LETTRES DE GUSTAVE FLAUBERT
Mon cher ami,
w J'ai d'abord dévoré votre volume d'un botit 4 l'autre, comme une cuisinière fait d'un feuilleton, et maintenant, depuis huit jours, je le relis, vers à vers, mot à mot, et franchement cela me plaît et m'enchante.
» Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne (ce qui est la première de toutes les qualités). L'originalité du style découle de la conception. La phrase est toute bourrée par l'idée, à en craquer.
» J'aime votre âpreté, avec ses délicatesses de langage qui la font valoir, comme des damasquinures sur une lame fine.
(i) Publiée par le Pincebourde.
CHAULES BAUDELAina
APPENDICE 3Cl
\ )) Encore une fois, mille remerciements du cadeau.
Je vous serre les deux mains très fort, f » A vous. »
Croisset, i3 juillet.
Vendredi, i^aoùt [1857.]
» Je viens d'apprendre que vous êtes poursuivi à cause de votre volume ; la chose est déjà un peu ancienne, me dit-on. Je ne sais rien du tout, car je vis ici comme à cent mille lieues de Paris.
» Pourquoi ? Contre qui avez-vous attenté ? Est-ce la religion ? Sont-ce les mœurs ? Avez-vous passé en justice ? Quand sera-ce ? etc.
)) Ceci est du nouveau : poursuivre un volume de vers ! Jusqu'à présent la magistrature laissait la poésie fort tranquille.
» Je suis grandement indigné. Donnez-moi des détails sur votre affaire si ça ne vous embête pas trop, et recevez mille poignées de mains des plus cordiales.
» A vous. y>
« Mon cher ami,
)) J'ai reçu les articles sur votre volume. Celui d'Asselineau m'a fait grand plaisir. 11 est, par parenthèse, bien aimable pour moi. Dites-lui de ma part un petit mol de remerciement. Tenez-moi au courant de votre affaire, si ça ne vous ennuie pas trop. Je m'y
36^ CUABLES. BA-UOELAIRR
. ^intéresse comme si elle me regardait personnellement. Celte poureuile n'a aucun sens. Elle rae révolte.
» Et on vient de rendre des honneurs nationaux à Béranger I à ce sale bourgeois qui a. chanté les amoui-s faciles et les habits râpés 1
» J'imagine que, dans l'effervescence d'enthousiasme où l'on est à l'encontre de cette glorieuse binette, quelques fragments de ses chansons (qui ne sont pas des chansons, mais des odes de Prudhomme), lus à l'audience, seraient d'un bel effet. Je vous re- ■ commande ma Jeannelon, la Bacchante, la Grand'mère, etc. Tout cela est aussi riche de poésie que de morale. Et puisqu'on vous accuse; sans doute, d'ou- ' tragc aux mœurs et ïi la religion, je crois qu'un parallèle entre vous deux ne serait pas maladroit. Com- - muniquez celte idée (pour ce qu'elle vaut?) à votre avocat (i).
» Yoilà tout ce que j'avais à vousdirer— et je vous serre les mains,
» \ vous. I) 33 août i8:.7 (a).
(i)On remarqueraTanalogie des arguments dont Sainte- Beuve et Flaubert conseillèrent respectivement l'emploi à leur ami. Elle est si grande qu'on serait tenté d'établir entre eux un rapport de cause à edet, si les dates ne s'opposaient à cette conjecture. .Sainte-Beuve a évidemment rédigé ses Petits moyens de défense à la veille de l'audience
■ du ïi août 1857, où les plaidoiries et leijugement furent pvanoacés,. tandis que la lettre de Flaubert est datée du
: . aurlendemain, circonstance étrange qui ne s'explique que
■ par l'ignorance où Flaubert, conSné dans son travail, à Croisaet, vivait de tout ce qui se passait k Paris.
(3) V. la réponse de Baudelaire, 35 août 1857.
)) Je vou» remercie bien, mon cher ami. Votre article (i) m'a fait le plus grand plaisir. Vous êtes entré dans les arcanes de l'œuvre, comme si ma cervelle était la votre. Gela est compris et senti à fond.
)) Si vous trouvez mon livre suggestif, ce que vous
:aYez écrit dessus ne l'est pas moins, et nous causerons
..de tout cela dans six semaines,. quand je vous reverrai.
» En attendant, mille bonnes poignées de mains
encore .une fois.
» Tout à vous. »
Mercredi soir, Groisset.
Ctoisset, 3 jnillet i86o.
» Avec bien du plaisir, mon cher ami, je recevrai votre visite. Je compte dessus. Ce serait un grand hasard si vous ne me trouviez pas ; mais, par excès de prudence, prévenez-moi la veille, cependant.
)) Je vous lirai du Novembre (3), si cela peut vous . divertir. Quant au Saint- Antoine, comme j'y revien-
(i) Baudelaire venait de publier, dans V Artiste (n° du
i8 octobre 1857. V. Œuvres complètes, I'Art Romantique,
f, 407), son étude sur Madame Bovary.
: (2) En réponse à une lettre de Baudelaire, du 26 juin
1860 où le poète promettait au prosateur de Taller visiter
.-.dans sa retraite normande.
(3) Le volume des œuvres posthumes de Flaubert, intitulé Par les champs et par les grèves , contient un fragment 4e cette œuvre de jeunesse.
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iliaî dans qiielijue temps, il ïaudm que \ous allondîez. » J'ai bien îles choses à vous dire.
» MIIIp rnr.linlil.i'-s. Toiil à \OUS. »
ARMAND FRII
Lj-on, 9 août 1860.
« Monsieur et ami, " Je vous envoie, en même (emps que celte leUrc, le compte rendu, tlnns le Salut public, de \os Paradis. Soulnry a dii vous dire les causes de mon retard ; maladie d'abord et paresse ensuite. Je serai phis diligent pour la prochaine «klition de \os Fleurs du mal cpie j'allends avec une vive impatience. Je ne connais aucimc des nouvelles pirces, je sais cependant ([uc vous en avez publiées sic. plusieurs tlans divers recueils. Mais je ne les ai pas sous la main el la dilTicultc de
, à Croissct. Flaubert la remercia par ce billet encore inédit :
3i décembre iSOg.
' <i ftladamc, 1) J'ai été fort sensible à l'envoi des œuvres de votre fils que j'aimais beaucoup et dont j'appréciais le talent plus que personne.
» Je nie rappelle la gracieuse hospitalité que vous m'avez oiïertc h Constanlînople dans l'hiver de i85i. C'est donc une double reconnaissance que je vous ai, Madame, et une double raison pour vous de me croire, en recevant l'assurance de mes respecis,
I) Votre obligé et très liumhle. »
Sur les rapports de Baudelaire et de Flaubert, v. le
Flaubert, Correspondance, yiassiiii (E. Fasquelie.éd.)ct les . Dossim.
Letthes, passim.
VPWV
les chercher m'a privé du plaisir de lire vos beaux vers.
» Avez- vous suivi le procès de Saint-Cyr? Jamais le principe de r^6;/)/Y< c/e perversité /posé par E. Poe n'a reçu une plus forte confirmation. Ces trois hommes n'avaient aucune preuve contre eux ; ils n'avaient qu'à nier pour être acquittés. Tous les trois sucessivement ont avoué, le plus bête le premier et le plus fort à la j fin. La dernière scène (à huis clos) où Joannon, mis, . en face d'un co-détenu révélateur, a été mis aux aboia iet a fini par se livrer, a eu un caractère d'horreur qui complète le drame. Il y aurait une curieuse étude , : à faire sur ce très horrible et très bizarre procès. Si vous ne l'avez pas suivi, lisez-le, vous y trouverez un puissant intérêt dans la façon dont tout cela a été peu : à peu découvert.
» J'ai essayé un jour de fumer du haschisch ; j'ai . éprouvé un assez violent mal de tête et rien autre. Où trouve-t-on cet extrait gras dont vous parlez ? Je ne serais pas fâché d'en faire l'expérience une fois et de devenir Dieu à mon tour (i).
» Il existe à Lyon une feuille hebdomadaire de la plus parfaite nullité, intitulée la France littéraire, qui ai publié un article venu de Paris sur vos Paradis. Ce n'est. . pas très méchant, mais c'est très vertueux. Si vous -y tenez le moins du monde, je me procurerai le n° et je vous l'enverrai.
(i) Nous avons donné dans une note, p. 198, un curieux passage d'un billet, — on ne le trouve pas dans les Lettres, — où Baudelaire dissuade son correspondant de tenter aucune expérience de cet ordre.
bStht.i%^\ff.'-
» Je VOUS écris à Honfleuivna sachant. pas si vous êtes en ce moment à Paris.
» Croyez à mes sentiments très dévoués. »
A la direction de Foctroi, a. Sala, 44 » Lyon,
Lyon^ 21 mars i855.
« Monsieur^
» Je vous remercie du volume de Poe que vous m'avez fait parvenir. J*ai déjà les précédents. Je ne puis vous envoyer les articles que vous me demandez sur ' les Fleurs du mai Us remontent à 1857 et ne se trou^ vent plus que dans la collection reliée du Salut Public: Je ne pourrai que les faire copier si vous tenez à les avoir: Ce sera très facile.
» J*aurai l'honneur de vous écrire après avoir lu ce dernier volume de Poe. A première vue, il me paraît dans d'autres conditions qu Eurêka, où je n'ai rien compris, je l'avoue à ma honte. Je n'ai pu qu'admirer votre courage d'avoir mené à bonne lin, avec votre talent accoutumé, cette terrible traduction.
)) Vos petits poèmes en prose ont-ils paru en un volume ? Si cela est, où peut^on les trouver et sous queltitre ?
» Je parlerai du volume Poe bientôt et vous enver-^
rai l'article.
» Votre très dévoué,
» Armand Fraisse (i). »
Rue Duchanel, 8.
( 1 ) Lettres communiquées par M . Albert Anoelle. — Parmi '^*
jâ
ClTAnLES BAUDELAinE
LETTRES 1>E il. AM-IIED Gl IC
P»ris, le 33 mai iSCio, (1 Monsieur, » C'est avec un profond iiilcrtH f|iie j'ai lu les noies l'i.'laliies à Edgaid l'oo (sic), contenues dans \olre admirable traduction de ses Histoires extraordinaires.
» Voire talent littéraire et l'élévation de \otre pensée étaient seuls capables de définir el d'analyser les liclles et étranges conceptions de ce poète ; aussi est-ce à vous, \[onsieur, que je dois en grande partie les ineilàbles jouissances que j'ai trouvé [sic) dans la lecture de ses ouvrages.
» Si l'Àlgard Poe a franchi les hauteurs les plus ai'ides de Ceslliétiffue et plongé dans les abimes les moins explorés de l'intellect humain, vous avez la gloire de l'avoir suivi dans ces étonnantes perspectives en nous les l'évélant dans toutes leurs splendeurs.
» Vivement désireux de connaître plus intimement Edgard l'oe, je me suis adressé à MAI. Michel Lévy, qui m'ont répondu qu'il n'y avait que les deux volumes : Histoires extraordinaires et la Relation d'Arthur
les articles publiés |>nr M. Armand Fraisse sur la vie et l'œuvre de Baudelaire, nous renvoyons le lecteur particulièrement à ceux des /\, aii et a() mai 1869, {Salut public de Lyon).
(i) Communiquées par M, Albert Anccllc. — Alfred GuicHos DE Grandpont, auteur de deux plaquettes sur les choses mai-itîmes, a traduit du latin la i< Dissertation sur la lilierté des iners », de Hugo Oratius.
Gordon Pym qui fussent traduits. Je supposais que Le Corbeau existait en français, parce que j'en avais lu un fragment placé en épigraphe. Aussi \iens-je auprès de vous, Monsieur, dans Tespoir d'obtenir de votre obligeance de plus amples renseignements.
»En terminant ces lignes, permettez-moi, Monsieur, de vous présenter l'evpression de mes sympathies avec l'assurance de ma considération la plus distinguée. »
Paris, le 12 juillet 1860.
« Monsieur,
» Il y a quelques (de) temps que j'eus recours à votre obligeance pour obtenir des renseignements sur les œuvres d'Edgard Poe, vous avez bien voulu m'honorer d'une réponse contenant de précieuses indications, et ainsi j'ai complété ma collection par : VAnge du bizarre, Un Evénement à Jérusalem, Eléonora, et la Genèse d'an Poème,
» Permettez-moi donc, Monsieur, de vous en exprimer toute ma reconnaissance, car sans vous, je n'aurais pu augmenter ma richesse.
» Je suis avide de tout ce qui se rattache au grand Poète, et, en lisant votre intéressant ouvrage : Les Paradis artificiels, j'ai été heureux d'y rencontrer les lignes traitant de Poe et de ses personnages. Aujourd'hui la somme de mon admiration pour ce génie s'est tellement accrue, que mon désir serait de connaître quelle forme terrestre revêtit une telle âme ? En con-
« Monsieur,
» Je voiisieincrcîe <t moi.
» Je vous remercie é iliéàtre pour liii olîrir qviiest en elFet, sous hei fortune littéraire a .
» Mais permettc/.-nii mois ce qui m'eni[>ècli bicnvcillanle.
» ]3'al}or(l je ne pai entliousiasiue pour cclti
» N'auriez -vous pas que par la réalilé des si
» Colles, il y a nm d'eutrain, d'iuimour, d Est-il bon';} etc.
» Mais est-ce lu une l>as seulement parler d tliéâtre en général.
H Peu ou pointd'inlt mes que finis, des sîluf inirigue I — supplée à son. ^oilà pour le l'ont!
(i) Publiûe par le ' Correspondances,
(a) V. le billet de llau (|uel cette lettre répond.
37& CHARLES BAUDELitlRE
» Quant à la forme, je me montrerai plus disposé à la louer. Non pas que le dialogue étincelle de traits philosophiques, satiriques ou comiques ; mais à défaut de ces qualités précieuses, le style a :une allure vive, animée, pressée d'aller au but, ce qui ne manque pas de charme pour nous autres Français, toujours si . aHaii-és quand nous écoutons, et si disposés à tenir en grande estime la brièveté de ceux qui nous parlent.
n Voilà une opinion sur l'œuvre dans son applica- lion à la scène française en général ; en ce qui concerne, a la Galté, en particulier, permettez-moî de vous déclarer que nous ferionsune bien triste, bien déplorableépreuve, .. si nous soumettions à ce public l'œuvre de Diderot.
» Oh ! Monsieur, venez-vous si peu dans notre théi\lre que vous ayez pu vous faire un seul instant .. d'illusion sur ce point !
n Je n'entreprendrai pas de vous décrire l'esthéti-. que de notre genre. Qu'il me sufûse de vous affirmer que je fais fausse route toutes les fois que je ne me. . borne pas purement et simplement à être le continuateur (je dis continuateur et non imitateur) des Pixérécourt, Caignez, etc.
-> Toutes les tentatives engagées par moi, en dehors ■ de ce genre, m'ont été nuisibles ou funestes.
:> Maintenant, est-ce un bien, est-ce un mal qu'il en soit ainsi.''
» Au premier abord, on regrette le résultat ; h. une .^ seconde réflexion, on s'en console.
» En effet, si le mouvement littéraire procédait de . bas en haut, c'est-à dire de la Gaîté à la Comédie- Française, le progrès deviendrait bientôt impossible.-
La Gaîté serait bientôt le Théâtre-Français, et le Théâtre-Français, que serait-il ?
» — Tout enseignement veut d'abord des écoliers, et non une classe de professeurs. Réjouissons-nous donc d'avoir encore dans le peuple un public d'écoliers.
» C'est pour ce public, c'est pour ces écoliers que le théâtre de la Gaîté est fait. Il y a tout un enseignement relatif, et voilà pourquoi notre genre, ridicule ailleurs, est encore si bon chez nous, que certaines pièces dites progressives n'y ont pas fait le sou.
» Ceci posé, je vous offre, pour Y Ivrogne (i), tous>
mes bons offices.
)) Votre dévoué,