LETTRES DE M. EDOUARD HOUSSATE
Paris, le 3i janvier iSôg.
L'Artiste
Direction
25, rue Louis le Grand.
« Cher monsieur,
» Décidément, voulez -vous faire l'étude sur Gautier ;. Si oui, donnez-la cette semaine ; si non, je vais la faire faire par un autre ami de Gautier.
» Une réponse, je vous prie. '
» Et tout à vous. ))
(i) V. ce projet de drame dans VEtade biographique, pi4o, jet, plus loin, la lettre de Tisserant^ (2) Communiquées par M. Albert Anoelle^
S'jG IIIAIILES BAUDELAIRE
i( C!ic
0 Tout est pour le mieux. Je vous enverrai votre ■ni'ticlc lois«|u'il sera coniitosc cl je le publierai dans l'un des pi-ocliaiiis iiuméros. Tliéo est toujours à Saînt-Péloisbourg ; on prétend qu'il re\ient, je n'en ai iuicunc nonveilc, mais il est inuûle, je crois, de lui envoyer ^otrc article qui scia pour lui une cliarniante iiur|)nsc au retour i .
Il Votre Irès di'\on(',
» El>0(AIU) lloiSSATE. »
llautevitlc-IIouse. G octobre t85t).
« \oli'c article sur Tliéopliilc Gautier, Monsieur, est une de ces ^tages qui pi-ovotjucnt puissamment la pensée. Uare mérite, Taire penser ; don des seuls élus, A'ous ne vous IroiiipK', pas en prévoyant quelque dissiilence entre vous et moi. Je comprends loule votre philosopliic {car, comme Inut poclc, vous coiilcncx uu philosophe); je fais plus que la comprendre, je l'ad-
(i) L'nrticlc sur Tliéopliile Gautier parut dans l'Artisle du i() mars i85r). — V. à son sujet la lettre d'Asselincau à Baudelaire, que nous avons donnée en tête de ce chapitre, et, dans les LBrraBs, la Icllrc de Itaudelaire à M. Théophile Gautier, (ils (a; février iSOi)).
mets ; mais je garde la mienne. Je n'ai jamais dit : r Vit pour l'Art ; j'ai toujours dit : l'Art pour le Progros. Au fond, c'est la même chose, et votre esprit est trop pénétrant pour ne pas le sentir. En avant î c'est le mot du Progrès ; c'est aussi le cri de l'/Vrt. Tout le verl^e de la Poésie est là. Ite,
>) Que fa i tes- vous donc quand vous écrivez ces vers saisissants : Les Sept Vieillards et Les Petites Vieilles cpie vous me dédiez et dont je vous remercie? Que faites-vous ? ^ ous marchez. Vous allez en avant. ^ ous dotez le ciel de l'art d'on ne sait rpicl rayon macabre. ^ ous créez un frisson nouveau.
» L' \rt n'est pas perfectible, je l'ai dit, je crois, un des premiers, donc je le sais ; personne ne dépassera Eschyle, personne ne dépassera Phidias ; mais on peut les égaler, et pour les égaler il faut déplacer l'horizon de l'Art, monter ])lus haut, aller plus loin, marcher. Le poète ne peut aller seul, il faut que l'homme aussi se déplace. Les pas de l'Humanité sont donc les pas mêmes de l'Art. — Donc, gloire au Progrès.
» C'est pour le Progrès que je souffre en ce moment et que je suis prêt à mourir.
» Théophile Gautier est un grand poète, et vous le louez comme un jeune frère, et vous l'êtes. Vous êtes. Monsieur, un noble esprit et un généreux cœur. Vous écrivez des choses profondes et souvent sereines. Vous aimez le Beau. Donnez-moi la main.
((Et quant aux persécutions, ce sont des grandeurs. — Courage I 1 ) »
(i) Cette lettre a paru, comme on sait, en tête de la
Hautevilte-house, 39 avril 1860 (i).
" Vous m'avez envoyé, cher poète, une bien belle page ; je suis tout heureux et très fier de ce que vous voulez bien penser des choses que j'appelle mes dessins à la plume (2), j'ai fini par y mêler du crayon, du fusain, de la sépa, du charbon, de la suie et toutes sortes de mixtures bizarres qui arrivent à i-endre à peu près ce que j'ai dans l'œil et surtout dans l'esprit. Cela m'amuse entre deux strophes.
') Puisque vous connaissez M. Méryon, dites-lui que ses splendides eaux-fortes m'ont ébloui. — Sans la : couleur, rien qu'avec l'ombre et la lumière, le clairobscur tout seul et livré à lui même : voilà le pro- ■ blùine de l'cau-forte. M. Méryon le résout magistrale-. ■■ ment. Ce qu'il fait est superbe. Ses planches vivent, . rayonnent et pensent II est dig'ue de la page profonde j» et lumineuse qu'il vous a inspirée (3). Vous avez en 1 vous, cher penseur, toutes les cordes dc l'art ; vous
plaquette : Théophile Gantier (i85g). Baudelaire l'avait sollicitée par deux billets va moins, que nous n'avons pas 1 trouvés dans le recueil du Mercure ; il était fort désireux " de l'obtenir. (V. ses Lettres, a6 mars, 7 août, 19 sep- • tpmbre, 1" octobre i85çi ) — On se rappelle que noua . avons donné, dans I'Etude Bioon.tPHrQUE, une première lettre d'Hugo, écrite au lendemain du procès des Fleurs.
(i) Publiée dans les Souvenirs-Correspondances.
(a) Salon de iSSrj, Œaores complètes, II, p. 338.
(3)/6(*rf..p. 336.
démontrez une lois de plus cette loi, que dans un ar> tiste le critique est toujours égal au poète. Vous expliquez comme vous peignez, granditer.
» Je vous serre la main. »
Bruxelles, 10 avril 1861.
« Monsieur,
» La petite bibliothèque de Hauteville-house.vous^ remercie ; elle a désormais votre beau volume complet. Je ne puis vous dire à quel point ce gracieux envoi me touche.
» Me voici voyageant ; on m'a cru très malade cet hiver, mais le changement d'air me remet ; je vais d'horizon en horizon, je quitte l'Océan pour la terre ; je cours à travers monts et vaux, et la grande nature du bon Dieu me guérit.
» Votre poésie aussi est un dictame.
» C'est elle qui a commencé ma guérison.
» Les vers calment et charment. Je vous rends grâce et je vous serre cordialement la main.
» ViGTOH Hugo (i). «
(i) Cette lettre, à la différence des précédentes, ne ^ figure pas dans le recueil Victor Hugo^ Correspondance, qu'ont édité MM. Calmann Lévy (1898, in-8") ; nous devons à M. Ancelle sa communication, et à M. Georges Hugo l'autorisation de la publier.
Sur les rapports de Hugo et de Baudelaire, v. nos notes> des p. 5o et 167, Tincident causé par Tarticle de Jean Rousseau {Figaro, 6 et i3 juin i858)et,/)a5sim, IcsLettres^ principalement aux années 1859. i865,i866. Dans celles-
APPENDICE 3 (Si
» A vous de cœur, cher Monsieur.
(( Adèle Victor IIkjo i\ »
lettre de lego>'te de lisle
Paris, 4 avril 1861.
(( Mon cher ami,
» Lacaussadc a di\ vous prévenir que j'avais Tintention de parler des Fleurs du mal dans la Revue Européenne ; mais il est indispensal)le que vous arrachiez à de Broise un exemplaire de votre dernière édition que je n*ai pas. Je suis très heureuv de l'occasion qui m'est offerte de dire tout ce que je pense de vous, et j'insisterai particulièrement, bien entendu, sur certains points que vos critiques, ou plutôt vos insulteurs, ont négligés par ineptie naturelle.
)) ?s 'oubliez pas mon exemplaire.
» Tout à vous,
» Leco:«te de Lisle (2). »
chez lui, cette liherlé d'appréciation gardée envers ceux qu'il admire le plus : ne le voit-^ » pas prendre parti pour Flaubert à propos de Salambo, contre « l'oncle Beuve » lui-même ?
(i) Nous n'avons pas la date de cette lettre, mais son texte indique suffisamment qu'elle fut écrite à Bruxelles et quand Baudelaire était déjà gravement atteint. Il faut donc la placer entre i865 et 1866.
(2) L'article annoncé parut dans la Revue Européenne, le 1®' décembre 1861. Celui de Baudelaire sur Leconte de Lisle avait paru trois mois auparavant à la Revue fantaisiste^ — Lettre communiquée par M. A. Ancelle.
en ARLES BtUDELAlRB
ilASDANT LEJOSNE (l)
4jsnvier i864.
, mon cher Baudelaire, de bon souvenir que vous nous souvent de vous, le soir, au avez beaucoup manqué, le lous avons en effet dîné avec it le monde a regretté votre ii la Belgique est pour vous les donc comme Ulysse, crerlez,
er.de l'affaire Malespine. J'ai n'a conduit dans le bureau ;1 a déclaré :
tait trop psychologique pour drait parfaitement à uneRealionale no pouvait admettre te nature.
Oman ayant été déplacée, et
! choses du commandant Le- Manet, Delacroix, de M^'Meuîur.sewmder Baudelaire dans itours parisiens, — Théophile <ne Delacroix. — V. Lettbes,
journal, et fondateur, sur I
e libre.
TactioTi traasportée de New-York à Paris, il en résultait des bizarreries typographiques inacceptables, etc. ,etc. . .
■ j e vous fais ^ grâce àxt reste . . .
» D n'y avait pas à marchander ni à raisonner avec ce personnage. Je me suis donc purement et simple-
^ ment retiré.' Le soir, je ^dînais chez Magnoncourt qui doit parler aujourd'hui à M. Guéroult, et battre en brèche le Malespine... Si, ce qui pourrait bien arriver, Ckiéroul* se ravise, je tous en informerai de suite ; d*ici à peu de jours je seraijfixé.sur ce point.
» En attendant, les Éeuilles imprimées de votre
' nouvelle ^ont chez Michel Lévy, entre les mains de M. Noël Parfait qui les tient à ma disposition ou à celle de tel mandataire qu*il vous conviendra de désigner. Si donc vous vous décidez à traiter, soit avec Villemessant, soit avec La Madelène, vous pourrez leur indiquer l'endroit où sont vos feuillets, et la personne qui les remettra, soit à Tune, soit à Tautre, sur production d'une autorisation de vous.
)) Il m'est bien difficile de vous renseigner sur la situation financière de la Revue de Paris. Dans le cas où vous voudriez savoir si le paiement de ces articles vous est assuré comptant, ou dans un court délai, je crois que vous feriez bien de le demander tout bonnement à La Madelène (i). C'est une question qu'il est
:. très, naturel de poser, et à laquelle il peut répondre mieux que personne.
)) Je n'ai pas < vu Manet depuis le jour de l'an; le jeudi d'avant, nous avions dîné chez sa mère avec Fiou-
(i) V. plus loin les lettres d. La Madelène.
la soivce. Je lière occasinii .
Cllirisl insulté ; VI. longtemps.
w i(»> jjinviei'.
a maintenant nagos ; à quel
is ave/, encore onncr ^os insà voire souvetiés, SCS vœux Dchaîn l'ctour.
il rc\enait de t jours. Voici
couduic l'af- ;n a, au con- ! c'est lui qui
ns sa Lorynelte i, lioinmc île les livres rares
mène la maison et dîri est trôs probable que 1 ira le voii' et lui iiiettr.
tiendrai ou courant...
» 11 parait que les ^ Otre ouvrage sur la mer, de nuire à leurs pays (i ;.»
(I . . . Marie lioget ne J'ai clicï moi les fcui vous plaît, ce que j'en
» Hier, nous avons rée musicale où assî Slevens, ISracqucinont de\ais vous écrire, I mille choses pour vi grctté votre absence. .' beaucoup trop [ii-olonj
u Tranquilliscl!-^ or
(i) Dans le magnifiq! celle, nous avons trou Le mer. Mais leur substa lettre du commandant I de les reproduire.
voie les épreuves que vous demandiez à relire. C'est absolument impossible... et inutile, ajoute Parfait^ attendu que les corrections sont complètes et oe laissent rien à désirer. Celles relatives à Marie Roget, envoyées après le bon à tirer, ont été exécutées.
» Vous voyeï, mon cher amî, que vous pouvez à peu près dormir sur les deux oreilles. Ne vous mettezdonc pas martel en tête et occ«pe/--vous de chasser la fièvre et la diarrhée... »
3 février i865.
!■ Mon cher Baudelaire, » Mauvaise nouvelle du côté de Villemessant. II refuse l'insertion de Marie lioget, soit au Figaro, soit au Grand Journal. Rien à faire avec lui, absolumenl rien. » J'ai repris les feuilles impiimées. Que décidezvous ?
» N. Lejosixë. »
LETTRES DE IIESRT DE L.V M.VDELÈ.NE (l)
Rédaclion.
19, rue des Saints-Pèrca.
[i864.] « Mon cher poète, » C'est avec le plus grand chagrin que je vc (i) Communiquées par M. Albert Anceile.
verrez combien il est urgent que vous ^ous reuietlicz aux petits poèmes.
» Je ne vous fixe ni jour ni place : envoyez-nous le plus que vous pourrez et le plus lot possible.
» Quant il Lemer,jerai vu et voici ce qu*il m'a dit : îl est tout à votre disposition mais il attend tle \ous une lettre très explicative sur ce que vous pouvez avoir à lui demander : il n'a pas été question de lui, et il ne m'a paru élever aucune prétention personnelle.
» A vous de cœur. »
[i86i] « Mon cher ami,
» Je vous remercie de tout cœur ; vous me rendez un véritable service par ce bel envoi ^ i ; .
» Quant à vous envoyer des épreuves, c'est chose fort difficile pour nous qui paraissons tous les dimanches et dont le tirage se fait le vendredi. A oulez-vous vous en rapporter à nous pour le soin rigoureux et le respect absolu ? J'ai mes timidités , comme vous le devinez si bien, mais voussavez pourtant que je mets avant tout le respect de la personnalité artistique. J'ose croire que vous serez content de nous.
» J'attends avec impatience les envois nouveaux que vous m'annoncez : vous m'avez mis l'eau à la bouche,
(i) La Revue de Paris publia le Spleen de Paris, deuxième série des petits poèmes en prose, dans son numéro du 25 décembre 1864.
j'imagine que
ce n'est pas pour me laisser le bec dans
leau.
)) A vous de cœur.
1) He>1(Y de l\ Madelètîe. »
« A quand ■
^otrc retour ? »
; d'Edouard maset(i)
Paris, 7 mars (1865?).
« Mon cher ami, il )■ a bien longtemps que vous ne m'avez donné de vos nouvelles ; dites-moi donc sans trop tarder comment vous vous portez et ce que vous devenez. — J'altends toujours le livre que vous m'aviez annoncé, l'eau me venait à la bouche de lire de vous quelque chose de nouveau.
« J'ai envoyé à l'exposition deux tableaux ; je compte en faire faire des photographies et vous en en-^" - \oyer. Un portrait de Rouvière dans le rôle d'Hamlet, que j'appelle l'acteur tragique pour éviter la critique- . des gens qui ne le trouveraient pas ressemblant, — et un fifre de voltigeurs de la garde ; mais il faut voir. les . tableaux pour s'en faire une juste idée.
» M°" Meuricc me charge de vous dire bien .desii-choses de sa part et voudrait bien une lettre de vouai Son portrait par Bracqucmond va figurer à l'Exposî-^tion.
)) Adieu, mon cher Baudelaire, nous vous envoyons
(i) Communiquées par M. Albert Ancelle.
APPEH&ICE OQ t
s amiliés et voudiîons bien vous voir de retour
Paris.
H Je voudrais bien vous avoir ici, mon cher Baudelaire, les injures pleuvent sur moi comme grêle, je ne m'ûtais pas encore trouvé à pareille fête. Du reste Vemet yous racontera cela; il a envoyé <leux remarquables tableaux qui sont très appréciés.
» J'aurais voulu avoir votre jugement sain sur me^ tableaux, car tous ces cris agacent, et îl est évident qu'il y a quelqu'un qui se trompe. Fantin a. été charmant ; il me défend avec d'autant plus de mérite que- . son tableau de cetle année, quoique plein d' excellentes^ choses, fait moins d'effet que celui de l'année dernière (il le sait du reste).
>i Votre séjour prolongé là-bas doit bien vous fatiguer; j'ai hâte de vous voir revenir, c'est du reste le désir de tous vos amis ici.
1) Les alTaires entamées avec Leraer marchent elles? J'aimerais que nos journaux ou revues noua servent . plus souvent quelque chose de vous, des vers, par exemple, vous devez en avoir fait depuis un. an.:
» A Londres, l'Académie m'a refusé deux tableaux.
I) Adieu, mon cher ami, je vous serre la main.
1) Je vous envoie la Bapsodie de Listz, que vousm'aviez demandée autrefois, je l'aurais fait, il y a
longtemps déjà, mais ma l'ciiimc l'avait prùlûe et la pcEsorinc ijiii l'avail iic pouvait remettre la main ilcssiis, enliii la ^oilà. ji
Cliilcau de Parrù, jeudi t^ septembre.
(1 Mon '■iiur Hauddaiie. i'aiTi\c liiei' seulement de Aindi'id, et ma fcinmc ^ient <lc me donner voirc lellLc.
» Quel ennui vrainiont (juc nos aflaivcs ne se terminent |ïas, je \oiis \ois retenu incIéQtiiment là-has el j'ai liicn [icur que l'atTaire Garnicr-Lemer ne rate encore. Kllc traîne bien en lonf-iieur ; je ne pense pas être à Paris avant la fin <le soplenibre, j'ai besoin de me reposer ici de mon \oyage qui a été Ir'ès rapide et fatigant. Je ne peux mallieurcusement pas me rendi-e possesseur de i Otre porirait par (.Courbet el je le regrette fort, mais il me semble que Lejosne est en position et serait en goût de le faire ; je bii en parlerais certainement si j'étais à l'aria ol je vous conseillerais de lui en écrire (i .,
H Kniin, mon clicr, je connais \élasquez et voua déclare que c'est le plus grand jieintre qu'il y ait jamais eu; j'ai \u h Madrid trente à quarante toiles de lui, portraits ou tableaux, qui sont tous des chefs- «l'a'iivrc. 11 vaut plus que sa réputation, et à lui seul vaul la fatigue el les déboires impossibles i éviter dans un vojage en Kspagne. J'ai vu de Goya des
(j) V. une note de Vf-'lude biographique, p. i3i-i33.
APPENDICE SqS
choses très Intéressantes, quelques-unes fort belles, entre autres un portrait de la duchesse d'xVlbe en costume de majo d'un charme inouï.
» Un des plus beaux, des plus curieux et des plus terribles spectacles que l'on puisse voir, c'est une course de taureaux. J'espère à mon retour mettre sur la toile l'aspect brillant, papillotant et en même temps dramatique de la Corrida à laquelle j'ai assiste. Et le Prado, où se trouvent réunies tous les soirs les plus jolies femmes de Madrid, toutes coilîécs de la mantille.
)) Mais si l'on trouve en ce pays de grands plaisirs pour les yeux, on y a l'estoinac à la torture. Quand on se met à table, on a plutôt envie de vomu* que de manger. — J'ai du partir seul après avoir attendu Stevens et Champfleury, encore deux êtres sur lesquels je ne compterais pas k TaNenir, même pour traverser le boulevard.
» Adieu, mon cher Baudelaire, mille amitiés et
croyez-moi, vos affiiiresne seront jamais bien faites que
par vous, ne comptez pas sur les autres. Il ne peut
rien vous arriver d'heureux tant que vous serez dans
ce sacré pays.
» Tout à vous. »
« Voilà mon adresse au château de Parré, chez M. Fournicr, par Sillé-Ie-Guillaume Sarthc . »
Paris i865.
« Mon cher ami, me voilà de retour à Paris depuis quelque temps déjà et j'ai payé mon tribut à l'épidé-
S^i CltAHLES BAUDELittAB
min ri'irnanlo : les miens heureusement se portent
cinq 011 sii po&tcs liront, dans une sailc assez vaste, quelquefois des études d'esthélique, souvent des traductions de poésies anciennes ou étrangères, presque toujours des vers d'eux-mOnies. Nous avons absolument compté sur vous. Sans doute vous ôtes à Bruxelles, mais vous en reviendrez. D'ailleurs, avant que vous puissiez prêter à notre entreprise un concours effectif, nos affiches et nos programmes ont liùte de s'enorgueillirde votre nom. Aî-je besoin de vous dire que vous serez en bonne compagnie, et en compagnie d'amis? Leconte de Lîsle, Soulary, Ménard, Philoxène Bojer, etc., etc., Gautier, que Leconte de Lisle visite aujourd'hui, etc,, etc., puis deux ou trois jeunes gens comme moi. Le chef même de l'entreprise est M. de Lîsle. -^ Voilà qui est entendu, n'est-ce pas, mon cher Baudelaire? et vous pouvez même ne pas nous répondre. Qui ne dit mot consent. Mais il serait plus aimable d'écrire un mot à M. de Lisle, 8, Bd des Invalides, ou à moi-même, 16, rue de Douai; et de nous envoyer, si vous en ave/, quelques vers inédits, que l'un de nous pourrait récît«r.
>i Bien 1 vous. »
dans son œuvre anecdolique et critique, — si considéinble «t si précieuse pour l'histoire de la littérature contemporaine, — a maintes fois parlé du poète aine et ami, V. notammentun joli portrait de h Sun EmînenceMgr Bnimmel » dans la Légende du Parnasse contemporain et, dans le Figaro, une savoureuse suite d'articles : Belles letlres et environs, igos-igoS, dont l'un (a novembre 190a) retrace l'émouvant récit d'une des dernières nuits «ue Baudelaire, sur la fin de ses jours et de sa miscTc, ait passées Ji Paris.
3()G eu ARLES IIAUDELAIRE
» Cependant, ne pourrez-vous pas me donner quelques poèmes absolument inédits ? Quelques-uns, deux ou trois seulement. Cela serait très important pour notre publication.
» Votre i>.
« L'imprimerie attend votre paquet de vers. Pardonnez-moi de me presser. 11 voua sera envoyé des
épreuves, n
» Cher Baudelaire, votre paquet arrive comme je finissais de vous écrire. J'ai violemment admiré la voix, la rançon, [hymne, à une malabaraise. Quelques pièces, trop vives, ne peuvent prendre place dans le Parnasse. Mais il nous reste environ 4oo vers, et j'ai de quoi faire une feuille avec cela (i).
0 Je vous enverrai bientôt les épreuves et une lettre très rapprochée fixera le jour où les cinq louis seront expédiés. Je dîne tout à l'heure avec de Ricard. » Votre » Catllle Mendès. h
(i) En 1866, le Parnasse contemporain réunit sous le titre de Nouvelles Jlears du mal, outre les pièces citées dans cette lettre ; Epigraphe pour un liore condamné. L'examen de minait, Madrigal triste. L'avertisseur, Le Rebelle. Le jet d'eaa. Les yeux de Berthe, Bien loin d'ici, Recaeillemenl, le Gouffre, les Plaintes d'un Icare, Le Couvercle.
39*8 CHARliES B4UDELAIRE
«Le dictionnaire de rimes indique Foiwf d*Tine ^eafesyllabe. »
LETTRES DE C. MÉRTON (l)
Paris, le a3 février iSôa.
(( Cher Hïonsieur,
» Je vous envoie un cahier de nrres Vues de Paris, — Comme vous le pouvez voir, elles sont bien imprimées, sur chine collé sur papier vergé, par conséquent de bonne tenue. — C'est de ma part un faible moyen de Teconnattre le dévouement dont -vous avez feit preuve pour moi 2). Cependant j'ose espérer quelles serviront parfois à fixer votre imagination curieuse deschoses du passé. Moi-môme qui les ai faites k une époque, il est vrai, où mon cœur naïf était Micore pris de soudaines aspirations vers un bonheur luifuel je croyais j^ouvoir prétendre, je revois quelques-^unes de ces pièces avec un véritable plaisir. — Elles peuvent donc produire à peu près le même effet sur vous qui aimez aussi à rêver.
» Je n'ai point encore terminé les notes que je vous
(i) La première de ces lettres publiée dan» le Pince- •BOURDE, la seconde communiquée par M. Ancelle.
(2) On sait les grands éloges que Baudelaire avait donnés à Méryon dans son Salon de dS59.En oiiiveâl s'était employé, avec Champfleury et Banville, à faire aobtfler par le ministère quelques suites des Vues de Paris,
ai promis de faire poœr aider votre travail (i) ; en tout cas, j'irai vous voir bientôt pour en causer encore. Comme l'éditeur recule devant les déioarckes qu'ii y aurait à faire, dit-il, pour le placement desdiles pièoes> il n'y a rien qui presse. Ainsi, €[m ceèa ne vous inquiète point.
p Adieu, Monsieur, j'espère cpt'avant votre <MpArt, je pourrai pro^feer du bieraveillant accueil que je re~ çois de vous.
» J-e suis votre très humble et très dévoué serviteur.
» Je vais m' occuper du plac^nent des suites auprès des personnes qui ont eu, sur votre recommandation,, l'extrême bonté de s'intéresser à cette œuvre. »
IMbrïqn, 20, rae Dupetré.
« ChiM" Bionsieur,
» J'ai passé hier soir chez vous, hôtel de Dieppe.
On m'a informé que vous aviez élu domicile ailleurs.
Je désirerais surtout vous voir afin d'apprendre de
votre propre bouche que vous ne m'en vouliez pas, car
je ne pense pas vous avoir jamais rien fait qui ait pu
motiver votre changement de manière d'être à mon
égard. Seulement, comme la lettre que je vous écrivis
en dernier lieu est restée sans réponse et que trois fois
(ï) Sans doute Veau-forte est à la mode^ artêcle anonyme publié par la Bévue emeodotique dans la deuxième qoînzaioe d'avril iSS^.
je laissai mon nom à votre demeure sans que j'aie eu de vous la moindre nouvelle, je puis croire que vous avez tjuelque raison de rompre avec moi. Je ne vous ai pas rappelé votre promesse de me faire un article de journal , parce qu*à vous dire franchement, j*avais la certitude que vous pouviez beaucoup mieux employer votre temps et votre habileté littéraire. Mes gravures sont à peu près connues de toutes les personnes qu'elles peuvent intéresser et on en a déjà dit plutôt trop de bien. Quant à ce qui est de l'interruption de nos relations qui n'ont été que de bien peu de durée et peu importantes, je l'admets sans mot dire si tel est votre désir et je n'en conserverai pas moins le souvenir de Téminent service que vous m'avez rendu en venant me voir, en vous occupant de moi à un moment où j'étais bien délaissé (i).
» J'ai fait tenir à M. La vieille, que j'ai eu Tavantage de rencontrer une fois auprès de vous, la suite de mes vues réparées, un peu modifiées; il vous les a peut-être montrées. J'ai eu de la peine à m'en procurer lo cahiers (l'imprimeur étant alors fort occupé), que j'ai écoulés assez rapidement. Il ne m'en reste plus et j'ai détruit le « Petit-Pont », que je me propose de graver de nouveau, après lui avoir fait enfin d'assez importantes corrections.
(i) La froideur dont s'étonne Méryon était motivée par ce fait que le malheureux graveur donnait des signes manifestes d'aliénation mentale. Le poète ne lui en continuait pas moins ses bons offices d'ailleurs ; mais il éloignait des visites et des entretiens parfois gênants (V. plutôt la lettre de Baudelaire à P. -Malassis, 8 janvier 1860).
APPENDICE AOl
» Adieu, cher Monsieur, je vous souhaite tout le bien possible.
» Je suis votre ami sincère et dévoué.
)) C. Mérton. »
20, rue Dnperré.
LETTRE DE M. PAUL MEURICE (l)
Vendredi soir [ 1 86 1 , ]
(( Mon cher Baudelaire,
» Vous avez demain une place dans la loge de ma. femme pour la première des Funérailles de ïhon^ neur (2).
» Loge de balcon, n° 19.
» Voulez-vous bien nous faire Tamitié de venir dîner avec nous, — à 6 heures i/4, — nous pourrions partir ensemble.
))Bien à vous.
» Si vous êtes libre lundi, mon cher ami, venez dona dîner avec nous et Vacquerie.
» A vous.
» Paul Meurice. »
(i) Communiquée par M. Albert Ancelle.
(2) Drame d'Auguste Vacquerie, représenté au théâtrede la Porte Saint-Martin, en 1861. — V. plus loin la lettre d'Auguste Vacquerie.
40l3 CHARLES BADDSLAIRE
LETTRES DE MADAME PAUL MEURICE fl)
(( Je m'étais imposé de ne pas vous inonder de mes réponses, mais... ; il survient toujours un mais, pour triompher d'une résolntion difficile, et ce mais avait l'habileté de se présenter à moi avec l'apparence de vous être bon à quelque chose. Le lundi qui a suivi ma première épître, la conversation ci-après avait lieu devant moi, entre mon mari et le représentant de la maison Lacroix Verboecke...(2) (vous parlez de mots impossibles, en voilà un qui me tremble, rien qu'à le lire;
(i) Lettres publiées par M. Féli Gautier daiks ses Doeuments swr Baudelaire (Mercure de France ^ i5/3 1906). V. les lettres de Baudelaire à M"* Meurice, 3 janvier et 24 mai i865, et aussi la lettre à Malassis du i5 décembre
Dans les premiers temps que Baudelaire fréquentait <lans le salon de l'avenue Frochot, ses rapports avec M*"*" Meusîce n'avaient été rien moins «pie sympathiques. « M"* Meurice rencontra une fois Baudelaire, qui avait un crêpe à son chapeau, — me contait l'autre soir M. ïroubat, — et lui dit : « Est-ce bien sincère, ce crêpe ? N'est-ce pas un simulacre de deuil ? Avez-yous réellement perdu un de vos parents ? »
Avec le temps cependant. M™" Meurice avait reconnu <]uelles hautes vertus s'aUiaient à tant de faiblesses dans la natiire quelque peu déconcertante du poète. Et une grande, compréhensive et siocèce amitié avait succédé à sa défiance peu déguisée.
(2) Lacroix-Verboeckhoven.
ASPENOICS 4P^
s'il feUait le prononcer, grand DieuJ) : a Qmpuhlkz' votost, que publierez-vom^^ ? demandait mon mari. — « D0S inepiies pour la caisse, contre h caisse, la traduction d'un beau livre, le Melmolh, de Maturin.. — lie gtiii la traduatiori ? — De Judith {du Théâtre fran- •çotô). )) (irimaces très significatives de mon mari. — Pûurqmi riav£z-vous pas demandé cette traducUon à Baudelaire? Lui, seul^ pomxdi labien faire, etc., etcw YraL, moa mari a été très gentil, et j.'ai regretté que vous n'entendiez pas tout ce qii'il a dit de vous ; vous auriez pardonné certaine boutade. — Guérin a ex^Jique râ&irfî : Juditb. proposant à Lacroix Yerboucke lâj traduction d'un infime inconnu^ un Maturia ; et Lacsoix acceptant, dédaigneusement. Donc, impossibilité de donafis: à César ce qui appartient à Judith* J'avais envie de; vous mettre aucoucanlde cette aflaire, «t de vous engagée à aller trouver Lacnoix; qui saii si <m ne serait pas parvenu, dans l'intérêt de tous, à mâtlre Judith de côté ? Vous ne me répondiez pas*, je me suis isutimidéa,. et j'ai gardé 1© silence, aussL Hier, Gtaénia,. que nous avions gagné à vous, et inquiété sur Judith, est revenu nous voir, et a reparlé de Melnwîth. Il a eJfl&îayé la* malheureuse sur la tâche qu'elle a prise si légècemant, et lui a> inspiré le désir de votre coUahoration ; cela irait tout seul, si vous n'étiez à BrujteUes. Que diable Mtes^us en Belgique? car, vos raisons sont si mauvaises ! Mon mari a insisté pour qu'il y ait une préface de vous. Est-ce préface, est-ce iotcoduction, est-ce notice qu'il a dit, je ne me rappelle pas; enfin, quelque chose de vous en tête de l'ouvrage. Cela est dans l'intention de la Judith ; mais>
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VOUS êtes à Bruxelles ! — J'ai dit. Vous voilà au fait ; voyez si le cœur vous en dit ; voyez Lacroix Verboecken ; et, si cela est nécessaire, Guérin et mon mari vous appuieront.
)) Maintenant, cher Monsieur, comme je n*ai pas laissé lire à mon mari tout ce que vous m'avez raconté pour distraire ma triste vie, il ne doit pas se douter que je vous mets directement dans la confidence de ces conversations. Mettons, si vous voulez, que j*ai raconté cela à Manet ou à Bracquemond, et que c'est Tun d'eux qui vous a écrit.
» Ah I pendez-vous : il y a eu une soirée chez Manet, et vous n'y étiez pas ! Tout le monde, en grande tenue. La commandante, peu vêtue, mais de satin, avait des remparts, des tours, des balistes. des cabestans d'argent, sur la tête, le cou, les bras. C'était très militaire, et Poîyte triomphait. La S^. avait cet éclat T. emprunté, dont elle a fart de peindre, etc., plus une' coiffure grecque, qui allait à merveille à sa jolie tête. M™° Aubry absente. M™** Brunet, absente. M"^* Marjolin, absente ; mais, des dames inconnues, brunes, blondes, se pressaient dans le salon. Les hommes, vous les connaissez tous, timides comme des poissons rouges, pudiques comme des éléphants, ou sauvages comme des ours ; ils ont résolu de nous fuir comme des pestiférées, et se sont installés dans la salle à manger.
» Manet allait des unes aux autres, dans le fallacieux espoir d'un rapprochement. La musique les attirait un instant ; puis, après, ils se sauvaient, tant qu'ils pouvaient. Il y a eu trêve au moment du thé; on s'est
réuni pour manger des pâtisseries exquises, et boiredes infusions enivrantes. Mais, la cigarette a de nouveau séparé les deux partis. Cependant, M"** Manel a joué comme un ange ; M. Bosch a gratté sa guitare, comme un bijou ; Chérubin-Astruc a chanté ; la commandante Thérèse a chanté aussi. Je vous parle de la œmmandante, parce que, si vous ne vous intéressez, pas à elle, elle s'intéresse à vous ; et cela revient au même.
» Nous nous sommes séparés, à regret, à 2 heures du matin. Oh ! Thorrible temps au dehoi;^, la pluie, la neige, le froid, le noir, brrr ! je suis gelée, quand je m'en souviens ; même là, au coin de mon feu où je: suis si bien. Vous l'avez abandonné, déserteur que vous êtes. Je voudrais bien ne pas vous regretter, et fairecomme Paris, qui commence à prendre son parti de votre absence ; mais non, je ne peux pas. Je ne pardonnerai jamais à ce grand dadais de Stevens de vousavoir envoyé boire la bière de sa patrie.
« Moi aussi, je vous serre vigoureusement la main. »
[iS65.] (( Cher monsieur,
» Manet dit que vous me demandez. Eh bien I me voilà ! — Comme il m'ennuie de ne pas vous voir, je profite vite de votre appel pour causer un instant avec vous. — Mais, qu'attendez-vous ? que me voulez-vous ? de quoi désirez-vous que je vous parle? Depuis quelque
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temps, la vie esè d'une momjicmm éf^B«imnte. Je me lèv€, je vais, je viens, je rêve, je me mets en colèue, je m*en repenâ, jeme sais si j*aime on si je déteste Tharmanité, variant entre * ces deux, opinions» vingt fois* à l'heure : je prie mon: Dieu, a moi^ cpit ne iressembèe guère a», vôtre; est-ce que je lis? — Quelqu^ois •<piand vous m'ecrvojez un bon iiwe ; je isie demande lè soir si, dans ma joumjée, j'ai été une bonae ou uske méchante femme; je prends de bonnes résolutions que^ le lendemain, j'ai trop de peine à tenir; puis, la journée finie, je m'endprs. C'est à recommencer tous les jours, toutes ks semaines, etc. , etc. . . Vous voyez (ju'il n'y a là aucun petit coin inléressaot pour vous. Non-^ vraiment» il ne se passe rien de ra^ontable autour de ï\bu&. Quoi^ que habitant Bruxelles, vous connaissez Paris mieux que moi, bien sûr. Vous savez ce qui s'y dit, s'y écrit^ s'y passe, s'y publie. Vous avez va notre Expositioa de peiMure par des yeux meilleurs que les mi^n». Vous lisez tous les feuilletons qui en parlent, que pouj^rais-je en dire? Je n'ai même plus la possibilité d'exercer sur Cabanel ma verve satirique, j'arriverais après About et Saint-Victor, qui ont tout à fait gâté le métier. Ce Saint- Victor, surtout, quel feuilleton de portière 1
» D'ailleurs, je ne suis allée au Salon qu'une fois ; il faut vous dire que, depuis le 2 mai, je suis comme qui dirait malade. — Un antfcrax, — bénirty dit le médecin. Je le prétends fort méchant; car, il m'a liait beaucoup souftir et m'empêche de sortir. J'ai voulu ta ter de la maladie ; j'ai cru que j^allais ramener un peu d'intérêt sur moi. Hélas ! je n'ai point pâli, je n'ai
piakyt maigri. Loin de s'apitoyer sur ma santé, oa ma laissée seule avec naa fiièvre. Foin des hommes l Foin des amis ! lorsqu'on gémit, ils vous plantent là. Donc, je me soigne ; donc, je veux guérir» Vive la santé ! Yive aussi Thoméopathie, qui soignp proprement, avec une simple cuillerée d'eau distillée.
)) Pendant que je vous écris, j'entends le chemin de fer^qui file vers Bruxelles.Voilà-t-il pas une jplie invention que cette grosse mécanique, qui rue, renifle, pour empojcter, rapporter,. tous les jours, des milliers d'indifférents, à des milUerade kilomètres, et qui n'a pas l'intelligence de vous enlever de cette satanée Belgique, où je suppose que vous ne vivez qu'à moitié, pour vous rendre à vos amis, éplorés de votre trop longue absence. Oui, va, s1»ipide machine, siffle-toi* siffle ton inutilité, siffle ceux que tu portes, siffle aussi celui que tu laisses, puisqull se plaît loin de nous. Ah ! si vous étiez à Paris, vous vîendrie2^ ftimer votre cigarette dans mon pot de Jleurs^ ; — mon jardin, vu sa petitesse, ne mérite pas d'autre nom. J'y suis souvent assise, comme la première fois que vous êtes venu me voir, vous souvenezvous ? — Mon mari a feit un voyage en Italie ; depuis qu'il est revenu, il va souvent à la campagne... dîner.
» Quand il exécute sa fuguer pastorale, je dîne seule, tête-à-tête avec celui-ci, ou celui-là. — Je vous ai eu quelSquefois ; vous ne vous en êtes probablement pas aperçu. Venez donc, de ces diners illusoires, faire des dîners réels ; nous causerons après, je ne puis causer qu'avec vous, vous seul savez me faire croire qu'on peut ne pas s'ennuyer à parler d'autre chose que de la politique. La RéjrubUque, la lune, qu'est-ce que cela
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me fait ? en quoi cela m*intéresse-t-il I elles sont aussi impossibles à connaître, Tune que Vautre.
» Je suis insultée tous les jours, et par tout le monde, pour mon courage à défendre Manet(i) ; venez donc me donner un coup de main.
» Mon Dieu I qu'il y a longtemps que je ne vous ai agacé, avec ma révérence ! je vous la fais, tant je suis mécontente de vous : ne pas revenir, ne pas m*écrire, ne plus avoir d*amitié pour moi, c'est dur 1 et vous croyez que je vous aime, que je vous souris, que je vous donne la main, oh ! nenni, dà ! »
« Si, cher Monsieur, je vous écris ; et je le fais,, sans en être embarrassée (2). Ce n'est point mon esprit qui a la prétention de vous répondre, c'est ma simplicité et ma bonhomie habituelles. Dès que j'ai reconnu, à l'adresse, votre écriture, j'ai éprouvé une vraie joie; et je vous le dis tout de suite, pour vous en remercier. Le timbre de Bruxelles m'a un peu attristée ; vous êtes toujours loin de nous ; mais, vous pensez à moi, quelquefois, et vous avez eu besoin de me le prouver aujourd'hui; cela ne me suffit pas, mais me ferait prendre patience.
)) J'ai souri d'abord en lisant vos folies ; en les reli—
(i) V. plus haut les lettres de Manet,et,dans les Lettres, la réponse de Baudelaire à M"® Meurice, 26 mai i865. (2) V. la lettre de Baudelaire, du 3 j.anvier i865i.
saut, j'ai éprouvé comme une espèce de pitié ; ne vousrebiffez pas, cette pitié n'a rien de blessant, au contraire. Me suis-je trompée, il m*a semblé que vous avez, une souffrance, et que vous auriez eu le désir de me la raconter. Mais votre défiance, votre fierté vous ont retenu de le faire ; avec moi, c'est mal. Vous devez me connaître assez, pour savoir que je ne ris pas toujours^ et que je suis votre vieille amie.
)) Voyons, que faites-vous à Bruxelles ? Rien. Vous y mourez d'ennui, et ici on vous attend impatiemment. Quel fil vous tient donc, par l'aile attaché, à cette stupide cage belge ? Dites-le-nous simplement» Le petit groupe qui vous regrette tant, ne demanderait pas mieu'x que d'aider à couper ce fil, si c'est possible. Que faut-il? Est-ce un poste? Nous l'aurons. Faut-il vous faire réclamer par la police, ou la force armée ? Encore une fois, revenez-nous, vous nous manquez. Manet, découragé, déchire ses meilleuresétudes ; Bracquemond ne discute plus ; j'éreinte mon piano, espérant que les sons arriveront [jusqu*à vous et vous attii'eront. Nous faisons de la musique tous les quinze jours, chez moi. Les loups ne sont pas admis» Je suis maîtresse seule, et ma royauté absolue n*a pas de sujets rebelles. Venez, votre absence est la seule ombre de ces petites réunions. Elles ont été organisées au moment oii circulait le bruit de votre retour,, nous y avons cru, et nous nous sommes rassemblés, pour vous attendre. De temps en temps nous crions comme les sentinelles dans la nuit : Baudelaire ne vient pas ! et il se fait un noir silence. Vous manquez, aussi, savez-vous, à votre dévouement pour Wagner.
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En musique, chacun, ici, a son adoration ; dame ! je fais ce que je peux : à Manet, il fout Hajda ; Beetko^ vert à Bracquemond ; Hœndel à Champfleur) ; Fafitin l^i-même a son Dieu : Schumann, Tenez, et je joue Wagner (i).
» J'ai fait connaissance avec deux femmes q«i vous regrettent. J*ai trouvé Tune, jolie, Tautre conquérante, toutes deux bêtes diversement ; mais> il est convenu que les femmes n*ont pas, et ne doivent pas avoir d'esprit. La Japonaise du pays latin voudrait bien vous rendre ce que vous lui avez confié. La commandaMe fait présenter les armes à son mari, chaque fois qu'on prononce votre nom. Je l'ai vue, le j^idi soir, chez la mère Manet qui, elfe aussi, a des regrets pour vous.
» Que puis-je encore vous dire, pour que vous compreniez combien il est indispensable que vous arriviez? — Ah I j'allais oublier une grave question que seul, vous saurez décider. Faut-il que je reprenne mes bandeaux, ou dois-je persister dans certaine coiffure que j'essaie, peut-être en souvenir de vous ? Une manière de cheveux relevés, en coques, sur le sommet de la tête, avec des boucles qui descendent vers le fronts laissant les oreilles et la nuque à découvert.
» Et ma robe Robin des bois, garnie de cornalines, sans le plus petit pli sur les hanches î Et ma robe de taffetas vers, à l'habit d^ incroyable, et celte de i5/i6 ■ ■ ■ ^™^»"^
(i) Baudelaire ne devait jamais retourner chez M"** Meurice. Mais, quand on le ramena, mourant, à Paris, M**' Meurice alla à lui ; et, pour distraire sa lente agonie, elle lui (( jouait Wagner » .
blanc, brodée pav feue mon ariLàre-grand'mère î tonut cela vous atteod.
' » Est-ce q^u'il devrait en falloir taat,. quand je dis : ' « Venez, mon amitié reconnaissante de ce q«e voua avez été pour moi, lorsque mon coeur débordait d'asoertume et de chagrin, — mon amitié cabne, sereine et forte, aujourd'lmi vous appelle et vous tend les mains. »
n EcrivâE-mcL vite ce qui vous iretient. ou preneB le chemin de fer, et arrivez.
» Si vous étiez gentil, vous sonneriez samedi à ma porte : nous dimnis à 7 heui<es. C'est le jour de aotre musique : vous seriez là pour reeevoii' les amis, ébahis, et heureuï de vous revoir.
» Plantez là les Belges, tous filous, pour lesquels j'ai un tel mépris, et tant de haine, qu'aucune coDsidécation, fût-elle consciencieusement honnête, ne me ferait rester vingt-quatre heures chez eux.
B Ua%r« moi, je vais vous àttendire, samedi ; étonnez-moi, étonnez-notis tous, en arrivant.
» Je ne vous souhaiterai la bonne année que de vive vois et par une poignée de main bien sentie. Et votre liTre, dont il faut que je vous remercie !
)) E. P. Meumce. h