‹ Charles BaudelaireChapitre 4 sur 29 · PREFACE XI · texte numérisé non relu

PREFACE XI

bien voulu me communiquer. Ce livre se réclame donc, avant toute chose, de son caractère documentaire et de son effort centralisateur ; fose croire qu'il ne sera pas inutile. Pour ne mentionner que les principales entre les sources nouvelles quil apporte, on trouvera notamment, à TAppendice, une longue suite de lettres adressées au poète^ qui étaient restées inédites jusqu à ce jour, et qui fournissent très opportunément sa contre-partie au Charles Baudelaire, Lettres, publié tout dernièrement par le Mercure de France. On y lira aussi le Recueil d'Anecdotes d^Asselineau, pour la première fois donné in-cxlenso; nuls Baudelairiana ne nous avaient encore introduits aussi profondément dans l'intimité du poète^ et il est à peine besoin d^ insister sur le caractère de véracité qu empruntent ces notes si pittoresques à la personnalité de leur auteur. Quant à la partie de ce travail qui m'est personnelle, cest éparse dans les multiples notes de cette Etude quHl faut la chercher. Il est toujours délicat de revoir V œuvre d* autrui ; alors quels scrupules n^éveille point une telle tâche quand V auteur nous touche du plus près ? Tai donc, dès V origine de mon effort, adopté cette règle, de ne retoucher le corps du texte que si le besoin s'en faisait rigoureusement sentir, par exemple lorsque je me trouvais en présence d'une inexactitude matérielle, ou quand l'importance d'un document nouveau, à être reléguée au second plan, eût accusé un défaut regrettable dans les proportions de V Etude. Pour continuer à m' exprimer par images architectoniques, j^ai respecté^ autant qu'il était de moi^ la façade du bâtiment existant, n'y ouvrant guère qu'une fenêtre neuve (le chapitre VIII), et j'ai empilé mes compléments, citations, rapprochements, commentaires de toute sorte, dans les fondations. A tout prendre, c'était là leur place marquée. JSTai-jeJpas dit^que nombre de ces notes étaient simplement extraites des papiers de M. Eugène Crépet ? Il convenait donc qu'elles rejoignissent les bases de son ouvrage.

dire combien je suis redevable à fous eeuj', olleelionneurs, édileurs, qui m'ont aidé dans ■t livre. En première ligne, je citerai M. Al-

plas désintéressé des Saudelairiens, qui nlre mes mains les richesses de ses dossiers, roarneux, dont l'aecueillante érudition m'a lercties. L'autorisation de M. Camille Legnée par M. Fasqueile, m'a permis de reignage précieux sur une des tribulations les

poète; celle de M. Alphonse Lemerre, de \ent dans l'ouvrage d'Asselineau; celle de il, de donner des pages qui, mieux qu'autent en relief la baille vertu et la ferveur ries Baudelaire. Je dois encore à ta gravicomte de Spielbereh de Lovenjoal, d'avoir î pièces capitales da livre de Pinceboarde, et ■■ aa jour par M. Féli Gautier sont parmi ils qui aient pris place ici. Enfin M. Jules <it sur le fils un peu de la cordiale symjit au père, a bien voulu l'aider souvent de

le voit, si ce livre a quelque mérite, ii le doit taire qu'à tous ses collaborateurs anonymes. iioins, reçoivent l'assurance bien sincère de ilude.

Le poète, qui a donné, dans son œuvre, une si largo place à la vie des grandes villes, était le petit-fils d'un paysan champenois.

Une copie de nombreux papiers de famille, que j'ai été admis à consulter, m'a fait découvrir les origines, jusqu'à ce jour inconnues, de ses ancêtres. Ils habitaient, sous le règne de Louis XV, la commime de la Neuville-au-Pont (canton de Sainte-Menehould, département de la Marne).

Les registres de la paroisse qui comptait, à cette époque, plus de quinze cents fidèles, m'ont permis de remonter jusqu'aux grands-parents du poète.

'D'après un extrait de leur acte de mariage, Marie- Çharlotte Dieu, née, le 23 mai 1717, à la Neuvilleau-Pont, épousa, en secondes noces, le 10 février 1708,

Claude Beaudelaire {sic) (i) domicilié dans la même commune.

La condition sociale des deux époux n*est pas indiquée sur cet acte de mariage ; mais il existe encore, dans le pays, des ouvriers vignerons qui portent le nom patronymique de Baudelaire (2). Il est à croire que les ancêtres du poète étaient des tenanciers, ou plutôt de petits propriétaires jouissant de quelque aisance. Comment expliquer autrement l'éducation raffinée qu'ils firent donner à l'unique enfant qui leur naquit, le 8 juin 1759, Joseph-François Baudelaire (3) ?

(i) Dans le Tombeau de Charles Baudelaire (Paris, Bibliothèque artistique et littéraire, 1896), ouvrage auquel nous nous référerons plusieurs fois, le prince Alexandre Ourousof note que « badelaire ou baudelaire est, en vieux français, le nom d'une épée courte à deux tranchants, élargie du bout ».

Charles Baudelaire tenait beaucoup à ce qu'on orthographiât son nom correctement ; il fit détruire une plaquette tirée à 25 exemplaires chez Poulet-Malassis en i853 : la Philosophie de V Ameublement ^ parce que le typographe avait écrit Beaudelaire.

(2) On a bien voulu nous signaler qu'il existait aussi, vers 1887, à Strasbourg, un Baudelaire, photographe, cousin du poète.

(3) Pour les antécédents de François Baudelaire, nous n'avons guère qu'une source d'informations, mais la plus sûre qu'on puisse souhaiter, une lettre où la mère du poète, alors devenue M*"' Aupick, parle longuement de son premier mari. Voir plus loin (Appendice VI), la lettre de M"' Aupick à Charles Asselineau. L'auteur de la Vie de Baudelaire, s'est contenté d'indiquer celte eu-

ÉTUPE BIOGRAPHIQUE O

Elevé dans un collège de grande ville, ou peut-être dans un séminaire, car, d'après un propos tenu par son fils, il aurait a porté la soutane avant de porter le bonnet rouge (i) », François Baudelaire, très jeune encore, entra, vers 1780, comme répétiteur, au collège Sainte-Barbe. Le ptoviseur, qui le patronnait, le plaça, en qualité de précepteur^ chez le duc de Choiseul- PrasUa, l'aïeul du pair de France qui, en 1847, assassina sa femme et n'échappa à Téchafaud que par le suicide.

A l'hôtel Praslin, le jeune précepteur prit, au contact de la meilleure compagnie, une courtoisie de manières, un savoir-vivre qui, plus tard, lui furent fort utiles dans ses relations avec le monde officiel. Mais, esprit très ouvert et très ardent, il professait en politique et en philosophie les doctrines nouvelles, et comptait d'anciens camarades dans le parti révolutionnaire. Ce fut ce qui lui permit de rendre, en 1798, les plus grands services au duc tt a la duchesse de Praslin (2).

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rieuse figure dont je vais, en m'aidant de quelques documents nouveaux, esquisser les principales lignes.

(1 ) Notes de M. Prarond.

Cf. : «... Baudelaire, auquel j'ai entendu dire, de sa voix la -plus aigiie et la plus sifflante : « Moi, fils d'an prêtre,., » (Jules Levallois, Physionomies de la Bohème.)

(2) « François Baudelaire qui, pour vivre, donnait des leçons de dessin, partageait son gain avec elle (la famille de Ghoiseul-Praslin). Parmi ses élèves, il y avait la fille d'un boulanger de son quartier, lequel le payait en petits pains, et cette rétribution était, comme les autres, mise en commun. » (La famille de Charles Baudelaire, par Georges de Nouvion, Paris, typographie Firmin-Didot.)

Il fut assez heureux pour soustraire à la confiscation les biens de la famille dont il avait été le commensal, et dans le même temps, s'il faut en croire sa veuve, il aurait donné une grande marque de dévouement à Condorcet, l'illustre proscrit : il lui aurait procuré le poison qui le sauva de l'échafaud.

Il paraît constant que François Baudelaire montra un vrai courage dans la crise de la Terreur. Sa veuve le représente courant, jour et nuit, les tribunaux et les prisons et bravant, pour son compte, la mort à laquelle il disputait avec acharnement les têtes menacées de ses amis.

Quand, sous le Directoire et le Consulat, ils eurent retrouvé leur ancien crédit, ses protégés en usèrent, à leur tour, pour le servir et lui obtenir une haute situation administrative (i).

(i) Je dois les curieux détails qui suivent à l'extrême obligeance de M. Favre, l'érudit archiviste du Sénat. Ils rectifient des renseignements peu exacts donnés par M""® Aapick à Charles Asselineau. Voici le résumé des recherches de M. Favre : « François Baudelaire n'était ni conservateur du palais et des jardins, ni contrôleur, ni vérificateur, et n'avait pas à faire de commandes aux artistes. Tout ce qui concernait le palais et les jardins était administré, ordonné par une commission sénatoriale... Quelles étaient donc les fonctions de Baudelaire ? En fouillant et furetant les pièces de comptabilité du Sénat impérial (i8o4-i8i4), je trouve sur tous les états son nom ainsi mentionné : Administration et police intérieure, Beaudelaire [sic), chef de bureau, lo.ooo francs par an... A partir de i8iZi, il disparaît, et ses fonctions elles-mêmes ne sont plus mentionnées. Elles étaient un rouage de

François Baudelaire se maria une première fois en i8o3.

Sa femme, M"® Janin, lui apporta en dot une petite fortune, composée de biens ruraux et de terrains situés aux Ternes et à Neuilly. De ce mariage naquit un seul enfant, un fils, qui fut appelé Claude. Il entra, jeune encore, dans la magistrature et mourut vers 1866 (i).

Devenu veuf en 1814, François Baudelaire se remaria cinq ans après. Il avait rencontré chez M. Pérignon, un de ses intimes, une orpheline, pupille de son ami qui Tavait élevée parmi ses filles. M"** Caro* line Archimbaut-Dufays, « née de M. Charles Dufays, ancien officier militaire, et de dame Louise- Julie Foyot-Lacombe, son épouse, décédée sa veuve, demeurant à Paris, rue Saint-Hyacinthe-Saint-Honoré, n° 6 (2) w.

l'administra tien impériale.» Le père de notre poète figure déjà dans VAlmanach national de Fan IX (1801), en qualité de secrétaire de la commission administrative et de contrôleur des dépenses du Sénat. Il n'est plus désigné, dans les almanachs de TEmpire, que sous le titre vague de chef des bureaux ; son nom est constamment orthographié Beaudelaire,

(i) Nous n'aurons guère l'occasion d'en parler : Claude et Charles, son demi-frère né du mariage subséquent de Joseph-François, réalisaient les caractères les plus opposés ; ils cessèrent à peu près de se voir vers i844-

(3) Je transcris le texte même du contrat de mariage de François Baudelaire. Je n'ai pu découvrir rien de plus sur les ascendants maternels du poète. Ma curiosité, à leur sujet, avait été fort excitée par ces lignes du journal intime, Fusées : « Mes ancêtres, fous ou maniaques, dans

6 CHARIBS BAUDELAIRE

M"« Dufays, qui louchait à sa vîngt-sixième année» n'avait aucune fortune ; mais, sans être jolie, elle était fort gracieuse et d*une vivacité d'esprit qu'attestent ses lettres. Si sa pauvreté contribua peut-être à hii faire accepter un mari qui avait près de trois fois don âge, il est certain qu'elle céda aussi à d'autres raisons meilleures, notamment au prestige que le prétendant sexagénaire devait à ses manières d'une courtoisie aristocratique, et surtout à une originalité d'esprit qui, dans la famille Pérignon, le faisait c< comparer à La Fontaine pour la naïveté et la bonhomie (i) ».

des appartements solennels, morts tous victimes de leurs furieuses passions. » Cette allusion ne pouvant évidemment s'appliquer aux paysans de la branche paternelle, il m'était permis de conjecturer qu'à une époque plus ou moins lointaine, la famille Dufays, dont le nom est identique ou, du moins, analogue à celui de plusieurs familles nobles d'Angleterre et de Normandie qui remontent jusqu'au temps de Guillaume le Conquérant, avait subi quelque déchéance, par suite de la folie, des manies, ou des furieuses passions de quelques-uns de ses membres. Leur dernier descendant eût été par suite poussé vers la carrière des armes toujours ouverte aux déclassés. Hypothèse justifiée par la pauvreté de Charles Dufays, qui ne laissa aux siens que de très faibles ressources : sa fille n'avait, d'après le contrat de mariage, qu'un trousseau fort modeste et n'apportait qu'une somme de mille francs à la communauté. Mais toutes mes recherches pour éclaircir les origines de la famille maternelle du poète n'ont abouti à aucun résultat.

(i) Appendice, ch. vi, lettre de M"* Aupick à Asselineau.

M. DE NouviON, op. cit., raconte : « Il lui avait souvent promis de la marier. Mais elle n'avait aucune fortune, ce

Pendant les huit ans que dura leur union, les deux époux semblent avoir été heureux (i).

Le 9 avril 182 1 (2), un fils leur naquit ; il fut baplise, deux mois plus tard, à l'église Saint-Sulpice, leur paroisse (3).

qui rendait la réalisation de cette promesse difficile. Devenu veuf, Baudelaire se proposa lui-même, d*abord en plaisantant, puis sérieusement, et le mariage fut décidé. )) M. de Nouvion nous apprend encore que M"' Dufays était née à Londres, paroisse Saint-Pancrace, le 27 septembre 1793. Ceci expliquerait comment Baudelaire a pu dire qu'il savait l'anglais de naissance,

(i) Quarante ans après son premier veuvage, M™' Aupick écrit à Asselineau : « M. Baudelaire dont j'ai conservé un bien doux souvenir... »

(2) Et non le 2 1 avril comme Gautier Fa dit, par erreur, dans le très beau travail placé en tête des Œuvres complètes de Baudelaire.

(3) Voici le texte de Pacte de baptême : « Le jeudi, 7 juin 1821, a été baptisé Charles-Pierre, né le 9 avril dernier, fils de Joseph-François Baudelaire, peintre, et de Caroline Dufays, son épouse, demeurant rue Hautefeuille, n® i3. Le parrain* Pierre Pérignon, rue Saint- Augustin, n® 8 ; la marraine, Louise Coredougnan, femme Pérignon, épouse du parrain, lesquels ont signé avec nous, le père présent. Baudelaire, Pérignon, C. Pérignon^ Couturier, prêtre. » Le poète se trompait donc quand il donnait à Poulet-Malassis le renseignement que celui-ci a consigné sur un feuillet de son exemplaire des Fleurs du mal, i^ édition) : « Baudelaire nous a appris l'autre jour, en conversant, qu'il avait été tenu sur les £onts baptismaux par Naigeon (l'athée Naigeon) et M""" Ramey, la femme du sculpteur. » Du reste, l'erreur de Baudelaire s'explique, pour partie du moins, par une confusion de son acte de baptême avec son acte de naissance ; puis il

8 CHARLES BAXJBELAIRE

On croyait que son acte de naissance, avec tant d'autres, avait disparu dans les incendies de la Gominime. Il a cependant été retrouvé (i) dans un dosèier aux archives dé la Seine :

.Mon 1821^ le onzièmejour du mois d'avril^ onze heures du matin, par devant nous^ Antoine-Marie Fieffé, adjoint à M, le maire du Xl^ arrondissement (le VP actuel), faisant les fondions d'officier de Vétat civil, est comparu M, Joseph-François Baudelaire, an* cien chef de bureau de la Chambre des Pairs, âgé de 61 ans, demeurant à Paris ^ rue Hautefeuille, 13, quartier de l'Ecole de Médecine (2), lequel nous a pré-

savait que les deux frères Naigeon, le conservateur et le conservateur adjoint de la galerie du Luxembourg, avaient été. comme Ramey, au nombre des amis de son père ; ils figurent même parmi les membres du conseil de famille convoqué, après la mort de François Baudelaire pour nommer à Charles un premier subrogé-tuteur, qui fat M. Pérignon.

Le titre de peintre, donné, dans cet acte de baptême, à Fancien chef des bureaux du Sénat, indique qu'après avoir pris sa retraite, il se livra sans contrainte à son goût pour les beaux-arts. L'inventaire du mobilier, fait à sa mort, mentionne une vingtaine de pastels et de gouaches qui étaient, en partie son œuvre, en partie celle de sa première femme.

(i) Par M. Henri Baillière (Bulletin de la Société Historique du vi" arrondissement, 3* année, n®" 3 et 4. juilletdécembre 1900.)

(3) Cette maison, — selon Théodore de Banville, une vieille maison à tourelles, — a été démolie lors du peixement du boulevard Saint-Germain.

sente un enfant du sexe masculin, né avant-hier, neuf à trois heures de relevée y en dite demeure de lui déclarant et de dame Caroline Dufays, son épouse, mariés à Paris au XI" arrondissement, le 9 septembre 1819, auquel enfant il a déclaré vouloir donner les prénoms de Charles Pierre ; lesdites déclaration et présentation Jaites en présence de M. Claude Ramey^ statuaire, membre de l'Institut, âgé de 65 ans, demeurant rue des Maisons de Sorbonne, n^ II, premier témoin, et de M. Jean Naigeon, peintre, conservateur du musée royal du Luxembourg, âgé de 62 ans, demeurant rue de Vaugirard, n° 7, second témoin. Et ont les pères et témoins signé avec nous le présent acte de naissance après lecture.

Signé : Baudelaire, Ramey, Naigeon, Fieffé.

Charles avait six ans quand il perdit son père, le lo février 1827. Il lui garda, toute sa vie, un profond et pieux souvenir (i). Ses amis l'ont entendu souvent raconter ses promenades d'enfant, au jardin du Luxembourg, où le vieillard à longs cheveux blancs, tout en menaçant de sa canne les chiens irrespectueux, lui expliquait les statues. Cet enseignement prématuré rencontrait chez Charles une aptitude native, très mar-

(i) Sur une liste d'objets déposés par Baudelaire chez des amis, se trouve cette mention : « Une gouache de mon père », tlMon cœur mis à nu contient ces deux lignes étranges : « Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à Poe, comme intercesseurs. »

CHARLES DÀUDELAIHE

\i'aiipsip c^iie noie des Fusées : « Les images, oitive passion. »

iccs de son tempérament d'artiste ;ette ligne d'une esquisse d'autolar le poète ; u Enfasce. Vieux , antiques. Consulat, pastels, so-

ir fort modeste, en somme, que ceîternelle, tel que les inventaires le s des gotiaches, des pastels dus aux ons de François Baudelaire et de sa ne consistait guère qu'en quelques intiquc et en quelques gravui-es de maitres plus ou moins célè- 3 pas suffisant^ pour éveiller chez t si richement doué le sentiment le?

suivit la mort de son premier mari , la mère de Baudelaire épousait on promis à un brillant avenir, evalier de Saint-Louis, officier de r, et, depuis six ans, aide de camp [ilohe. Bientôt promu lieutenant- Lyon, M. Aupick y emmena aa fils. Le futur poète des Flears du :ommencer ses études. On le mit

ocument. qui n'a que vingt- cinq m exlenso dans la Bibliographie de Decaux, Paris, 1868. Je le citerai

d'abord à la pension Delorme qui répétait au Collège Royal, et Tannée suivante (i833) interne à ce collège.

Il ji*j a point de doute que Tenfant ait ressenti cruellement ces événements. La haine qu'il voua dès lors à M. Aupick, et qui devait aboutir à l'éclat dont je parlerai tout à l'heure, a fourni à la légende baudelairienne, où il faut bien admettre qu'il entre souvent une bonne part de vérité, ses traits les plus nombreux. M. Buisson pourra noter justement :

« Baudelaire était une âme très délicate, très fine, originale et tendre, qui s'était félcc (i), au premier choc de la vie. Il y avait, dans son existence, un événement qu'il n'avait pu supporter : le second mariage de sa mère. Sur ce sujet, il était inépuisable, et sa terrible logique se résumait toujours ainsi : « Quand on a un fils comme moi, — comme moi était sous-entendu, — on ne se remarie pas. »

Les quelques années qu'il passa au collège de Lyon, Baudelaire ne semble pas avoir été heureux : témoin ces lignes de son autobiographie :

« Après i83o, le collège de Lyon, coups, batailles

(i) Il est curieux de noter que le mot de fêlure ou ridée qu'il traduit, se retrouvent dans maints portraits biographiques de Baudelaire : on vient de lire la note de M. Buisson ; M. Hignard, dont nous parlerons plus loin, écrit : « Livré si jeune à tous les hasards de la vie, l'âme ulcérée, réduit à maudire ceux qu'il aurait dû aimer, il se produisit dès lors en lui une félare dont il ne guérit jamais. » Enfin, Théophile Gautier, selon M. Champ- FLEURT (Souvenirs et portraits de jeunesse, Dentu, 1872), définissait leur ami commun : « un beau vase qui a une fissure, »

yA '''' ^-'-^ ' 'ti-^^O

avec les professeurs et les camarades, lourdes mélancolies. »

Ainsi, rindépendance et la singularité de son caractère s'annonçaient par de profonds contrastes^ souvent même par une lutte ouverte avec ses condisciples. Un de ses journaux intimes, Mon cœur mis à nu, contient cette phrase : « Sentiment de solitude, dès mon en- '^.^ fance, malgré la famille, et au milieu des camarades ^^ surtout, — sentiment de destinée éternellement solitaire. Cependant goût très vif de la vie et du plaisir (i). »

Ce n*est pas le seul trait où éclate l'originalité de sa nature. Il a noté, dans Mon cœur mis à nu, le rêve qui hantait dès lors son esprit : être « tantôt pape, mais pape militaire, tantôt comédien ». Étrange association d'idées qui s'explique par le prestige qu'eut, de tout temps, pour son imagination, le côté plastique de la vie, sans préjudice de son penchant au mysticisme (2).

En i836, le colonel Aupick, appelé à Tétat-major

(i) On est peu renseigné, en somme, sur la première enfance de Charles Baudelaire, — si peu qu'on serait porté à demander h. l'œuvre du poète un supplément d'informations sur sa vie. A ce sujet, observons qu'il y a lieu de tenir pour un récit véridique la visite qu'il conte, avec un ravissement encore si ému, avoir faite, dans ses premières années, à une dame Panckoucke (morale du JOUJOU, Œ. C, m). Nous avons relevé en effet, dans l'incomparable collection de M. Ancelle, une lettre de M™* Panckoucke au général Aupick.

(3) M™*" Aupick était très pieuse, mais d'une piété toute féminine. Quant à François Baudelaire, sans doute peuton discerner quelque indice des inclinations de son esprit dans les lignes suivantes, écrites par M™" Aupick à Asse-

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE l3

de la place de Paris, mit Charles au collège Louis-le- Grand. L*écolier ne s'était pas signalé, à Lyon, par des succès éclatants : un seul prix, en dessin, et quelques accessits variés avaient soldé les quatre exercices scolaires. Cependant le colonel avait tant de confiance dans l'avenir de son beau-fils, qu'il dit au proviseur, en le lui présentant : « Monsieur, voici un cadeau que je viens vous faire ; voici un élève qui fera honneur à votre collège. ))

Baudelaire justifia ces espérances. Non content de cueillir les lauriers de sa classe, il tournoya glorieusement au Concours-général. Mais déjà sa précoce indépendance réclamait d'autres horizons que

... le ciel carré des solitudes Où l'enfant boit di!L ans Tâpre lait des études (i).

lineau, après la mort de son fils, à Toccasion d*un envoi de tableaux qu'elle le prie d'accepter en souvenir ; je les cite d'autant plus volontiers qu'elles me semblent particulièrement intéressantes, en ce qui concerne les hérédités ^[ue notre poète trouva dans son berceau. S

(( ... Les deux tableaux dans votre caisse sont pour ^

vous, mon enfant, Charles les avait suspendus lui-même ^

dans sa chambre ; celui à l'huile, vieux tableau, est un #

Saint-Antoine dans sa solitude, où il se croyait obsédé par le démon ou un mauvais ange ; il a près de lui une croix.

« M. Baudelaire s'était amusé à faire pour pendant à

ce tableau, un tableau profane. A la place du saint, il a

mis une bacchante qui tient un thyrse au lieu de la croix

de Saint-Antoine ; elle est entourée d'amours au lieu

d'anges... » (8 novembre 1867).

(i) Epître à Sainte-Beuve, V. les Œuvres posthumes qui paraîtront incessamment [Société du Mercure de France).

H C'étail un esprit eïalté, plein parfois do mjsliclamc et pars d'une immoralité ot d'un c^rnismc (en paroles «oulemenl du

i'enltiousiasmo pour la pol^sic, récitant dei vers ir, etc., à tout propos, et pour moi et beaucoup s c'élait une cervelle à l'envers, »

période de ia vie de noire poète, à ce tén labadens qui désire garder l'anonyme, i d'un autre camarade. M, Hignard,

au collège de Lyon, « fin et distingué aucun de ses condisciples », et l'a re-

(( changé, attristé, aigiî ». Baudelaire, rand, envoya une pièce de vers à M. Hi—

— déjà tristes et las :

t à l'heure je viens d'entendre (i)-..

imile Deschanel, encore un condisciple, l'intéressants renseignements sur des eslires dont il était le complice (a) :

I clasECs de ma thâma tiques, nous passions le rire des bouta-rïmâs nu courant de la plume.

pièce dans le Charles Baudelaire, CEtJVBES e autre pièce ;

émise à M. Ilignard, par Baudelaire, vers t pièces ont ôté produites par M. Hignard,

re de la Faculté des tclfros de Lyon, au nférence faite à Cannes, ot dont on trouins le Midi Hivernal, n"' des ij ot a4 mars

îes Débats, i5 octobre i8<

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE l5

^- J'ai encore dans la mémoire quelques-uns des vers de ce temps-

là, qu'il a oubliés sans doute et qui ne ressemblsnt pas précisément h ceux qu'il a donnés au public sous le nom de Fleurs du mal, »

Après avoir cité avec force éloges une strophe très médiocre, pastiche flagrant d'André Chénier, le critique se montre bien rigoureux pour d'autres vers, visiblement imités, non, comme il le dit, de Bjron, qui a un tout autre accent, mais plutôt de Sainte-Beuve que Baudelaire aimait avec passion, dès le collège (i) :

« On trouvait déjà, çà et là, certaines affectations byroniennesde corruption prématurée. Ecoutez, par exemple, ceci :

« N'est-ce pas qu'il est doux, maintenant que nous sommes Fatigués et flétris comme les autres hommes, De chercher quelquefois, à l'Orient lointain, *^ Si nous voyons encor les rougeurs du matin, , r Et, quand nous avançons dans la rude carrière,

• D'écouter les échos qui chantent en arrière, [jt ix^cq.' . \ Et les chuchotements de ces jeunes amours '4* ^* Que le Seigneur a mis au début de nos jours ? »

Ce pastiche de Joseph Delorme serait fort innocent s'il n'était, avant tout, risible sous la plume d'un désespéré et d'un blasé de dix-sept ans.

Mais l'originalité du jeune poète ne tarda pas à se dégager. Un autre de ses anciens camarades, le spiri- '^.\^^-' tuel anonyme auquel nous devons le curieux récit placé en tête des citations du recueil : Souvenirs-cor-

(i) V. dans le Charles Baudelaire, Lettres (Société du Mercure de France, 1907), la lettre à Sainte-Beuve de i844).

BAUDELAIHE

respondances-bibliograpkie (Paris, Pincebourde, 1872) ■vé une fovt remarquable pièce de vers 2 paysage décrit, doit avoir été composée 1 voyage que Charles fil, avec son beau- Pyrénées, en 1837 ou i838(i). Le litre petit iH)ème : Incompatibilité, étonne et X litres similaires de plusieurs Fleurs du qui frappe surtout, c'est la hardiesse des cceiit profond, la sincérité des impreslement rendues :

its où le vent eflsce tout vestige, aillelés qu'allume le Eoleil,.

T3 sU'iers, où guette le vertige,

icds, sur ma tâtc, et farlout. le silence,

rnel ot la montagne immense, mmobile et tout semble rùvcr. »

iligné ne rend-il pas à merveille la nerque l'on retrouve à chaque page des l?

était sorti du collège en avril iSSg, au inée scolaire. Une ligne mystérieuse de itobiographie : a Jei?>esse, expulsion de id, histoire du baccalauréat », demande- ^issemcnts. Sur le premier de ces faits, u lycée sont muettes (s). Quant à l'his-

es avec mon beau-pcre dans les Pyrénées n

tobiographie).

itre, M, Charles Cousin, le « spirituel ano-

toire du baccalauréat, la tradition veut que Baudelaire ait dû son succès, dans cette banale épreuve, à ses intelligences avec la ménagère d'un examinateur.

njme o dont il est parlé plus haut, en a donné une raison que ses collaborateurs du Charles Baudelaire, publié chez Pincebourde, le prièrent de supprimer dans les pages destinées à leur recueil commémoratif, mats qu'il rétablit dans son Voyage au grenier (Paris, Damascène Morgaot, 1878).

(( Je me souviens seulement de sa brusque disparition avant la fin de mes études et du motif que lui donnèrent les cancans de la « première cour ». Le voici en latin, ou plutôt non ; relisez, si vous êtes curieux, la seconde églogue de Virgile, n

Mais M. Philippe Bcrtholot, qui a reçu les confidences de Louis Ménard — encore un condisciple de Baudelaire, — déclare que « cette petite note perfide ne répond à rien de réel. » (fievue de Paris, Louis Méhard, 1" juin 1901.)

^^-ttVO

M. Aupick, devenu maréchal de camp (i), était, plus que jamais, en mesure de seconder son beau-fils, dans la carrière qu'il voudrait embrasser. Ici, il faut laisser la parole à sa veuve : « Quand sont arrivés les succès de collège à Louis-le- Grand et les études terminées, il a fait pour Charles des rêves dorés d'un brillant avenir. Il voulait le voir arriver à une haute position sociale, ce qui n'était pas irréalisable, étant l'ami du duc d'Orléans (2). Mais quelle stupéfaction pour nous quand Charles s'est refusé à tout ce qu'on voulait faire pour lui, a voulu voler de ses propres ailes et être auteur I Quel désenchantement dans notre vie d'intérieur si heureuse jusque-là I Quel chagrin ! »

En déclarant à ses parents qu'il entendait suivre sa vocation, le jeune poète s'engageait dans une lutte qui

(i) On sait que ce grade, supprimé aujourd'hui, équivalait à celui de général de brigade.

(3) Voir la lettre de M'"^ Aupick (Appendice, ch. vi.) Les mots raturés font supposer que le général avait songé à faire entrer son beau-fils dans la diplomatie, carrière qui ne répondait assurément ni au caractère, ni aux aptitudes de Charles.

ÉTUDB BIOGRAPHIQUE I()

> devait être plus douloureuse pour lui que pour tout autre. Le général lui demeurait odieux par cela seul qu'il avait remplacé son père, et son amour très profond pour sa mère était altéré par le grief qu'il se faisait contre elle de ce second mariage. D'autre part, il ne renccmtFait chez M. Aupick ni la tendresse ni Taïnour des lettres qui eussent intercédé pour lui^ dans le cœur de son père (i).

Cette crise de famille dura quatre ans, de i838 à i842. Au sortir du collège, le poète s'était livré tout ettlier à la flânerie si féconde qui, à cet âge, même chez fes mieux doués, prépare la période du travail. Il ne parle que vaguement de cette époque de sa jeunesse, < dans une trop courte note de son autobiographie : « Vie libre à Paris, premières liaisons littéraires : Ourliac, Gérard, Balzac, Le Vavasseur, Delatouche (2) ». Heureusement, les spirituelles^ et précieuse»

(i) « Si le père Baudelaire avait vu grandir son fils, il ne se serait certes pas opposé à sa vocation d*hommc de lettres» lui qui était passionné pour la littérature et qui avait le goût si pur. » (V. Appendice, ch, vi.)

(f Le général Aupick était un homme bon et ouvert aux choses de Tesprit'; mais la discipline, la discipline inflexible, lui paraissait le seul mode d'éducation que l'on pût appliquer aux enfants et aux hommes. Il s'est peint tout entier, à son insu, dans le blason qu'il s'était composé : d*azur à l'épée d'or en pal, et pour devisé : « Tout par elle ! » (Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, t. II, Hachette, 1893.)

(2)11 rencontrait aussi, dès cette époque, au « grenier» de Louis Ménard, Octave Feuillet, Leconte de Lisle, Pierre Dupont, P* Bocage, etc.

il*> \f ïo Vnvasscur jettent une vive lumière sur ! et la vio du jeune poète qui était

lolre ne me Iwhit pas, c'élail dans l'hiver U Bsudelnire pour la première fois, à la 1 la chambre d'un de mes compatriotes et 'achever ses éludes au collège Louis-leennevra^e. ÏA aussi se trouvait Ernest ille. Praronil faisait dos vers, moi aussi ; nitié tendre, surtout Baudelaire et moi. it les caractères les plus différents, les ilables et l'aspect eitérieur le plus cornait ^run, moi blond ; de taille mojrenne,

le une hermine, moi niîgUgé comme un m secrétaire d'ambassade anglaise, mo contre- marques ; réservé, moi bruyant moi sage par indolence ; païen par réobéissance ; caustique, moi iadulgenl pour se moquer de son cŒur, moi lais-

is deux par une collaboration au I, gazette littéraire qui justifiait sou

e l'Estrapade, une sorte de pension d'abbaje de Thélème, où nombre de ivoyaient, à cette date, leurs fils. On lie. la vie la plus joyeuse et la plus mattre de la maison, le P. Bailly, ;c Melchior du Lac avant que Louis ,ion du journal (i8i5a). — Baudelaire Marc Trapadoux dont le P. Baiily r (( provisoire ) de son fils Vincent

e place une anecdote inédite que

ÉTUDE DIOGRAPUIQUB 31

nom par l'âpreté de sa polémique. Laissons encore la parole à M. Le Vavasseur :

« Jetait, qui voulait, dans la bolle du journal, entrefilets, épigrammea et couplets. Nous avion» dii-huil ans. Romantiques nous étions, c'était dans le sang, et, après Casimir Bonjour, la Casimir, dont nous faisions le plus volontiers de vieilles culottes, était Casimir Delavigne. Il venait, je crois, de donner aui Français ta Popularité. Par quelle anomalie, par quelle inconséquence nous avisâmes-nous d'aller chercher dans Bi^ranger un air pour le chansonner ? Je n'en sais rien. Toujours esl-il que nous lan- (Âmes dans les jambes de l'auteur de La Parisienne une chanson en sept ou huit couplets, sur l'air du Roi d'Yvelot :

Il Fut toujours fort bien en cour,

Mémo en cour citojenne.

On dit, le bruit fâchoui en court,

Qu'il fît la Parisienne.

j'extvais des notes de M. Le Vavasseur, et qui a bien son intérêt, car elle prouve (|ue Baudelaire, dès sa première jeunesse, témoignait pour Napoléon de cet enthousiasme dont M. Babbal notera les proïeslations éclatantes en i865, sur le champ de bataille de Waterloo. {Le Pelit Btea de Bruxelles, 31 juin 1906J.

H. .. C'était en décembre iSio. On ramenait Napoléon anit Invalides... Nous restâmes héroïquement perchés dans une tribune par I3 degrés de froid. Nous vimes le défilé : K C'est le i" léger et le 2' léger, elc. » et l'abbé Coquereau, émergeant de la voilure de gala et la dépouille du grand homme dans un char mortuaire argenté sur toutes les coutures, mais nous trouvâmes qu'on avait trop accentue la couleur locale retraite de Itussie. Et nous arrivâmes le soir gelés jusqu'au ventrc.ruc Culture-Saînte- Catbcrine-dcs-Marais chez M°" Aupick qui nous réchauffa à son foyer cl nous sembla plus aimable que jamais... «

22 CUARLES BAUDELAIRE

Avec V Ecole des Vieillards ^ Il amassa quelques milliards

De liards, Oh! oh! oh I oh! etc.

« Je retrouve ce fragment dans un coin de ma mémoire, où il est plus facile de l'aller chercher que dans le numéro de noyemhre ou décembre i838, du Corsaire y où la chanson fut insérée tout au long (sans signature !). »

Non content de se lier avec les jeunes littérateurs de son âge, Baudelaire rechercha dès lors les écrivains célèbres. Parmi ceux qu'il nomme dans les lignes citées plus haut, Gérard, Ourliac et Delatouche n'ont eu sans doute, avec lui, que des relations fugitives, car «lies n'ont laissé presque aucune trace dans ses écrits, ni dans la mémoire de ses amis de jeunesse. En revanche, les notes de M. Prarond racontent, avec des détails très caractéristiques, les premiers rapports du jeune poète inconnu et de l'illustre auteur du Père Goriot :

(( Baudelaire se présenta, sans intermédiaire, à Balzac. Luimême me l'a dit, le lendemain de la rencontre. Balzac et Baudelaire s'avançaient en sens contraire, sur un quai de la rive gauche. Beaudelaire s'arrêta devant Balzac et se mit à rire comme s'il le connaissait depuis dix ans. Balzac s'arrêta de son coté et repondit par un large rire, comme devant un ami retrouvé. Et après s'être reconnus d'un coup d'œil et salués, les voici cheminant ensemble, discutant, s'enchantant, ne parvenant pas à s'étonner l'un l'autre. »

Mais, à cette date,, le jeune poète ne prétend pas seulement au talent littéraire ; il convoite, avec non moins d'ardeur, l'étrange supériorité du dandysme. Tous ceux qui l'ont connu dans ce temps-là sont una-

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE 2'i

nîmes à attester l'élégance de sa toilette et de sa tenue. L'occasion de décrire, d'après les crayons qu'ils en ont tracés, plusieurs des costumes fashionables du poète, se rencontrera plus loin. Voici le premier en date, que M. Prarond nous fournit :

« Je le vois encore descendre un escalier de la maison Bailly, mince, le cou dégagé, un gilet très long, des manchettes intactes, une légère canne à petite pomme d'or à la main, et d'un pas souple, lent, presque rythmique. »

Malgré son culte pour la toilette,* Baudelaire n'était nullement mondain. C'était pour sa satisfaction personnelle qu'il avait ces habitudes d'élégance. Il ne fréquentait guère que ses camarades, car il s'était voué courageusement à ce long apprentissage qui, pour la poésie comme pour tout art ou métier, est la condition inévitable de la maîtrise. Son originalité naissante affectait une forme farouche et truculente, j'emprunte ce mot pittoresque, le seul qui convienne ici au vocabulaire romantique de Petrus Borel, pour lequel Baudelaire avait une dévotion particulière et qu'il imite sensiblement dans le fort étrange poème qu'on va lire, — unique spécimen que nous ayons d'une manière de transition qu'il ne tarda pas à répudier (i). Aussi faut-il citer la pièce tout entière :

(i) On peut pourtant, sous le rapport du caractère bousingot qui leur est commun, comparer ces stances à un autre poème de Baudelaire qui date de la même époque. Le texte de cette œuvre abracadabrante est, malheureusement, perdu ; il n'en subsiste que le plan, publié dans le recueil des SouuenirS'Correspondanees {p, 11-12), par M. Charles Cousin.

iri I

RLE a BAUDELAIRE

> une lioana illustre.

empruale (oui son lustre.

l'univers moqueur, dans mon triste cœur.

le B Tendu son âme.

i, près de cette infime.

. singeais U hauteur, : et qui veui Être auteur.

I, elle porte perruque.

loirs ont fui sa blanche nuque

: plus pelé qu'un lépreux.

:e regard étrange, ira plus longs que ceux d'un ange, peur qui l'on s'est damné.

an «il juif et cerné,

1 gorge déjà baese □me une calebasse, choque nuit sur son corps, je la tette et la mords ;

louvent même une obole

st pour s'oindre l'épaule,

ee plus de ferveur

I deux pieds du Sauveur,

poitrine gonflée, I son souffle brutal, le pain de l'hdpilal.

, durant la nuit cruelle, jeux au fond de la ruelle,

Ce qui fait que, de suif, elle use plus de livres ]

Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres, £t redoute bien moins la faim et ses tourments Que l'apparition de ses défunts amants.

Si vous la rencontrez, bizarrement parée, Se faufilant, au coin d'une rue égarée» Et la tète et l'œil bas, comme un pigeon blessé, Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure Au visage fardé de cette pauvre impure Que déesse Famine a, par un soir d'hiver. Contrainte à relever ses jupons en plein air.

Cette bohème>là, c'est mon tout, ma richesse, Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse. Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur, Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur (i).

»— ^—1 ^^^— — ^^■^■^^— — ^^M II» .— ^— — 1^ ■ I I I ■■^■» 11^ ■! Il ^^^^^ ■■■■! ■ ■■ ■ II»

(ï) Ces stances ont paru dans la revue La Jeune France. Elles ont été imprimées d'après un manuscrit autographe de Baudelaire, qui figure sur Talbum de Max Buchon, un de ses amis de jeunesse. Les notes de M, Prarond font connaître la maîtresse éphémère qui est Théroïne de ce poème. Parlant de Jeanne Duval,qui tint une si grande place dans la vie de Baudelaire, au retour de son voyage d'outre-mer (1842), il ajoute : « Avant l'Inde, il y avait eu la Juive, je ne sais plus son nom (Sarah, je crois), Baudelaire l'appelait Louchette. Elle demeurait rue Saint- Antoine. Un jour, Baudelaire m'avait emmené vers l'église Saint- Louis, sous prétexte de revoir Le Christ au jardin des Oliviers de Delacroix. En chemin, nous demandâmes M'^^ Sarah (?) à un concierge. Elle était absente. Baudelaire, asse? féru d'elle lorsque nous le connûmes, n'en conserva pas un souvenir clément ;

« Une nuit que j'étais près d'une affreuse juive. »

{Fleurs du Mal, édition des Œ. G., XXXllI.)

aC CHARLES BAUDELAIRE

Quand on a lu ces strophes, on admet sans aucune difficullé que l'état d'esprit et les habitudes de vie, qu'elles attestent, étaient de nature à inquiéter les parents du poète (i). D'ailleurs, ils avaient de très sérieuses raï-

(i) M"* Aupick écrira un peu plua tard k M, Ancelle : H... Il m'est resté une impression bien pénible de tout ce que vous m'avez dit l'autre jour par suite d'une conversation que vous avez eue avec Charles, il y a peu de ' temps ; ce mépris souverain pour l'humanité, ne pas croire ;à la vertu, ne croire à rien, tout cela est effrayant et me bouleverse. Tout cela me donne à penser et me fait peur ; -car il me semble que lorsqu'on ne croit à aucun sentiment honnête, il n'y a qu'un pas de là à une mauvaise action et celte idée seule me fait frémir ; et moi, qui me complaisais dans la pensée que mon {ils, malgré son désordre et toutes ses idées extravagantes, était rempli d'honneur et que je n'aurais jamais à redouter aucune action vile ; j'en avais pour garant aussi son orgueil et une certaine fierté dans l'âme, sans ajouterque je lui croyais un fonds de religion, sans pratique, mais ayant la foi.

H Vojeidana quelles tortures je vis, ausujeldeCliarles, car je ne puis me dissimuler que sa position va en s'empiranl ; elle empire par la raison qu'elle se prolonge et que les années marchent. Ce n'est pas faule cependant d'adresser les prières les plus ferventes à Dieu pour son

0 Si je me surs résignée à cette séparation, qui m'a été si cruelle et qui |>out-âtre a été la cause de tous les désordres où Charles s'est jeté, c'est que j'ai cru bien faire «t agir dans son intérêt ; je n'ai pas voulu imposer a mon mari la vue d'un jeune homme, dont les idées et les habitudes cadraient si peu avec les siennes.

> Comme femme, je ne vois en toutes choses que le sentiment, n

sons de penser qu'en dehors de ses liaisons fémitiines( i), Charles fréquentait des bohèmes de la pire espèce, vers lesquels l'attirait sa curiosité des côtés mystérieux du Paris dépravé. M"^* Aupick, qui recevait chez elle pèusieurs des camarades de son fils, M. Le VavâsseuT entre autres, frémissait à la pensée qu'il ne trouvait pas, chez ses amis de l'autre catégorie, ces principes d'honneur et de délicatesse qu'elle était heureuse de reconnaître chez ceux dont elle l'encourageait à s'entourer uniquement.

De phjs, elle ne pouvait estimera sa vraie valeur un travail intellectuel très réel, mais qui ne donnait pas encore de résultats palpables et n'en donnerait de longtemps, le jeune poète étant trop épris de la perfection pour consentir à livrer au public des essais qui n'étaient, à ses yeux, que d'informes ébauches, en comparaison des chefs-d'œuvre qu'il rêvait.

D'autre part, le général redoutait pour l'avenir de son beau-fils une oisiveté prolongée qu'un patrimoine modique rendait doublement dangereuse.

(Féli Gautier, Documents sur Baudelaire, Mercure de France^ 1 5 janvier 1906. )

(i) Les intimes du poète s'inquiétaient eux aussi. V. à l'Appendice, i, les vers dédiés par MM. A. Dozon et Auguste Prarond « à un ami, » et qui mettent en cause, directement ou par allusion, cette Sarah.

— « Ci-gît qui, pour avoir par trop aimé les gaupes, Descendit jeune encore au royaume des taupes. »

— Vous ai-je rapporté cette épitaphe de Baudelaire par lui-môme, — je la tiens de lui, — dans sa 20 ou 21** année?» (Notes de M. Dozon.)

Or, Charles avait vingt ans sonnés. Sa mère voulut mettre à profil le reste d'autorité légale qu'elle conservait sur lui, jusqu'à l'heure de sa majorité, pour l'éloigner quelque temps de Paris. Le conseil de famille, convoqué sur sa demande, autorisa ua emprunt de cinq mille francs destiné à couvrir les frais d'un voyage. Et Charles, sans témoigner ni répugnance, ni joie, alla s'embarquer à Bordeaux, sur un navire qui devait faire voile pour Calcutta (i).

(i) Ce récit, qui résume une lettre de M"' Aupick à Ch. Asselineau (Voy. Appendice, chap. vi), nous parait Être d'une authenticité incontestable. Pourtant il n'est pas impossible qu'elle ait altéré ou déguisé les faits par ménagement pour son fds, car, selon Maxime Du Camp, (Souvenirs littéraires), la résolution d'éloigner Baudelaire aurait été prise à la suite d'une scène terrible entre lui et son beau-père. Dans un grand diner officiel donné par celui-ci, Baudelaire aurait tenu quelque propos malséant ; puis, rudement rabroué par son beau-père, il l'aurait menacé de l'étrangler el saisi à la gorge. M. Du Camp ajoute : « Le colonel appliqua une paire de soufQets à Baudelaire, qui tomba en proie à un spasme nerveux. Des domestiques l'emportèrent. Il fut enfermé dans sa chambre : arrêts forcés. La réclusion dura quinze jours, au bout desquels Baudelaire fut mis en diligence, sous la surveillance d'un officier qui le conduisit à Bordeaux. Là, il fut embarqué sur un navire en partance pour les Indes : son passage était payé ; une somme d'argent assez modique et une pacotille valant une vingtaine de mille francs étaient mis à sa disposition. » La situation était si tendue entre Charles et son beau-père qu'une rupture était tôt ou lard inévitable. J'admettrais volontiers le récit de M. Du Camp, si d'évidentes inexactitudes de détail, dans la partie que je n'ai que résumée, ne me faisaient douter

L'ennui morne qui Le saisit, dès les premiers temps de la traversée, abrégea son absence. Quand il eut manifesté sa ferme intention de rentrer en France, le capitaine de navire, à qui ses parents l'avaient confié, consentit sans difficulté à son désir et aida lui-même à le rapatrier. Son absence avait duré à peine dix mois (de la fin de mai i84i à février 18^2) (i).

Ce voyage a marqué dans la vie de Baudelaire. Il a sans nul doute contribué à développer sa sensibilité artistique, car on peut découvrir çà et là, dans les Fleurs du mal et dans les Poèmes en prose, quelques traces des impressions qu'il avait reçues des pays lointains et des cieux inconnus contemplés pendant son voyage. Mais il faut absolument renoncer à certaines légendes. Baudelaire a-t-il jamais fait des fournitures de bétail à l'armée anglaise? Cette assertion de Maxime Du Camp est probablement erronée : il

de la fidélité de sa mémoire. Au moment où il s'embarquait (mai i84i), Baudelaire n'avait pas dix-sept ans, mais vingt ans ; M. Aupick n'était pas colonel, mais maréchal de camp. Ce dîner n'a pu avoir lieu à Lyon, que le général avait quitté depuis plus de six ans. Enfin, il y a impossibilité de concilier ces deux faits contradictoires : l'emprunt de cinq mille francs et la pacotille de vingt mille. M. Du Camp a, sans doute, été induit en erreur par quelque racontar des amis de Baudelaire ou de Baudelaire luimême, qui ne se faisait nullement scrupule, comme nous le verrons plus loin, à propos de ce même voyage, d'abuser de la crédulité de ses intimes.

(i) V. à l'Appendice, ch. vi, la lettre de M*"' Aupick à Asselineau. V. aussi ibid.y 11, la lettre du commandant "Sftaj au général Aupick.

3o CRAR!

semble possible de le prouver. Sur les dix mois que dura son absence, le trajet par mer, aller et retour, en prenait neuf environ, la navigation à voiles ne permettant pas alors plus de rapidité. Le temps même lui eût manqué pour entreprendre un tel négoce. Qu'il ait raconté l'avoir fait, cela est croyable. — Un poète marchand de bœufs ! ingénieuse réminiscence d'Apollon, gardien des troupeaux d'Admète 1 L'antitbèse l'aura tenté, et il n'aura pas résisté au plaisir d'en amuser ses auditeurs. Puis, quel admirable grief il se donnait par là contre son beau-père (i) !

Nous pouvons donner un autre exemple des audacieuses mystifications de Baudelaire. Voici ce que M. Buisson lui entendit raconter de l'existence qu'il prétendait avoir menée sur le navire commandé par un capitaine qui était l'ami de son beau-père et qui

(i) La fin du récit de Maxime du Camp est aussi pleine d'assertions inexactes que le commencement. La mère du poète lui aurait envoyé secrètement quelque argent, « pendant qu'il se promenait sur des éléphants et faisait des vers ». Il aurait appris l'anglais pendant son voyage ; enfin il aurait amené du Cap « une négresse (ou quarteronne) qui, durant bien des années, a gravité autour de lui ». (Souvenirs Hltéraires, t. II, p. 8[-8a.)

On ne s'explique pas comment M"" Aupick aurait pu envoyer à son fils un argent, qu'il ne pouvait, vu la rapidité de son voyage, se faire adresser nulle part. Ce n'est ni pendant la traversée, ni pendant son très court séjour dans l'Inde, que Baudelaire étudia l'anglais ; sa mère, qui le savait, le lui avait appris. Quant à Jeanne Duval, que Du Camp désigne dans cette dernière phrase, c'est à Paris que Baudelaire l'a connue ; on le verra plus loin (ch. ,v).

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE 3l

devint le sien, comme on le voit par la lettre, déjà citée, de M™*' Aupick :

« Baudelaire fut embarqué, comme pilotin, à bord d'un na* vire marchand qui partait pour l'Inde. 11 parlait avec horreur des traitements qu'il avait subis. Et quand on songe à ce que devait être cet adolescent élégant, frêle, presque une femme, et aux mœurs des marins, il est plus que probable qu'il était dans le vrai ; nous frémissions en l'entendant. »

Je crois le lecteur suffisamment édifié sur la véracité des récits de Baudelaire (i) à ses jeunes amis, — qui d'ailleurs n*en étaient point toujours dupes :

« La vérité vraie est que Baudelaire, embarqué malgré lui, brûla la politesse à l'Inde, peut-être même au navire qui l'emportait, aussitôt qu'il le put. Dans tous les cas, il ne nous parlait jamais de ce voyage. A peine, à son retour, nous dit-il quelques mots d'une station dans l'île Maurice ou à Tîle Bourbon. A-t-il poussé son voyage plus loin ? Je ne le crois pas... 11 est certain que la pièce V Albatros lui fut suggérée par un incident de sa

(r) Le tort que Baudelaire se causa à lui-même par l'outrance des bravades dont il ne cessa jamais d'offenser Topinion publique, est incroyable. On lit dans la Vie de Charles Baudelaire : « Tout autre que lui fût mort des ridicules qu'il se donnait à plaisir, dont les effets le réjouissaient, et qui lui faisaient porter allègrement comme des grâces la conscience inébranlable de sa valeur. » L'aveu est déjà net, si l'on songe au caractère apologétique que revêt, bien souvent, la Vie. Mais voici plus net encore : Asselineau, n'écrivant cette fois que pour Poulet-Malassis, — Baudelaire est alité et déjà condamné — constate : « Si notre ami se tire de là^ il pourra prendre une fière revanche ; car mon cher, cela est bête à dire, sa maladie lai aura fait du bien. On s'est accoutumé à parler de lui avec gravité • (Lettre inédite) .

1 dis son retour. A part ootle pièce et iju'il avait vu fouetter, à l'île Maupénitence maritime semblait page

. Prarond t'a ici merveilleusehes de M. le marquis Daruty it établir en effet que Baudeit et même écrit (3), ne toucha litre l'Albatros cité par M. Prale poète rapporta, dans ses baseconde pièce, — l'un de ses l «ne dame créole :

ê que le soleil caresse...

lagnait cet envoi, si heureuse- . de Grandpré, est précieuse oit un échantillon de la poli-

quc ce beau sonnet, VAlbalros, imière édition des Flears da mal léparée, et que le poêle ne semses amis de la seconde époque, neau, que deux ans plus tard ; it ses vers jusiju'au moment de r ce sonnet, le texte, que nous des Fleurs da mcd, ditlère du lineau.

" et i5 août ïSgS.

endure, moi qui trouve le Havre , — moi qui ai commencé à faire t le ciel à Bordeaux, à Bourbon ! j'endure... m (Lettre à Ancelle,

tesse recherchée, presque dogmatique, où Baudelaire s'appliqua toujours, et ui « baroque » qu'il produis»

Mon bon MonsL

eur Autai

mandé quelques ven

i i Maur

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