‹ Charles Baudelaire, étude biographique. Rev. et mise à jourChapitre 26 sur 38 · LETTRES DE MADAME PAUL MEURICE · texte numérisé non relu

LETTRES DE MADAME PAUL MEURICE

« Je m'étais impose de ne pas vous inonder de mes réponses, mais... ; il survient toujours un mais, pour triompher d'une résolution difficile, et ce mais avait l'habileté de se présenter à moi avec l'apparence de vous être bon à quelque chose. Le lundi qui a suivi ma première épître, la conversation ci-après avait lieu devant moi, entre mon mari et le représentant de la maison Lacroix \erboecke...(V vous parlez de mots impossibles, en voilà un qui me trouble, rien qu'à le lire;

(i) Lettres publiées par M. Féli Gautier dans ses Documents sur Baudelaire [Mercure de France, i5/3 1906). V. les lettres de Baudelaire à Mm<~ Meurice, 3 janvier et 24 mai i805, et aussi la lettre à Malassis du i3 décembre

Dans les premiers temps que Baudelaire fréquentait dans le salon de l'avenue Frochot, ses rapports avec Mmc Meurice n'avaient été rien moins cpie sympathiques. (( Mme Meurice rencontra une fois Baudelaire, qui avait un crêpe à son chapeau, — me contait l'autre soir M. Troubat, — et lui dit : « Est-ce bien sincère, ce crêpe ? N'est-ce pas un simulacre de deuil ? Avez-vous réellement perdu un de vos parents ? »

Avec le temps cependant, M,nc Meurice avait reconnu quelles hautes vertus s'alliaient à tant de faiblesses dans la nature quelque peu déconcertante du poète. Et une grande, compréhensive et sincère amitié avait succédé à sa défiance peu déguisée.

(2) Lacroix- Verboeckhoven.

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s'il fallait le prononcer, grand Dieu !) : « Que publiezvous, que publlerez-vous ? demandait mon mari. — « Des inepties pour la caisse, contre la caisse, la traduction d'un beau livre, le Melmoth, de Maturin. — De qui la traduction ? — De Judith (du Théâtre français). )) Grimaces très significatives de mon mari. — Pourquoi navez-vous pas demandé cette traduction à Baudelaire ? Lui, seul, pouvait la bien faire, etc., etc.» Vrai, mon mari a été très gentil, et j'ai regretté que vous n'entendiez pas tout ce qu'il a dit de vous ; vous auriez pardonné certaine boutade. — Guérin a expliqué l'affaire : Judith proposant à Lacroix Yerboucke la traduction d'un infime inconnu, un Maturin ; et Lacroix acceptant, dédaigneusement. Donc, impossibilité de donner à César ce qui appartient à Judith. J'avais envie de vous mettre au courant de cette affaire, et de vous engager à aller trouver Lacroix ; qui sait si on ne serait pas parvenu, dans l'intérêt de tous, à mettre Judith de côté? Vous ne me répondiez pas, j<i me suis intimidée, et j'ai gardé le silence, aussi. Hier, Guérin, que nous avions gagné à vous, et inquiété sur Judith, est revenu nous voir, et a reparlé de Melmoth. Il a effrayé la malheureuse sur la lâche qu'elle a prise si légèrement, et lui a inspiré le désir de votre collaboration ; cela irait tout seul, si vous n'étiez à Bruxelles. Que diable faites-vous en Belgique? car, vos raisons sont si mauvaises ! Mon mari a insisté pour qu'il y ait une préface de vous. Est-ce préface, est-ce introduction, est-ce notice qu'il a dit, je ne me rappelle pas ; enfin, quelque chose de vous en tête de l'ouvrage. Cela est dans l'intention de la Judith ; mais.

vous êtes à Bruxelles ! — J'ai dit. Vous voilà au fait ; voyez si le cœur vous en dit ; voyez Lacroix Verboccken ; et, si cela est nécessaire, Guérin et mon mari vous appuieront.

» Maintenant, cher Monsieur, comme je n'ai pas laissé lire à mon mari tout ce que vous m'avez raconté pour distraire ma triste vie, il ne doit pas se douter que je vous mets directement dans la confidence de ces conversations. Mettons, si vous voulez, que j'ai raconté cela à Manet ou à Bracquemond, et que c'est l'un d'eux qui vous a écrit.

» Ah ! pendez-vous : il y a eu une soirée chez Manet, et vous n'y étiez pas ! Tout le monde, en grande tenue. La commandante, peu vêtue, mais de satin, avait des remparts, des tours, des balistes. des cabestans d'argent, sur la tête, le cou, les bras. C'était très militaire, et Polyte triomphait. La S... avait cet éclat emprunté, dont elle a Fart de peindre, etc., 'plus une coiffure grecque, qui allait à merveille à sa jolie tête. Mmc Aubry absente. Mme Brunet, absente. Mme Marjolin, absente ; mais, des dames inconnues, brunes, blondes, se pressaient dans le salon. Les hommes, vous les connaissez tous, timides comme des poissons rouges, pudiques comme des éléphants, ou sauvages comme des ours ; ils ont résolu de nous fuir comme des pestiférées, et se sont installés dans la salle à manger.

» Manet allait des unes aux autres, dans le fallacieux espoir d'un rapprochement. La musique les attirait un instant ; puis, après, ils se sauvaient, tant qu'ils pouvaient. Il y a eu trêve au moment du thé ; on s'est

réuni pour manger des pâtisseries exquises, et boire des infusions enivrantes. Mais, la cigarette a de nouveau séparé les deux partis. Cependant, Mm0 Manet a joué comme un ange ; M. Bosch a gratté sa guitare, comme un bijou ; Chérubin-Astruc a chanté ; la commandante Thérèse a chanté aussi. Je vous parle de la commandante, parce que, si vous ne vous intéressez, pas à elle, elle s'intéresse à vous ; et cela revient au même.

)> Nous nous sommes séparés, à regret, à 2 heures du matin. Oh ! l'horrible temps au dehors, la pluie, la neige, le froid, le noir, brrr ! je suis gelée, quand je m'en souviens ; même là, au coin de mon feu où jesuis si bien. Vous l'avez abandonné, déserteur que vous êtes. Je voudrais bien ne pas vous regretter, et faire comme Paris, qui commence à prendre son parti de votre absence ; mais non, je ne peux pas. Je ne pardonnerai jamais à ce grand dadais de Stevens de vous avoir envoyé boire la bière de sa patrie.

« Moi aussi, je vous serre vigoureusement la main. »

[i865.] « Cher monsieur,

)) Manet dit que vous me demandez. Eh bien ! me voilà ! — Comme il m'ennuie de ne pas vous voir, je profite vite de votre appel pour causer un instant avec vous. — Mais, qu'atlendez-vous ? que me voulez-vous ? de quoi désirez-vous que je vous parle? Depuis quelque

temps, la vie est d'une monotonie écœurante. Je me lève, j<i Nais, je viens* je rêve, je me mets en colère, je m'en rcpens,jcne sais si j'aime ou si je déteste l'humanité, variant entre ces deux opinions vingt fois à L'heure : je prie mon Dieu, à moi, qui ne ressemble guère au vôtre; est-ce que je lis? — Quelquefois quand vous m'envoyez un bon livre ; je me demande le soir si, -dans ma journée, j'ai été une bonne ou une méchante femme; je prends de bonnes résolutions que, le lendemain, j'ai trop de peine à tenir; puis, la journée finie, je m'endors. C'est à recommencer tous les jours, toutes les semaines, etc. ,etc. . . Vous voyez qu'il n'y a là aucun petit coin intéressant pour vous. \on, vraiment, il ne se passe rien de racontable autour de nous. Quoique habitant Bruxelles, vous connaissez Paris mieux que moi, bien sûr. Vous savez ce qui s'y dit. s'y écrit, s'y passe, s'y publie. Vous avez vu notre Exposition de peinture par des yeux meilleurs que les miens. Vous lisez tous les feuilletons qui en parlent, que pourrais-je en dire? Je n'ai même plus la possibilité d'exercer sur Cabanel ma verve satirique, j'arriverais après About et Saint- Victor, qui ont tout à fait gâté le métier. Ce Saint- Victor, surtout, quel feuilleton de portière !

» D'ailleurs, je ne suis allée au Salon qu'une fois ; il faut vous dire que, depuis le 2 mai, je suis comme qui dirait malade. — Un anthrax, — bénin, dit le médecin. Je le prétends fort méchant; car, il m'a fait beaucoup souffrir et m'empêche de sortir. J'ai voulu ta ter de la maladie ; j'ai cru que j'allais ramener un peu d'intérêt sur moi. Hélas ! je n'ai point pâli, je n'ai

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point maigri. Loin de s'apitoyer sur ma santé, on m'a laissée seule avec ma fièvre. Foin des hommes ! Foin des amis ! lorsqu'on gémit, ils vous plantent là. Donc, je me soigne; donc, je veux guérir. Vive la santé ! Vive aussi l'homéopathie, qui soigne proprement, avec une simple cuillerée d'eau distillée.

» Pendant que je vous écris, j'entends le chemin de fer, qui file vers Bruxelles. Voilà-t-il pas une jolie invention que cette grosse mécanique, qui rue, renifle, pour emporter, rapporter, tous les jours, des milliers d'indifférents, à des milliers de kilomètres, et qui n'a pas l'intelligence de vous enlever de cette satanée Belgique, où je suppose que vous ne vivez qu'à moitié, pour vous rendre à vos amis, éplorés de votre trop longue absence. Oui, va, stupide machine, siffle-toi, siffle ton inutilité, siffle ceux que tu portes, siffle aussi celui que tu laisses, puisqu'il se plaît loin de nous. Ah ! si vous étiez à Paris, vous viendriez fumer votre cigarette dans mon pot de fleurs ; — mon jardin, vu sa petitesse, ne mérite pas d'autre nom. J'y suis souvent assise, comme la première fois que vous êtes venu me voir, vous souvenezvous ? — Mon mari a fait un voyage en Italie ; depuis qu'il est revenu, il va souvent à la campagne... dîner.

» Quand il exécute sa fugue pastorale, je dîne seule, tète-à-tête avec celui-ci, ou celui-là. — Je vous ai eu quelquefois ; vous ne vous en êtes probablement pas aperçu. Venez donc, de ces dîners illusoires, faire des dîners réels ; nous causerons après, je ne puis causer qu'avec vous, vous seul savez me faire croire qu'on peut ne pas s'ennuyer à parler d'autre chose que de la politique. La République, la lune, qu'est-ce que cela

/j08 CHARLES BAUDELAIRE

me fait ? en quoi cela m'intéresse-t-il ! elles sont aussi impossibles à connaître, l'une que l'autre.

» Je suis insultée tous les jours, et par tout le monde, pour mon courage à défendre Manet(î); venez donc me donner un coup de main.

» Mon Dieu ! qu'il y a longtemps que je ne vous ai agacé, avec ma révérence ! je vous la fais, tant je suis mécontente de vous : ne pas revenir, ne pas m 'écrire, ne plus avoir d'amitié pour moi, c'est dur! et vous croyez que je vous aime, que je vous souris, que je vous donne la main, oh ! nenni. dà ! »

« Si, cher Monsieur, je vous écris ; et je le fais, sans en être embarrassée (2). Ce n'est point mon esprit qui a la prétention de vous répondre, c'est ma simplicité et ma bonhomie habituelles. Dès que j'ai reconnu, à l'adresse, votre écriture, j'ai éprouvé une vraie joie ; et je vous le dis tout de suite, pour vous en remercier. Le timbre de Bruxelles m'a un peu attristée ; vous êtes toujours loin de nous ; mais, vous pensez à moi, quelquefois, et vous avez eu besoin de me le prouver aujourd'hui; cela ne me suffit pas, mais me ferait prendre patience.

» J'ai souri d'abord en lisant vos folies ; en les reli-

(i)V. plus haut les lettres deManet,ct,dans les Lettres» la réponse de Baudelaire à Mme Meurice, 26 mai i865. (2) V. la lettre de Baudelaire, du 'à janvier i8(J5.

sant, j'ai éprouvé comme une espèce de pitié ; ne vous rebiffez pas, cette pitié n'a rien de blessant, au contraire. Me suis-je trompée, il m'a semblé que vous avez une souffrance, et que vous auriez eu le désir de me la raconter. Mais votre défiance, votre fierté vous ont retenu de le faire ; avec moi, c'est mal. Vous devez me connaître assez, pour savoir que je ne ris pas toujours, et que je suis votre vieille amie.

» Voyons, que faites-vous à Bruxelles ? Rien. Vous y mourez d'ennui, et ici on vous attend impatiemment. Quel fil vous tient donc, par l'aile attaché, à cette stupide cage belge? Dites-le-nous simplement. Le petit groupe qui vous regrette tant, ne demanderait pas mieux que d'aider à couper ce fil, si c'est possible. Que faut-il? Est-ce un poste? Nous l'aurons. Faut-il vous faire réclamer par la police, ou la force armée ? Encore une fois, revenez-nous, vous nous manquez. Manet, découragé, déchire ses meilleures études ; Bracquemond ne discute plus ; j'éreinte mon piano, espérant que les sons arriveront \ jusqu'à vous et vous attireront. INous faisons de la musique tous les quinze jours, chez moi. Les loups ne sont pas admis. Je suis maîtresse seule, et ma royauté absolue n'a pas de sujets rebelles. Venez, votre absence est la seule ombre de ces petites réunions. Elles ont été organisées au moment où circulait le bruit de votre retour,, nous y avons cru, et nous nous sommes rassemblés, pour vous attendre. De temps en temps nous crions comme les sentinelles dans la nuit : Baudelaire ne -\icnt pas I et il se fait un noir silence. Vous manquez aussi, savez-vous, à votre dévouement pour Wagner..

v'|IO CHARLES BAUDELAIRE

En musique, chacun, ici, a son adoration ; dame ! je fais ce que je peux : à Manel, il faut Haydn ; Beethoven à Bracquemond ; Hœndel à Champfleury ; Fantin lui-même a son Dieu : Schamann. Venez, et je joue Wagner (i).

» J'ai fait connaissance avec deux femmes qui vous regrettent. J'ai trouvé l'une, jolie, l'autre conquérante, toutes deux bêtes diversement ; mais, il est convenu que les femmes n'ont pas, et ne doivent pas avoir d'esprit. La Japonaise du pays latin voudrait bien vous rendre ce que vous lui avez confié. La commandante fait présenter les armes à son mari, chaque fois qu'on prononce votre nom. Je l'ai vue, le jeudi soir, chez la mère Manet qui, elle aussi, a des regrets pour vous.

» Que puis-je encore vous dire, pour que vous •compreniez combien il est indispensable que vous arriviez? — Ah ! j'allais oublier une grave question que seul, vous saurez décider. Faut-il que je reprenne mes bandeaux, ou dois-je persister dans certaine coiffure que j'essaie, peut-être en souvenir de vous ? Une manière de cheveux relevés, en coques, sur le sommet de la tête, avec des boucles qui descendent vers le front, laissant les oreilles et la nuque à découvert.

» Et ma robe Robin des bois, garnie de cornalines, sans le plus petit pli sur les hanches ! Et ma robe de taffetas vers, à l habit d'incroyable, et celle de i5/i6

(i) Baudelaire ne devait jamais retourner chez Mmc Meurice. Mais, quand on le ramena, mourant, à Paris, M' '" Meuricc alla à lui ; et, pour distraire sa lente agonie, elle lui « jouait Wagner ».

APPE>DICE ail

blanc, brodée par feue mon arrière-grand'mère ! tout cela vous attend.

» Est-ce qu'il devrait en falloir tant, quand je dis : <( Venez, mon amitié reconnaissante de ce que vous avez été pour moi, lorsque mon cœur débordait d'amertume et de chagrin, — mon amitié calme, sereine et forte, aujourd'hui vous appelle et vous tend les mains.»

» Ecrivez-moi vite ce qui vous retient, ou prenez le chemin de fer, et arrivez.

» Si vous étiez gentil, vous sonneriez samedi à ma porte ; nous dînons à 7 heures. C'est le jour de notre musique : vous seriez là pour recevoir les amis, ébahis et heureux de vous revoir.

» Plantez là les Belges, tous filous, pour lesquels j'ai un tel mépris, et tant de haine, qu'aucune considération, fût-elle consciencieusement honnête, ne me ferait rester vingt-quatre heures chez eux.

» Malgré moi, je vais vous attendre, samedi ; étonnez-moi, étonnez-nous tous, en arrivant.

» Je ne vous souhaiterai la bonne année que de vive voix et par une poignée de main bien sentie. Et votre livre, dont il faut que je vous remercie !

» E. P. Melrice. »

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