‹ Charles BaudelaireChapitre 10 sur 29 · OOS · texte numérisé non relu

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Après lui avoir dit adieu dans sa prison et Favoir embrassé, il s'est occupé vaillamment de la veuve ; et par son zèle et des efforts continus, il est parvenu, à la longue, à la faire rentrer dans ses biens. Il en a fait de même, et avec le même succès, pour les Praslin ; ceux-ci, pénétrés de reconnaissance, conmie ils devaient rêtre, pour tant de dévouement, après que les

que M"* Aupick donne plus loin sur la carrière administrative de son mari, sont trop inexacts pour qu'il ne soit pas difficile d'admettre sa version au sujet de rempoisonnement de Gondorcet, à l'exclusion de celle qui paraît provenir d'une source plus sûre.

Revenant sur cette question, M. de Nouvion, op. cit.^ conclut :

« Tout ce qu'oii peut supposer, c'est que François Baudelaire aura été informé que des perquisitions allaient être faites rue Servandoni. — où habitait la veuve du sculpteur Vernet, chez laquelle le député Girondin s'était réfugiée, — et qu'il en aura prévenu Gondorcet, qu'il lui aura procuré le déguisement et le laisser-passer à la faveur desquels il parvint à sortir de Paris ou qu'il se sera employé à lui préparer un asile chez Suard. Seul le procès-verbal des déclarations faites pour la rectification de l'acte de décès de Pierre Simon, le 21 pluviôse an 111 (9 février 1795), par devant Jean Libert, juge de paix du canton de Passy-lez-Paris, district de Franciade, département de Paris, mêle François Baudelaire à cet événement. 11 est, en effet, un des amis de Gondorcet qui, à la requête de sa veuve, viennent témoigner que Pierre Simon s'appelle de son vrai nom Gondorcet et qui fondent, en partie, leur reconnaissance sur ce fait qu'un exemplaire des œuvres d'Horace, trouvé dans la poche du mort, a été donné à Gondorcet « par le citoyen Suard, homme de lettres, son ami. »

choses ont été pacifiées et sont rentrées dans l'ordre, ils {sic) ont fait avoir une place à M. Baudelaire qui a été nommé secrétaire à la Chambre des pairs (i). Ce n'était pas alors comme le secrétaire maintenant {sic) du Sénat, qui est un haut personnage, sénateur luimême avec 4o.ooo francs de traitement. N'importe, la place était bonne pour M. Baudelaire qui n'avait rien que sa pension viagère, comme il avait été stipulé par contrat, dont il devait jouir après l'éducation terminée. Quelles étaient les fonctions alors {sic) du Secrétaire ? Je ne sais. Je sais seulement qu'il avait deux secrétaires sous ses ordres. Puis, il avait en outre d'autres fonctions : il était Conservateur du Palais et des jardins, Vérijîcateur, Contrôleur, ayant une grande comptabilité à tenir. C'était lui qui commandait à des artistes de son choix les tableaux et statues pour l'ornement du Palais. Vmlà une vie fort occupée, n'est-ce pas? Mais il était content, étant estimé et considéré, et dans d'excellents rapports avec le maréchal Lannes (2) et le duc de Clément de Ris, qui étaient à la Chambre des pairs ce que le président Troplong et le général d'Hautpoul sont aujourd'hui au Sénat. U avait un traitement de 12.000 francs, avec le logement. Ce logement était une charmante maison avec jardin, à l'angle d'une des grilles du Luxembourg et de la rue de Vaugirard.

(i) C'est-à-dire du Sénat conservateur. Nous avons prouvé, dans i*Introduction,queM™®Aupick avait commis d'autres erreurs dans tout ce qu'elle écrit ici de la situation administrative de son mari.

(3) Le maréchal Lefebvre (et non Lannes) et le comte Clément de Ris ont été préteurs du Sénat de i8o5 à 181 3.

Étant petite fille, j'ai dîné là souvent, avec la famille Pérignon (i), et c'était un grand plaisir de courir dans le jardin du Luxembourg, quand il n'y avait plus personne, après que la retraite était sonnée. Il a vécu là heureux pendant dix-huit ans (2), dans cette position, marié à une femme intelligente, à sa portée, qui lui avait apporté de la fortune.

)) Lorsque les Bourbons sont revenus, ils ont amené avec eux le gaspillage dans toutes les administrations. M. Baudelaire, d'une probité si sévère, si ménager de l'argent de l'État, ne voulait pas se prêter aux exigences de toutes les nouvelles créatures dont il était entouré. Tout le personnel avait été renouvelé, lui seul était resté. . Chacun tirait à soi : qui voulait être chauffé ; qui voulait être éclairé pour rien. M. de Senneville, lui-même, donnait l'exemple. M. Baudelaire le gênait. Il lui a fait souffler dans l'oreille qu'il n'était pas bien vu, qu'il était soupçonné de regretter l'ancien ordre de choses, et enfin qu'il était bonapartiste, et que ce qu'il aurait de mieux à faire, ce serait de prendre sa retraite qui , certainement, serait belle. Il a cru devoir agir ainsi, et effectivement il a eu une belle retraite.

» Lorsque j'ai connu M. Baudelaire, c'était chez M. Pérignon, mon tuteur, chez qui j'ai été élevée, par sa femme, avec ses filles. 11 avait aussi des fils. C'était une famille nombreuse, très riche, une maison prin-

(i) Nous avons parlé de M. Pérignon, le tuteur de M"" Archimbault Dufays, dans l'Etude biographique.

(2) François Baudelaire n'a été chef des bureaux du Sénat que pendant quatorze ans, de 1800 à 18 14.

cière par le luxe et la dépense. M. Pérignon et M. Baudelaire étaient d'anciens camarades de Sainte-Barbe et étaient restés très liés. 11 élaît l'ami de la maison ; il y était choyé, fêté. J'entendais constamment faire son éloge.

» Ce vieillard (il me paraissait vieux — j'étais si jeune ! — avec ses cheveux gris fiisés et ses sourcils noirs comme de l'ébène) me plaisait par son esprit si original. On répétait souvent dans la famille (jo m'en souviens) : ii Baudelaire, avec son esprit si brillant, a aussi la naïveté et la bonhomie de La Fontaine. »

n Je me rappelle que les jours de gala, lorsqu'il y avait beaucoup d'invités à dîner à Auteuil, campagne de M. Pérignon, et que je voyais M. Baudelaire descendre d'une voiture armoriée avec un laquais à cheveux blancs, l'air vénérable, galonné sur toutes les coutures, tout resplendissant d'or, et qui restait debout derrière lui, à dîner, pour le servir, comme c'était l'usage alors d'emmener avec soi un domestique pour vous servir à table, M. Baudelaire me faisait l'elTet d'un grand seigneur. Quand, depuis, étant sa femme, je lui ai raconté cela, il me dit : « Mais, enfant, vous ne pensiez donc pas que cette voilure aux armes du Sénat et ce domestique étaient mis à ma disposition pour les convocations que j'avais à faire, et, lorsque je m'en servais pour mon compte, je ne manquais jamais de donner un louis au cocher, au retour, comme si j'avais pris une remise, n

» Si le père Baudelaire avait va grandir son fils, il ne se serait certes pas opposé à sa vocation d'homme de lettres, lui qui était passionné pour la littérature et

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qui avait le goùi si pur ! Il avait été répétiteur, en rhétorique, à Sainte-Barbe, pendant deux ans, tandis que le proviseur, qui l'aimait beaucoup, lui cherchait une éducation à faire. U aurait été bien fier de le voir entrer dans cette carrière, malgré tous les déboires, toutes les tortures qui y sont attachés, et que Théo Gautier décrit si bien ! Oh 1 que c'est vrai, tout ce qu'il dit là-dessus ! Mon pauvre enfant n'a-t-il pas été le martyr de sa haute intelligence? Comme il devait souffrir, sentant sa propre valeur, lorsqu'il mendiait de l'ouvrage et qu'il était refusé durement par des éditeurs qui ne le valaient pas, sous prétexte que ce qu'il écrivait était trop excentrique ! Lorsque je suis venue passer deux mois à Paris, entre nos deux ambassades, Constantinople et Madrid, (i) dans quelle cruelle positionje l'ai trouvé ! Quel dénuement I Et moi, sa mère, avec tant d'amour dans le cœur, tant de bonne volonté pour lui, je n'ai pu le tirer de là I

» Je n'ai pas à me reprocher (sic), comme quelques parents dont les enfants se fourvoient pour ne pas s'être laissé guider par eux [et qui], en voyant leurs souffrances, en face de leur malheur, ont la barbarie de leur dire : Je Pavais prédit, il fallait m' écouter [ou] autres sottises semblables, aussi dures qu'impies. Après avoir vivement lutté anciennement contre sa vocation, du moment qu'il a publié quelque chose.

(i) En i848, le général Aupick avait été nommé ambassadeur à Constantinople. En i85f , il fut envoyé, avec le même titre, d'abord à Londres, et presque aussitôt après, à Madrid.

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j'ai changé de langage, peut-être même; à mon insu, d'opinion ; je Tai toujours stimulé, encouragé, tant que j'ai pu. Mais en avait-il besoin?

» A quelques rares défaillances près, je l'ai toujours trouvé fort ; je ne l'ai jamais vu se laisser abattre au milieu de ses plus grands malheurs, car votre ami a été bien malheureux, plus malheureux que vous ne pouvez croire ! La Vénus noire Ta torturé de toutes manières. Oh I si vous saviez I Et que d'argent elle lui a dévoré I Dans ses lettres, j'en ai une masse, je ne vois jamais un mot d'amom-. Si elle l'avait aimé, je lui pardonnerais, je l'aimerais peut-être ; mais ce sont des demandes incessantes d'argent. C'est toujours de l'argent qu'il lui faut, et immédiatement. Sa dernière, en avril 1866, lorsque je partais pour aller soigner mon pauvre fils à Bruxelles, lorsqu'il était sur son lit de douleur et paralysé, et qu'il était dans de si grands embarras d'argent (sic), elle lui écrit pour une somme qu'il faut qu'il lui envoie de suite. Comme il a dû souffrir à cette demande qu'il ne pouvait satisfaire ! Tous ces tiraillements ont pu aggraver son mal et pouvaient même en être la cause.

» Je m'interromps pour lire le 3® numéro, qui m'arrive, de la notice. Pour le coup, tout y est exact : c'est vrai, parfaitement vrai, d'un bout à l'autre I Et dans quel beau style ! Comme Charles avait bien choisi son maître 1 Et comme il faisait bien de marcher sur ses traces !

» Quelle longue lettre vous allez recevoir I Je suis toute honteuse de m'être laissé aller à vous parler longuement ainsi de mon passé. Soyez indulgent. Je n'ai

personne ici k qui parler de ce passé si accidente ; dans ma solitude, je vis de souvenirs, et ces souvenirs, il m'a été bien douï de vous en faire part.

8 Revenons à la notice. Qu'allez-vous faire au sujet des erreurs que je vous ai signalées? Peut-être Théo. Gautier, qui aurait de l'ennui de s'être trompé, doit-il les ignorer. Songez que je suis reconnaissante au dernier point de cette notice, qui est admirable, et que je serais désolée de le désobliger. Je m'en rapporte donc à vous, dans cette circonstance. Faites ce que vous croirez devoir faire pour votre ami, un frère. N'êtesvous pas un peu son frère? Vous l'êtes du moins dans mon cœur.

s Votre malheureuse vieille mère. »

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