‹ Charles BaudelaireChapitre 11 sur 29 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Ce jeudi [novembre iS68] (i).

» Mon ami, si M. Théodore de Banville vous a communiqué une lettre que j'ai dît lui écrire en réponse d'une de lui, vous devez me trouver bien versatile. Je lui disais que je ne vous écrivais pas, connaissant votre répugnance pour les correspondances, et que je voulais vous laisser tranquille, et pourtant me voilà I Et non seulement je viens i vous, mais, en outre, je réclame une prompte réponse. Ecoutez : après une longue nuit d'insomnie, où j'ai beaucoup pensé a,\ixFleurs damai,

(i) Cette date approximative nous est fournie par celle de la lettre suivante.

" II y a, au commencement de cette pièce, quelque chose qni me plaît beaucoup :

O loi qui de la Mort, U vieille et forte amante. Engendras l'Eapérance, une folle charmante I

n Comme /o//* charmante, appliqué à l'espérance, est heureusement trouvé ! Mais je ne veux pas vous tenir plus longtemps sur ce désir que je viens de vous exprimer, auquel j'attache une grande importance. Je vais vous quitter, mais non sans réparer un oubli. Je veux vous demander si vous voulez que je vous envoie la liste de quelques livres, peu nombreux, malheureusement, que Charles avait ici, et qui pourront peut-être vous être agréables si vous ne les avez pas, et que je serai bien aise de mettre à votre disposition. It y a, entre autres, un Rabelais en neuf volumes. . .

» Dites franchement. Je vous donne une bonne noï-

2'Jti CHARLES BAUDELAIRE

s'accumule sans cesse ! Pourrai-je jamais m*acquitter ?

» Mais il y a une chose dont je suis très préoccupée et que je ne sais comment vous dire. Je crains d*être maladroite et de vous déplaire. Voilà : je n'entends rien du tout aux affaires de librairie et d'imprimerie ; mais j'ai toujours entendu dire que l'impression d'un livre était une chose très coûteuse. Vous avez donc dû débourser beaucoup pour ce livre, dont je vais tant jouir ! Car c'est bien moi, sans contredit, à qui il apportera le plus de joie. Je viens donc vous dire que si, par suite de cette impression, vous étiez par hasard dans un moment de gêne, vous me feriez un grand plaisir de me permettre de vous venir en aide, comme je le pourrais. Adressez-vous à moi, comme à votre mère, mon ami.

» Et moi, qui suis dénuée de toute espèce de contentement ici-bas, songez que c'en sera pour moi un bien grand que de vous obliger (i).

» Parlez donc. Si je me suis trompée, n'en parlons plus, et ne m'en voulez pas, moi qui vous aime tant !

» Votre mère et amie. »

« Vous ne m'avez toujours pas dit si je dois écrire à Th. Gautier. Je lui ai écrit beaucoup pendant la publication de ses articles composant sa notice ; mais depuis, rien, craignant de l'ennuyer. Je n'y tiens pas, mais je ne veux pas qu'il ait à se plaindre de moi, qui suis si touchée de tout ce qu'on fait pour la mémoire de mon enfant. »

(i) Tout porte à croire qu'Asselineau n'accepta pas cette offre ; mais M"'* Aupick, en témoignage de Paffection maternelle qu'elle lui garda jusqu'à sa nvort, donna, par testament, à l'ami de son fils, la somme de dix mille francs.

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gnant une note de vingt lignes de Veuillot, dans VUnivers (mardi 2 septembre, paru lundi soir), où l'on sent, à travers les réserves du catholique militant, un attendrissement réel et une sincère amitié.

il Tout le reste n'est que sottise, du haut en bas. Le Figaro, toujours bien informé, fait mourir notre ami chez le docteur Blanche, L'Avenir national, par l'organe d'un lourdaud nommé Desonnaz, parle à peu près comme le Tems (sic). Le Figaro, si bien informé la veille, a été, le lendemain, plein de dédains. Tous, petits et gros, tiennent à dire au public qu'ils ont beaucoup connu Baudelaire et qu'ils savent pertinemment qu'il était fou. M. Pierre Véron, du Charivari, en donne même pour preuve qu'il a reçu les sacrements. Mais il paraît que la pomme est à un certain M, Vallès, de la Situation. Je n'ai pas lu l'article, mais je sais, par Monselet et par Wallon, qu'il est ignoble.

I) Vous comprenez qu'il n'y aurait que duperie et danger à polémiquer avec tout ce monde-là, 11 faut laisser s'abattre et crever cette nuée de sauterelles ou de crapauds. Sainte-Beuve m'a paru disposé à faire dans quelque tems (jic) une étude sur Baudelaire. Il s'y est même engagé dans une lettre à M"' Aupick, excellente de ton et de sentiment. J'en ai pris copie, pour la publier, s'il en est besoin (i). Quant à moi, je prendrai certainement mon tour ; maïs pas avant un an, de peur d'avoir l'air de me mêler à ce cbœur ri-

(i) Voir celte lettre dans la Correspondance de Sainte- Beuve, t. !I, p. 309-310.

soixante personnes. La lecture s'est ressentie de ce désappointement. Théodore était très ému, moi encore

aSa

morue, le pantalon étroit, et par-dessus le tout, un lialetot-sac de bure dont il avait le secret. Au sortir du Louvre, il me conduisit pour rédiger nos notes chez un marchand de vin de la rue du Carrousel, où siégeaient des ouvriers et un postillon de la maison du i-oi en livrée. Baudelaire demanda du vin blanc, des biscuits et des pipes neuves. Premier effet de la théorie de l'étonnement. Je m'aperçus qu'il me regardait de côté pour voir l'effet que produisait sur moi sa proposition de travailler au cabaret. Naturellement je ne bronchai pas. Néanmoins il dit le lendemain à Nadar qu'il m'avait profondément scandalisé. Le lendemain nous nous rencontrâmes de nouveau au Salon, mais sans Deroy. A la fin de la séance, nous allâmes nous installer au café Lemblin : encore vin blanc et biscuits. Baudelaire me quitta pour aller travailler chez lui et me donna son adresse, nous nous quittâmes un peu liés.

Dans le même été de iS45> un soir, pendant un entr'acte de l'Odéon, je le trouvai au café Tabourey. Il me demanda avec une politesse des plus recherchées la permission de m' offrir un verre de ce qu'il buvait. La politesse raffinée, grand moyen d'étonncment entre camarades de lettres I Sortis, il me proposa d'aller chez lui (h Savez-vous ce tjue vous feriez si vous étiez bien aimable?... n) Nous prîmes un cabriolet, après être entrés chez un marchand pour acheter du vin blanc, et nous rendîmes dans l'île Saint-Louis, quai d'Anjou, n" 17, à l'hôtel Pîmodan. ~ u Cela vous étonne, liie dit cheminaUment Baudelaire, que je demeure dans un tel quartier ? — Pas le moins du

APPENDICE a 83

monde ! Je trouve au contraire cela tout naturel. » Son logement était au troisième, on y montait par un escalier de service k rampe de bois. Baudelaire, qui me précède en me regardant comme un inquisiteur, me demande à chaque étage : — u Vous êtes étonné de voir un escalier... » — Une fois compris que c'était un système, il aurait pu me montrer l'hippogriffe ou l'oiseau Rock que je leur aurais dît : u Bonjour, monsieur. i> J'ai décrit de souvenir sa chambre dans le livre, mais j'ai omis de dire que deuï ou trois coucous battaient sur les murs — « Vous êtes étonné?,.. — — Moi ? pas du tout ! J'ai déjà vu cela cbez Charles- Quint, n — Nous causâmes poésie. Il me récita de ses vers, entre autres la pièce commençant par...

Je t'adore à l'^gsl de la voûte nocturne...

qnl se trouve dans les Fleurs du Mal. Baudelaire s'amusait en ce temps-là à faire des poésies de fou. On retrouve ici son goût du masque et de l'exercice impersonnel qui lui suggérait de faire des poésies religieuses, militaires, etc... U m'en récita ce soir-là un échantillon. C'était la douleur d'un amant qui voit sa maltresse violée par toute une armée (i). Il y avait des dragons, des artilleurs, des tambours-majors, et jusqu'à des invalides. Je crois que Louis Ménard sait encore la pièce par cœur. Dès ce soir-là, il m'exprima une grande admiration pour Banville et pour les Cariatides. Pendant assez longtemps, je ne fis que le ren -

(i) M. Charles Cousin a donné un commentaire analytique de cette pièce dans son Voyage aa Grenier.

contrer sur les boulevards, dans les rues, chez Nadar.

Je ne le vis que très rarement de 46 à ^9 • une fois sur le boulevard, une fois au Louvre, une fois dans un café du quartier latin avec Miirger, Deroy, Fauchery, etc.. Une autre fois, je l'accompagnai chez Houssaye, ruedeBaune. Il me confessa vers ce tempslà 1 intention de faire du vaudeville : — « Le poète doit tout faire », me dit-il. C'est en i85o, je crois (ou 5i), qu'ayant dit un mot agréable pour lui dans un article, il vint un soir me chercher au divan Lepelletier où je n'étais pas. J'en fus d'autant plus flatté que la chose n'en valait vraiment pas la peine. Je ne me rappelle plus même aujourd'hui ni quel article c'était, ni où il parut. Il me demanda mon adresse et quelques jours après je le vis arriver chez moi.

De là date réellement notre liaison. J'étais alors fort misérable. Je m'en revenais de la rue de Savoie criblé de dettes et presque sans meubles. Ma famille me tenait à la portion moins que congrue. J'habitais au cinquième chez ma mère une affreuse petite chambre, chambre de domestique ou d'ouvrier, sinistre, vide et donnant sur les plombs. Baudelaire y revint, souvent d'abord et plus tard presque quotidiennement. Il était lui-même fort déplumé. J'ignore où il demeurait alors. On le rencontrait, me disait-on, en blouse et nu-tête sur les boulevards extérieurs vers Montmartre. Je le rencontrai moi-même un soir rue des Colonnes, en vareuse, fumant dans une pipe de terre toute neuve. C'était le temps de ses cravates rouges. — Quelque temps auparavant,je l'avais revu chez Nadar avec Malassis que je voyais pour la première fois. La conver-

iOt^

sation fut longue et drôle. Nadar et Baudelaire s'engagèrent sur la politique et sur J. de Maistre (que Nadar, par parenthèse, avouait n'avoir pas lu). « Mais, disait-il, dans le monde où je vis, on sait toujours ce que c'est que J. de Maistre I n — Baudelaire, couché sur le divan (c'était rue La Rochefoucauld), se dressa sur ses poings et médusa Nadar par ce mot terrible ; « As-tu In la réfutation du système de Locke? — Non, dit Nadar, embarrassé.-— Eh bien, alors ! n... dit Baudelaire en se recouchant le dos tourné. Je le revis encore assez souvent chez Nadar et aux Vendredis de Murger. Il donna quelques articles au Magasin des familles de Léo Lespès et au Monde littéraire, journal de trois mois dirigé par Babou. Vers la même année (5i), Monselet fonda chez Giraud et Dagneau, éditeurs, rue Vivienne, la Semaine théâtrale, feuille de chou qui eut g numéros. Baudelaire y donna les drames et les romans (la critique) VEcole païenne et les Deux Crépuscates. Précédemment, la Revue politique dirigée par Amail lui avait refusé des poésies. Il en revint très irrité, M, Amail, saint-simonien et républicain vertueux, lui avait dit en lui rendant son manuscrit : n Nous n'imprimons pas de ces fantaisies-là, sous autres. » Le premier travail de Baudelaire sur Edgar Poe {Poe, sa vie et ses œuvres) parut dans la nouvelle Revue de Paris. Il entra à cette occasion en relations avec Maxime du Camp que, dès la première entrevue, il crut avoir gagné, séduit, maîtrisé. C'était de ses illusions. Il se trouva au contraire que, par une confidence maladroite, il s'aliéna le nerveux jeune homme qui se plaignit de lui à un tiers. Leurs premiers rapports

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furent aigres. Baudelaire me raconta un jour avec véhémence qu'il avait reçu <ie Maxime du Camp un billet ainfii conçu : a McHisieur Charles Baudelaire,allez corriger vos épreuves à Timprimerie Pillet I (i) » Il fallait lui entendre déclamer cette phrase qu'il trouvait singulièrement impertinente. J'en avais fait un dessin.

Dans ce temps-là, je l'ai déjà dit, j'étais fort pauvre, et lui, Tétait aussi. Quand il arrivait chez moi dans la matinée, sa première question était ordinairement celle-ci : « Avez-vous quelques sous? » Et si la réponse était négative, ce qui n'arrivait que trop souvent, Baudelaire ajoutait, d'un air résolu : « Voyons le placard I » Ce placard était un puits immense où j'avais jeté, avec l'insouciance d'un homme ruiné, tout ce qui avait échappé aux saisies précédentes : livres, brochures, estampes, cahiers de musique, paperasses. On avait beau y puiser, il s'y trouvait toujours quelque chose. Il en était comme de ces tonneaux qu'on croit tous les soirs avoir mis à sec et dont les douves suent du vin pendant la nuit. Un jour, jour de détresse suprême, Baudelaire vendit au bouquiniste du Passage de l'Opéra pour 20 francs de bouquins, de musique et jusqu'à des autographes de nos amis. Le bouqui« niste en riait lui-même. Il en avait sa charge, a Et quand je pense, disait-il, que je donne 20 francs de tout celai qu'est-ce que j'en ferai?)) C'est pendant cette période que les souvenirs me reviennent en foule et que les anecdotes abondent. Baudelaire était le plus

(i) C'est sans doute le billet qu'on trouvera plus loin. Appendice, X. ,

tyrannique des hommes, dans les liabitudes de ta vie. N'ayaot ni heures, ai règles, vivant au jour le jour, au moment le moment, il ne concevait pas qu'on pàt vivre autrement que iui. Il arrivait chez moi à midi comme je sortais de table, et voulait me faire dîner à trois heures. Je lui objectais que n'ayant pas faim, il me serait impossible de manger. <■ Eh bien, quand aurez-vous faimP demandait-il en me piquant son regard dans l'œil, dans une demi-heuie, par exemple? — Non. — Eh bien I dans une heure, hein ? — Mais non ! j'ai quitté la table k midi. J'ai déjeuné k la fourchette. Je veux diner à 6 heures, à 6 heures i/a, comme tout le monde 1 — Comme tout le monde ! vous réglez donc votre estomac sur les horloges publiques ?n Une autre fois il me disait : — « Voyons, il est 3 heures i/4:vous allez voush8biller,ilaera 3 heures 1/2. Nous nous en irons ensuite tout doucement par le boulevard. Il sera donc environ quatre heures quand nous entrerons au .restaurant. Le temps de commander, de servir, etc. » Le tout était de ra'amener à faire immédiatement sa volonté. Il avait avec cela le goût malheureui des aventures. On était sorti par une barrière dans des quartiers impossibles. Baudelaire voulait diner, diner tout de suite. Il connaissait un cabaret où l'on serait très bien. Ou bien : « Pourquoi ne dlnerions-nous pas dans ce cabaret? n'a-t~ii pas bonne mine? » — N'aimant pas à diner à la bonne fortune, j'insistais pour rentrer dans Paris. Alors il se lâchait, me traitait de maniaque, de gourmand, de dégoûté, de Sardanapale. Je savais d'ailleurs à quoi m'en tenir sur ses merveilleuï cabarets où la cuisine était toyjours

détestable. Un de ses grands plaisirs était de disputer avec les cabaretiers et leurs garçons. Il leur faisait subir des interrogatoires, les exaspérait par des questions, observations, distinctions; dispustaît pied à pied avec eux jusqu'à ce que, poussés à bout, ils lui fissent des scènes. « Monsieur, faites-vous la cuisine à la graisse ou au beurre? Votre beurre est il bien frais 3 Avez-vous d'excellent vin ? » — « Espéren-vous, lui disais-je, qu'il vous réponde : Non, monsieur, j'ai du beurre rance et du vin frelaté? n.Mais cet argument ne le touchait pas. En sortant, si l'on s'était bien cha maillé après avoir mangé de la ratatouille, il disait d'un air convaincu : « Eh bien, nous n'avons pas trop mal dîné ». Il avait les plus grandes prétentions à l'économie, à l'esprit de ressource. Un jour que nous n'avions que !\ francs à nous deux, il me démontra que nous pouvions diner par-fa i-te-ment che?, Katkomb et qu'il nous resterait encore i franc à chacun. Seulement, il mangea au dessert pour 3 francs de poires. C'est dans une de ces promenades qu'est arrivée la fameuse histoire du mouchoir, que j'ai tant racontée ; la voici. J'étais un jour enrhumé du cerveau, et nous nous promenions vers 5 heures, Baudelaire et moi sur le boulevard, quand, tout à coup, il voulut dîner; c'était trop tôt; néanmoins j'y consentis sous la condition d'aller préalablement chez moi changer de mouchoir. — « Eh bien, en sortant de diner nous irons chez vous... — Non ; ce mouchoir est hors d'usage. Je serais mal à mon aise ; passons chez moi. — Mais... si sale que soit ce mouchoir, il peut encore vous servir pendant le temps du dîner. — Mais

non, que diable I je sais bien que non! Inissez-moi faire. ^ Mais..., insista Baudelaire, combien de temps serons-nous à dîner? trois quarts d'heure environ? pendant ce temps combien de fois aurezvoas envie Je vous mouchera deux fois? trois fois? lium ? Eh bien, il est impossible qu'il n'y ait pas encore sur votre mouchoir deux ou trois places pour vous moucher, — C'est trop fort I — Monlrcz-le moi ! » Et il étendait a main d'un air majestueux. A partir de ce jour, je appelai ma bonne ; et c'est tout au plus s'il comprit î plaisanterie, tellement il était convaincu d'avoir toujours raison.

J'ai dit souvent que Baudelaire était un des rares immes avec lesquels je n'avais jamais connu l'ennui, 'e crois sérieusement qu'il a été le seul. Avec lui. la conversation n'avait jamais de trous. Son amour de la discussion l'avivait sans cesse. Seulement la discussion durait quelquefois depuis midijusqu'à onze heures du soir. Sa foi naïve dans son infaillibilité s'exprimait parfois de la façon la plus comique. C'est au Bois de Boulogne, au milieu d'une vive discussion sur la nécessité du plan dans l'art d'écrire, qu'il me dit un jour, d'un ton d'autorité: « Voyons, voyons, voyons! Je vous ai dit ceci. Vous m'avez répondu cela. Et je vous ai répliqué. . . avec beaucoup de justesse 1 1 ! » Je faillis tomber à la renverse en éclatant de rire ; lui, il était sérieux comme un brahme, rouge, et superbe d'indignation. (( Eh bien, quoi? reprit-il, après que nous eûmes fait quelques pas. Il faut bien quej'e le dise, puisque vous ne le dites pas. •> Le soir de cette discussion mémorable, il se vanta à Monselet de m'avolr roulé.

11 eul longtemps l'habiluilo d'aller deoiandet l'hospitalilé à SCS amis, pour une nuil, un jour, deuM, plus ou moins. Cela lenail à deux causes : d'abord l'hoireur do son domicile, souvent insuffisant et mcommode, les désagréments qu'il avait parfois dan» son intérieur, quand il était partagé, les vexations de créanciers, etc. et puis le besoin incessant de conversation. Que de fois je l'ai vu arriver chez moi vêts les 4 ou 5 heures, d'un air affairé : « Mon cher, je viens vous demander un soi-vicc qui va bien vous ennujcr car je sais que vous n'aimez pas cela. Mais il le faut absolument. J'ai promis de livrer demain à midi une feuille d'impression à la Rem de Paris. Vous oom~ prenei. que ce n'est pas cela qui m'embarrasse. Vous connaisses mon horrible rapidité de travail ( il travaillait au contraire très lentemonl, comme tous les hommes soigneux)— une (cuillcà écrire en seiïe heures ! ce n'est rien pour moi 1 mais à cause de tracas, d'ennui», il m'est impossible de travailler clœ moi. Il faut donc — absolument — que vous m'accordieï l'hospitalité jusqu'à demain midi. Je ne vous dérangerai pas. Je ne ferai pas de bruit. Vous me mettre! où vous voudrez. Je serai sage comme un petit enfant... — Mais c'est très bien, mon ami. cela tombe d'ailleurs i merveille. Je suis obligé de sortit et ne rentrerai que pour me coucher. Vous serez donc complètement chez vous. — Oh ! quand vous rentrerez,, la besogne sera bien' avancée... Vojons, il est cinq heures. Vais-je d'abord aller dincr, ou bien ne dinctai-jc que quand tout sera Oui » — Cela vous regarde, je vais toujours vous faire faire un lit. - Ob', un lit!... après cela.

ouï ! Je doraùrai tnea une ou deux heures cette nuit pour me reposer. » Je rentrais vers minuit, m'attendant (les premières fois s'entend) à trouver mon Baudelaire en plein travail : u Monsieur ne prend pas sa clé ? )i médisait le portier — « Est-ce que ce monsieur de tantôt ne l'a pas prise ? — Mais, monsieur, il n'est pas revenu. » Je trouvais en effet la chambre déserte, sur ma table le petit paquet déposé par Baudelaire, !e dictionnaire anglais, le volume de Poe, le rouleau de papier et les plumes neuves achetées chez l'épicier. Je me mettais au lit. Vers une heure on sonnait. C'était Baudelaire. ■ Sacré saint-ciboire I disait-il, les dents serrées, en se frottant les mains. — Qu'y a-t-il? — Il y a, il y a, parbleu, que je suis allé dîner, comme je vous l'avais dit. Seulement, pour me ménager un peu d'exercice en sortant de table, j'ai eu l'idée d'aller jusqu'au boulevard ; et là j'ai rencontré ce S..., cet indiscret, ce bavard, ce désœuvré qui m'a fait bavarder jusqu'à minuit. Il a fallu aller prendre de la bière. Est-ce que je sais ? mais enfin c'est égal, je pensais à mon afiaire à travers les bavardages de S. . . et tout est écrit dans ma tète. Il ne me faut plus que le temps matériel de me le dicter. (Il regardait la pendule) Une heure 1... j'ai onze heures devant moi I à quatre pages par heure, quatre heures suffiraient. J'ai trois fois plus de temps qu'il ne m'en faut 1 Ah 1 vous m'avez fait faire un lit. Il ne servira guère... pourtant si j'essayais de dormir une heure ou deux pour me reposer du bruit de la platine de S... ? — Prenez garde 1 — .\h ! bon, vous croyez donc que je suis un voluptueux comme vous ? Vous ne savez donc pas que je suis ca-

pable de m'évciller quand il me plaîl, au bout d'une demi-lieure, si je veux? oui, c'est cela, je vais m'étendre d'aboid une petite lieure, afin d'être mieux disposé, et je finirai ma nuit sur quatre heures du matin. — Alors, bonsoir. » En m'éveillant le lendemain vers liuit heures, j'apercevais mon Baudelaire roulé dans les couvertures et le nez dans la ruelle, k Je vous vois, me disait-il au bout d'un moment, de sa vois claire, je vous vois. Je suis réveillé depuis longtemps, n Sur la table, le papier n'était pas déroulé, les livres n'étaient pas ouverts, h Eh bien, disais-je, et cette feuille d'impression ? et ce travail à fond de train? — Farceur! toujours vos farces! — Mais enfin, vous n'avez pas écrit une ligne. — Eh bien, quoi ! j'ai cédé —A la paresse. — Mais que dira-l-on à la Pevae ? — Je m'expliquerai. — Après tout, il n'est que 8 heuros, ça vous fait vos quatre heure» vous avez encore le temps. — llum ! farceur, etemellement fatceur I n Bien entendu, Baudelaire n'allait seulement pas à la Revue. Il déjeunait avec moi et nous causions pendant toute l'après-midi. Cette scène s est lenomelee bien des fois (i), toujours a^ec la prétention de tout tuer, d'abattre page sur page et de donner aux autres des leçons de travail par son exemple et jamais sans plus de succès. Il allait ainsi percher chen Nadar, chez Lespès, chez Dupont. Il coucha une l'ois, six semaines de suite, sur le canapé d'un ami, cité Trévise.

(l) Témoin notamment les lotîtes où des directeurs de revues reprochent son inexactitude h, leur collaborateur. V. plus loin, X.

Baudelaire lisait très bien ses vers, et les lisait sans se faire prier quand on le lui demandait, mais sans jamais le proposer. Il était en cela tout le contraire de Philoxène Bojer qui invitait les gens à diner et d<5pensait 5oo francs pour réciter ses vers depuis l'entremets jusqu'au dessert.

C'est à ces derniers dîners de Philoxène, dans le temps da Feuillelon d'Aristophane {i), qae Baudelaire, iavité comme les autres pour servir d'intermède et de tremplin, récita pour la première fois ses vers en public, je veux dire en société. Ce qu'on lut redemandait le plus souvent, c'était le Vin de tassassin, la Mendiante rousse, Delphine eîHippolylc. K un souper où il récita le Vin de tassassin, l'acteur Tisserant lui suggéra l'idée d'en faire une pièce en deux actes où lui, Tisserant, jouerait le principal rôle. Il fut quelque temps question de ce drame, intitulé longtemps VIvrogne, qui plus tard prit déplus grandes proportions. Il devait y avoir un décor de pont de mer, devant un cabaret de matelots, tout encombré de curiosités rapportées des îles, de perroquets, de singes, etc. C'était une scène d'ivrognerie maritime et soldatesque. J'ai vaguement souvenir que dans la dernière gestation le drame était devenu quelque chose comme un tableau d'ivrognerie cosmopolite. Rouvière devait prendre le rôle de l'ivrogne. Un jour que Baudelaire lui racontait une des principales scènes du rôle, où l'ivrogne, après avoir tué sa femme, éprouvait un

(i) Comédie en vers, écrite par Philoïène Boyer en collaboration avec Théodore de Banville, et jouée à l'Odéon en i853.

retour de tendresse, et l'envie delà xioler, la maîtresse deRouvièrese récria contre l'atrocité de cette situation.

« Eh I madame, lui dit Baudelaire, tout le monde en ferait autant. Et ceux qui ne sont pas ainsi sont des originaux I » Les projets, les plans d'ouvrages de théâtre n'ont été la plupart du temps pour Baudelaire qu'un prétexte pour fréquenter et causer avec des gens qui lui plaisaient. Ainsi, pour VIvrogne, Bouvière. Ainsi l'opéra où devaient se rencontrer Don Juan et Catilina, et dont il abusa pour aller flâner des journées chez Roqueplan. La pièce était toujours toute faite. Mais ce qui arrêtait tout, c'étaitun accessoire, un détail de décoration, un arbre des colonies qu'il fallait absolument faire copier. Pour l'opéra, l'obstacle était M. Emile Touai, auteur de symphonies jadis jouées chez Yalentino, et que Baudelaire voulait absolument pour musicien. Où trouver M. Emile Touai? Cela pouvait aller longtemps, et, en attendant, les conversations allaient leur train. Je ne sais si Nestor a jamais pris au sérieux l'opéra de Baudelaire, lequel du reste fut changé sur la fin en ballet.

Dans le temps du despotisme de Phîloxène, Baudelaire ne fut pas plus épargné que les autres : et je ne fus jamais plus étonné qu'en voyant cette nature si raide, si cassante, indépendante souvent jusqu'à la férocité, baisser pavillon devant un bavard dont toute la force était dans la langue et dans les nerfs. Baudelaire en était arrivé à la terreur : « cruel petit lyrique » (c'était le nom qu'il donnait àPhiloxène).(( Infâme petit lyrique ! (i)»

(i) Le Charles Baudelaire ^ Lettres, ne donne qu'un

En entrant chez moi il demandait à la servante : « M. Boyer est-il ici? » Et plus d'une fois il s'esquiva pour ne pas le subir. Pliiloxène fit plus que de l'étourdir par son bavardage. Il le cloua une fois pendant un mois h. Versailles dans une auberge où on leur avait fait crédit, parlant toujours pour aller chercher de l'argent à Paris, et n'en rapportant jamais. J'ai gardé deux ou trois lettres lamenlablcs que Baudelaire m'é- <;rivit à cette occasion pour me prier de l'aller délivrer. t( Apprécier- vous, me disait-il un jour, les plaisirs négatifs ? par exemple de dire : le petit lyrique n'est pas ici ? »

Le Consulat Wbrairesque de Malassis, bonne aubaine pour nous tous, fut l'essor de Baudelaire. Ses poésies furent un des premiers livres publiés, T^e livre n'avait pas de titre alors, après avoir été baptisé tour à tour les Lesbiennes et les Limbes ; grande affaire ! et Dieu sait s'il en fut longuement question ! Celui qui donna le titre définitif. Fleurs da mal, c'est Hippoljte Babou , je m'en souviens très-bien, un soir au café Lemblin, après une longue enquête sur ce sujet (i). — Baudelaire était redoutable dans les conversations d'affaires, et chez les marchands. Il employait alors une foule de finesses qu'il croyait très adroites et qui tournaient constamment contre lui. Il m'a plus d'nne fois fait

billet h Philoïène Boyer ; mais il commence par ces mots : (( Cher lyrique, n

(t)Ce précieux renseignement a été conCrmé parles témoignages de Poulet- Malassis et de Charles Monselel. V. les Noies sur Baudelaire, par M, Jules Le Petit {La Plume. i"juillel iSgS).

3^6 CHARLES GAUDELAinE

damner avw ses insistances et ses subtilités, car il avait la manie de se faire accompagner parlout; manie de poète et d' auteur dramatique, auquel il faut toujours un public. Je dus notamment une fois, sur sa prière, l'accompagner clicz Templier, gendre d'Hachette, auquel il faisait une visite diplomatique pour l'engager à éditer Edgar Poe (c'était avant Michel Lévy). II s'agissait de l'endoctriner, de le capter, de le séduire, de l'enlacer, d'être charmant enfin en même temps que persuasif. U réussit à l'agacer de telle sorte, que peu s'en fallut que femplier ne nous mît l'un et l'autre à la porte. De même une autre fois chez un huissier qu'il se proposait d'attendrir, et qu'il attendrit si bien, qu'il fut près d'envoyer chercher la garde. De même encore avec Hetzel de qui il voulait obtenir par des flatteries adroites une modification à un traité et qu'il finit par offenser gravement, au point qu'ils en restèrent brouillés. > oir ce que j'ai déjà dit à propos de Maxime Du Camp. La faculté d'agacer les gens était chez lui un don d'autant plus singulier qu'il agissait surtout aux moments où il avait la prétention de charmer et de plaire. Il est vrai qu'il en tirait dans certains cas de grandes jouissances. C'est lui qui a dit un joiir avec conviction : u Combien il est doux d'être haif des sots ! » Il faillit une fois faire évanouir de terreur ce bon Verteuil, secrétaire du Théâtre-Français, en lui décrivant minutieusement, lentement, avec la patience d'un tortionnaii'e, des images de supplices que je l'avais mené voir à la salle des Missions, rue du Bac. Le pauvre Verteuil, nourridu sourire des comédiennes, s'agitait, haletant derrière son bureau. Mais le terrible Baudelaire ne

lâchait pas sa victime ses descriptions : « On avec les cheveux ! on l et des pieds ! — Ali !

— IS'est-ce pas, mons souffrir pour sa foi I — mais je vous avoue, n sens tellement éloîgnéd monsieur Verteuil, m pour vos convictions ?

le cabinet une petite ac nant demander ou une cramponnait à elle con les tétons ou les fesses < sa vie naturelle. « Ui suivait Baudelaire imp ouvre la poitiine de lui arrache le cœur to bour en action 1 vous co pour se donner du cœ grâce et, par distractio mier rang. Baudelair pour lui était si beau billet. Le triomphe e congestion dans la nui

H En racontant le supprimé, comme je 1' les anecdotes. C'est ici viron un mois après la à circuler les bruits de laire reçut divers avis t

térieur et de rinstructlon publique, et commença à s'en inquiéter, moins pour lui que pour son éditeur. Les articles critiques n'avaient pas encore eu le temps de paraître ; quelques journaux hésitaient, entre autres la Revue française où devait paraître mon article, devant les avertissements ministériels. Parmi les cautions sur lesquelles Baudelaire pouvait compter, la plus décisive était celle de Sainte-Beuve, son ami depuis longtemps et très disposé à le servir. Malheureusement, un pré-^ cèdent fâcheux l'empêchait d'agir. M. Billaut, alors ministre de l'intérieur, avait, peu de temps auparavant, déféré Madame Bovary aux tribunaux, qui l'avaient acquittée. Sainte-Beuve, le jugement rendu, avait parlé du livre dans le Moniteur, avec éloge. Cet article avait fait du bruit jusque dans le conseil des ministres : « Comment ! avait dit M. Billaut, un livre que j'ai fait » poursuivre, le louer dans le journal du gouverne- » ment ! etc. » Sainte-Beuve n'eut pas de peine à faire comprendre à Baudelaire que la récidive était difificile.

« Restait Edouard Thierry, chargé du feuilleton des livres, et qui pouvait très bien donner son opinion avant le jugement. « Laissez, dit Sainte-Beuve, (( M. Thierry faire son article. Il est poète, et sera très (( bien pour vous. Puis, l'émotion passée, je reviendrai (( à vous dans un article général. » L'article de Thierry devint donc* pour Baudelaire la planche de salut. Un matin, il vint m'apprendre que l'article de Thierry était fait, qu'il l'avait lu et qu'il était très bien pour lui ; restait à voir si le journal le prendrait* Le jour du feuilleton de Thierry, nous le passâmes, Baude-

laîre et moi, sur lo irolloi laii-c entrait d'heure en liei portait des bulletins. Pren composé et Thierry avait c( Turgan ( i ) l'avait vu en seci décisive était le visa du n demander chaque soir, ava nous vîmes Turgan montei M. Fould, avec les épreuve heure, et, bientôt après, r d'apprendre que le tirage ë respira, car il lui paraissaii ne Mt pas un bâton jeté d L'article parut donc et lit s< et flammes et il chercha au ce qu'il appelait la bévue d faire attaquer les Fleurs di du gouvernement. Malhe nombre en était très limité.

Limayrac, alors chargé du avait fait un article vitupér; poursuites, il l'avait retin Baudelaire, dans un couloir en lui montrant la copie qi n'y avait pas à compter sur revilly, ami de Baudelaïn favorable qui ne fut pas in au Figaro un entrefilet ins général, étaient citées les pi

(i) Le directeur du Monitei

par le jugement. Baudelaire a toujoui-s été convaincu que cet entrefilet accusateur, signé pav G. ]Jourdin{i), était parti du ministère de rintéiieur. Un jour même, h lYmle i\i\ naLitirtn. nyant rencontré Bourdin au t-il, de profiler de ce qu'il L-e, habillé et botté, pour hiî a... Et il faut avouer que le ut-ôtre exagéré, ne manquait ■ le Fi(jaro passait générale— '; par le ministre et était ■endre de tel services, .es Misérables a été faite par ;-il en colère, qu'est-ce que enlimentals, qui ont des rcquarante sous, qui discutent idanl des heures, et fondent e que ces gens-là raisonnent s? J'en ferai, moi, un roman 1 scélérat, mais un vrai scéicendiaire et corsaire, et qui (( Et sous ces ombrages que î famille qui me vénère, d'ent d'une femme qui m'adore, lit do tous mes crimes ! »

ji de rectitude dans l'esprit.

Hugo. Il en a témoigné puarticle, notamment dans la i de E. Crépet.

u chapitre 111 de cet Appcu-

Il a te fidies (i), ces mêmï dextérité ; morales, ment. Il i minels ve l'a assez d cette sort*

Un jou ta i nés pie Etudes de

«—A delairc ai amer), le; Oui, le s.

manier, e

EtGau selon Bat

d'un air < mis là. J empoigne

Figaro du divan Lep

Cette façon de ct^toyer rohscénilé et le consentement de Gautier rexnsncrait. Evidemment, il voulait de sa lâche

3oA ciiAiiLBS haï

Baudelaire luî avait proposé d'en lirer une pièce ; il a clé vaguement question du projet dans leur correspondance.

le donner suite à ma nsi qu'aux critiques lUS, d'expliquer en est de mon devoir

, l'expression de mes

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