plaisir. Il est, par parenthèse, bien aimable pour moi. Dites-lui de ma part un petit mot de remerciement. Tenez-moi au courant de votre affairé, si ça ne vous ennuie pas trop. Je m'y

intéresse comme si elle me regardait personnellement. Cette poursuite n'a aucun sens. Elle me révolte.

)) Et on vient de rendre des honneurs nationaux à Béranger ! à ce sale bourgeois qui a chanté les amours faciles et les habits râpés !

» J'imagine que, dans l'effervescence d'enthousiasme où l'on est à l'encontre de cette glorieuse binette, quelques fragments de ses chansons (qui ne sont pas des chansons, mais des odes de Prudhomme), lus à l'audience, seraient d'un bel effet. Je vous recommande ma Jeanneton, la Bacchante, la Grand'mère, etc. Tout cela est aussi riche de poésie que de morale. Et puisqu'on vous accuse, sans doute, d'outrage aux mœurs et à la religion, je crois qu'un parallèle entre vous deux ne serait pas maladroit. Communiquez cette idée (pour ce qu'elle vaut?) à votre avocat (i).

» Yoilà tout ce que j'avais à vous dire, — et je vous serre les mains.

Page 1