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oicellenU amis...
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, Paris, je rester
«is le pli
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s et je vous forcerais i m*
moi
ns baroque que je
n'en ai V,
îlour en France, Baudelaire lére, que le conseil de far subrogé-tuteur, lui rendit iternel était resté jusqu'alors 13. Charles préférant recevoir lit une portion des terrains la sienne et fit sagement ; car, ne plus-value considérable,
rua.
i.ooo francs environ, libre, ■nais à sa guise, h Charles de juin i842, quai de Béde-chaussée composé d'une le ( I ) ». Le calme et la soliis au travail, l'avaient séduit, uvés avec une joie cordialeérent, pour lui et pour eux.
uissait avec Vécolc normande.
ids, un Picard, un Langucdo-
« Lile Saint-Louis nous paraissait un pays bien plus perdu que l'kle Maurice. — « Vous vous ennuierez si loin, lui disaisje. — Non, répondait-il, le renard aime son terrier (;r) »
Il sembla d'abord que ses amis eussent prévu juste, car il ne tarda pas à quitter son quartier latin pour aller demeurer au cœur du faubourg Saint-Germain, rue Vanneau ; il lui revint pourtant bientôt, et s'installa dans le voisinage de son premier domicile, quai d'Anjou, à l'hôtel Pimodan, où il devait séjourner plus longtemps, deux ans peut-être.
Th. de Banville, dans ses Souvenirs, a fait une très intéressante description de ce logis. Asselineau (Vie de Baudelaire, pages 7-8) en a parlé aussi, dans des termes qui donnent une idée plus modeste et peut-être plus conforme à la réalité, du « luxe » de son ami. L'a,ppartement, rempli de meubles gigantesques et somptueux, était situé sous les combles, et se composait de deux chambres et d'un cabinet. Le loyer ne dépassait pas trois cent cinquante francs :
« Je revois en ce moment la chambre principale, la chambre à coucher et cabinet de travail, uniformément tendue sur les
cien que la Providence avait réunis pour la plus grande gloire de l'amitié, qui vivaient eq parlant tout haut leur pensée, tous amoureux de l'amitié et la pratiquant avec une simplicité et une sincérité telles que pour eux encore, à l'heure qu'il est, en i845, c'est hier, c'est aujourd'hui ! C'est cette simplicité et cette Sincérité qui attiraient et retenaient Baudelaire, parce qu'il savait, mieux que personne, ce qui lui manquait de ce côté et se compensait chez nous » (Notes de M. Jules Buisson), (i) Notes de M. Prarond.
' 'l'un papier rougo cl noir, et ^lair^e par ni les carreaux, jusqu'aux pénultièmes indépolis i< afin de ne voir que lo ciel ji. di-
. Prarond ajoutent à ces renaeigneui a son prix, car il nous montre le t faisant son éducation a ses dépens.
[>our les vieux maîtres, Baudelaire [ivert des Bassan, et quand on l'allaît t en contemplation devant des toiles ; (i). A M. Hignard il affirma même
eur complète ce récit par un curieux es Bassan et les meubles étranges qui de Baudelaire, provenaient, je crois, uée par Molière dans l'jiuare etqui, entait les fils de famille, à court d'aroète était, en effet, la proie d'un brogasin se trouvait au rez-de-cliaussée . Cet homme abusa de l'inexpérience lui faire prendre des engagements très nt sur toute sa vie. Les embarras et les 'es, qu'ils entraînèrent, furent au nomlui firent quitter Paris pour Bruxelles embre de cette année-là, il écrivait à us connaissez par cœur l'affaire A... Je que j'ai reçu de lui quatre mille francs. lans ma jeunesse, des effets pour quinze ■es la mort de son fds, M™" Aupick, sur icelle, contesta la légitimité de cette duite déplus de moitié, par arrêt du 3. Dans une lettre àla mère de son ami, le de cet heureux dénouement de son
d'ailleurs, bien avant qu'il ne fût de
faire le commerce des tableaux. Mais, pour ce dernier témoignage, peut-être convient-il de ne Taccueillir qu'avec circonspection. Non que la véracité de son auteur soit mise ici en doute ! Mais M. Hignard qui conclut, après une heure passée dans la conversation de Baudelaire et de ses amis : « J'étais comme un Ovide chez les Gètes, ne comprenant pas, n'étant pas compris », et encore : a Je sortis de là avec les plus tristes pressentiments sur l'avenir de mon pauvre ami » , est-il bien sûr de n'avoir rien laissé percer de son étonnement ni de sa commisération? Il faut se souvenir du goût passionné qu'apportait Baudelaire à la farce et^à la mystification. Sa légende est beaucoup plus touffue que sa vie authentique.
De 1842 à 1845, Baudelaire mena une vie heureuse, remplie par l'amitié et l'étude.
Les notes de MM. Prarond et Buisson font une description très pittoresque et très piquante de ces parties quotidiennes où les après-midi passées dans la société de ses amis délassaient le poète du labeur de la matinée (i).
mode, le goût du bric-à-brac. A travers sa correspondance (v. lettres à Ancelle, Nadar, M™" Sabatier notamment), nous le voyons très souvent parler d'un dessin, d'une écritoire, d'estampes japonaises, etc. etc., découverts chez les marchands de curiosités. Il prisait fort aussi les belles reliures et faisait habiller luxueusement, par Cape ou Lortic, les livres que ses amis lui envoyaient. Ces dépenses, on pense bien, n'allaient pas sans écorner considérablement son maigre revenu.
(i) M. Buisson confirme le témoignage de MM. Le Vavasseur et Prarond, qui nous révèle un Baudelaire souvent
n Nous vagabondions beaucoup ensemble, allant dîner chez le marchand de vin Duval, au coin de la rue Vollsirc et de la place de rOdéon, tantôt à la Tour d'argent, non loin du pontijui mène au quai do Bctliuno, Irtis souvent hors barrière, du cùtcde Plaisance ou plus loin, dans un bon cabaret, bien au delà du faubourg Saint- Jacques, au moulin de Montsouris, dans des terrains alors presque vagues, plantés depuis, creusés, arrosés en parc. iNous avions là, autour de nous, un gazon maigre, un bout de baie, quelques arbres ; puis, d'un cûté, la vue jusqu'au fort de Charenlon ; de l'autre, la vue de tout Paris. Un bon coin pour pliiloEoplier. Ainsi, sur les cinq beures en été, nous nous mettions en quête d'un endroit méprisé des bourgeois et commode aui entretiens de baiite et fine graisse, littéraire ou artistique, morale même. La chaussée du Maine et la rue de la Tombc- Issoire ont entendu, certains jours, des propositions, des déclarations à faire crouler l'inslitut. >i
l'our ce petit groupe d'amis, qui fesloyaient et devisaient si joyeusement, le plaisir n'excluait pas le travail. Les deux intimes, MM. Prarond et Le Va\"asseur, doués de la verve la plus facile, avaient un volume tout prêt à paraître. Dans la fciTcur de leur aniilié, ils proposèrent à Baudelaire de contribuer, ponr un liers, au livre de poésies qu'ils allaient
gai. dans sa première jeunesse ou, dn moins, encore exempt de ces noires mélancolies qui firent plus tard son génie et son malheur :
H On est en train de grossir Baudelaire cl de le goui'mer à la mode pessimiste. Ah ! je vous assure qu'en iS^S, attablés à la Tour d'argent, dans l'île Saint Louis ou ailleurs, nous trouvions, l'Ecole normande cl Baudelaire, que la vie valait la peine d'Èlre vécue. >"e l'airuhlez pas trop en précurseur bien qu'il y ait eu, par le l'ait, un peu de cela en lui. Une nalurc poétique, rare, tant que vous voudrez, mais du précurseur, avec discrétion. ))
ÉTUDE BIOGRAPHIQUE Sû
éditer, à frais communs, et publier sous ce titre vague : Vers (Paris, i843) (i).
Baudelaire accepta d*abord, et leur demanda même de s'adjoindre un de ses amis, M. Auguste Dozon, poète de talent, qui, en effet, figure dans le recueil, sous la signature : d'Argonne, empruntée au nom de son pays natal. Mais, au dernier moment, Baudelaire se retira ; une note de M. Le Vavasseur explique pour quel motif :
« Il m'avait remis ses manuscrits. C'était Yébaache do quelques pièces insérées depuis dans les F/e«rs damai (Spleen et Idéal). Sans faire la grimace, je fis mes observations. Je voulus môme, imprudent et indiscret ami, corriger le poète. Baudelaire ne dit rien, ne se fâcha point, et relira sa part de collaborateur . Il fit bien. Son étoffe était d*une autre trame que notre calicot, et nous parûmes seuls (2). »
(i) On trouve notamment dans ce volume un sonnet où M. Le Vavasseur lance Tanatlième contre TOIympo, et qui se termine par ce vers :
Dieu joyeux, je vous hais ; Jésus n'a jamais ri I
Baudelaire qui, selon le témoignage de M. Buisson, aimait à le ressasser, en a longuement développé l'idée dans son Essence du rire.
Au sujet de l'influence que put exercer sur son esprit le petit groupe où il vivait, remarquons encore que le livre où MM. Prarond, Levavasseur et Aug. Dozon avaient réuni leurs premières productions, dégage un spiritualisme particulièrement catholique.
(3) C'est à cette collaboration manquée que M. Le Vavasseur, s'adressant à son ami Prarond, dans le petit poème La Rime, fait Tallusion que voici :
. « Nous aimions follement la rime : Baudelaire Cherchait à l'étonner plus encor qu'à lui plaire ;
CHARLES BAUDEUIRB
Baudelaire ne voulait encore rien publier ; mais " — *- '— ^**' a ni nions qu'ils en connaissaient, ses jà pris une très haute opinion de son De tout temps, il avait aimé déclamer iide qui lui avait fait au collège, nous renom de cerveau exalté. Avec ses I de ses plus vifs plaisirs. M. Prarond lui avoir entendu réciter, « d'un ton ébut de la première satire de Boileau : id auteur, etc.
nposa lui-même des poésies, il les lut cénacles de ses amis (i). M. Cousin,
îur de voir, par un souci puéril, ité de M muse en péril ?
Eépendance étail'Clle eflVsjée , en cet amour, une roule frayée P : parmi ccm d'hier et d'aujourd'hui, I moins banal ni moins naïf que lui. »
rticle de la Liberté {a3 septembre 1887), rut la première édition de cette Etude auquel nous emprunterons lout à l'heure Baudelaire h. trente-cinq ans, l'auteur lolèncs) rapporte avoir « entendu a de la !, les lignes qu'il lit dans l-'asèfs. Absèhe lulois, 5 octobre 1897) raconte une anecjristique encore : Baudelaire aurait pris, un homme pour masque ; Privât d'Anand diable blond qu'on eût dit cousin nlrain, par l'esprit, par le jeu des bras et delaire dicta ses premiers sonnets ^ son la, D'Anglemont me les apporta en com- , qui voulait juger de l'eiTet qu'ils produilemont me lut les sonnets, qui étaient
ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ^l
qui faisait partie d'un autre groupe que MM. Le Vavasseilr, Prarond et Buisson, décrit ces récitations : u Après s'être fait quelque peu prier, il nous disait, ou plutôt nous psalmodiait ses vers d'une voix monotone, mais impérieuse, et qui forçait l'attention des profanes (i). »
Le même camarade de collège parle de certaines pièces, du genre des Javenilia, qu'il avait entendues, et qu'il n'a pas retrouvées dans le recueil de 1857. Asselineau raconte avoir vu chez Baudelaire, en i85o, le manuscrit du livre qui devait s'appeler les Fleurs du maly (( deux volumes in-4'', cartonnés et dorés (2) » , et M. Champfleury affirme qu'à l'époque où ils en-
fort beaux ; mais l'Edgar Poe français n'y montrait pas encore son coup de griffe. « Moi aussi, me dit-il, je fais des sonnets, mais pas si bête de les montrer. La poésie est une fleur rarissime, qu'il faut respirer, cueillir et effeuiller soi-même dans la religion de la fière solitude. La nature n*a pas fait des poètes pour qu'ils soient des comédiens )). Mais, en disant cela, Baudelaire prit les sonnets de d'Anglemont, — ou plutôt ses sonnets à lui, — et me pria de les publier dans V Artiste, ce que je fis. J'avais percé le mystère. Baudelaire aimait beaucoup ce jeu de cache-cache. Alors il jouait aussi à l'Alcibiade, mais il coupait trop souvent la queue de son chien... » (i) Charles Baudelaire, Souvenirs-correspondances ^ etc.,
!p. 8. — M. de Banville parle aussi de la « voix ferme, pure et musicale » de son ami (Mes Souvenirs ^ p. 83). (2) Vie de Baudelaire j p. 87.
V. encore dans le Charles Baudelaire, lettres (Société du Mercure de France), le billet à M. Ancelle, du 10 janvier i85o.
4 a CHARLES BAUDELAIRE
trèrent en relations (i845), on prétendait que le poète (( avait déjà un volume devers tout prêt pour Timpression ».
M. Prarond est encore plus affinnatif et plus précis :
« Voici, et sans nul doute, les titres des pièces dites par lui, vers ce temps (i843), entendues par nous, par moi :
(( L'Albatros, la seule pièce bien certainement rapportée de son voyage, c'est-à-dire composée pendant le voyage ; Don Juan aux enjers, la Géante ; la pièce XXV (i). Je t'adore à V égal de la voûte nocturne, écrite après la connaissance de Jeanne (2).
« Une charogne ; XXXIII. Une nuit que j'étais près d'une affreuse juive, une des plus anciennes pièces de Baudelaire, puisque c*est, avec Don Juan aux enjers, une des premières que je lui ai entendu réciter ; A une Malabaraise ; le Rebelle ; les Yeux de mon enjant ; CXXIII. Je nai pas oublié, voisine de la ville, une des plus anciennes ; CXXIV. La Servante au grand cœur, une des plus anciennes aussi ; GXXVII. La diane chantcdt dans la cour des casernes, déjà parfaite et arrêtée. Cette pièce doit se rapporter à un temps où, demeurant avec sa mère et son beau-père le général, il entendait en effet la trompette matinale ; VAme du vin ; le Vin du chiffonnier ; le Vin de l'assassin (Allégorie. Je me rappelle bien, du moins, les deux premiers vers).
« Je suis certain que toutes ces pièces étaient composées avant la fin de i843.
« Baudelaire, ma mémoire m'en convainc, a toujours beaucoup remanié et corrigé ses vers, jusqu'au jour où il les a publiés dans des revues, dans des journaux, dans la Revue des DeuX'Mondes, et enfin en librairie, sous le nom de Fleurs du mal. »
(i) Toutes lesjndications de numéros, qui suivent, sont prises, par M. Prarond, de l'édition des Œuvres complètes,
(2) Jeanne Duval, la maîtresse qui a suggéré au poète nombre de pièces des Fleurs du mal (Voir plus loin,
cil. IV.)
La poésie de Baudelaire était personnelle au premier chef, originale dans le fond comme dans la forme. Mais une forte dose d'imitation entrait dans son dandysme. Familier de très bonne heure avec la littérature anglaise (i), il y avait connu et admiré ce type dont elle a toujours fait, du Lovelace de Richardson au Pelham de Buhver, un de ses thèmes favoris. Ce que Baudelaire aime et admire le plus dans le \ dandysme, c'est le constant sacrifice de la nature à \ Tart. Plusieurs passages de ses journaux intimes révèlent sur ce point sa pensée entière. On lit dans Mon cœur mis à nu :
« La femme est le contraire du dandy. Donc, elJe doit faire horreur. La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable. Aussi est-elle toujours vulgaire, c'est-à-dire le contraire du dandy. »
Du dandy, Baudelaire se donna, de très bonne heure, les dehors impassibles, la froide et ironique politesse, ainsi que la toilette fashionable. Un moment,
(i) Sa mère lui avait certainement appris la langue de Shakespeare. Ghampfleury (Souvenirs de jeunesse) cite parmi les écrivains les plus aimés de son ami : Maturin, Lewis, Mathews. Ils lui étaient chers pour le caractère satanique — d'aucuns, à cette époque, disaient frénétique, — de leur talent. On le verra plus tard exprimer, dans une lettre à Sainte-Beuve, un véritable enthousiasme pour Shelley, et, dans son projet de lettre à Jules Janin^ admirer le génie salamandrin de Byron. Ses Paradis artificiels sont, en grande partie, un résumé du livre célèbre de Thomas de Quincey : the Confessions of an English opiam-eaier, et ses traductions d'Edgar Poe forment la portion la plus considérable de son œuvre.
CHAULES BAUDELAIRE
lous le raconte, — il semble co romantique et s'être comlistin » .
a près de l'Odéon :
diitingué, un jusUucorps de velit l'aepecl de ces jeunes patriciens aisié les portraits.
m'expliqua que c'était non seulei psrii-pris. Ainsi nu-tête, mâmo il loin qu'il t&l de sa demeure, il nt du quartier. <i
taucorps de velours ne dura notice biographique du rerespondances, décrit ainsi le tuable que son ami portait.
]ui ne fût raisonna. A.ussi quelle , toujours le même, h toute heure.
] ampleur si gracieuse, dont une revers; celte cravate si joliment très haut le premier de ses douze r'ouvert sur une chemise si fine, ntalon • ti rebouchonnant ■ sur des hle! B
'ignage de M. Le Vavasseur, ludelaire, celui qu'il adopta it s'habiller d'une façon qui 3 plus en plus grave :
se une tenue à la fois anglaise et r Brummel. Cliapeau haute forme, i)oulonnable », quoique flottant.
ÉTUDB BIOGRAPHIQUE 45
manches larges, basques assez carrées pour draper, assez ajustées pour garder le caractère laïque, gilet de Casimir noir, demi-droit, demi-montant, aisé, cravate noire à larges bouts, très bien nouée sans raideur, plus près du foulard que du carcan. Pantalon de Casimir ou de drap fin, non collant. Souliers lacés ou escarpins bas, noirs en hiver et blancs en été. Au demeurant, le déshabillé le plus habillé et l'habillé le plus déshabillé du monde. Complot invariable et de toute saison (i). »
De cette toilette, empreinte de britannisme, et qui visait à rexcentricité, M. Buisson donne une explication très judicieuse :
(i) A propos de ce costume, M. Buisson fait la re- 1 marque suivante : « Baudelaire n'était dandy que pour ; la bohème du temps des Cariatides et les poètes du quar- { tier latin. On ne retrouverait le large habit noir habituel, boutonné jusqu'au-dessus des hanches, que dans une eauforte d'après Courbet très jeune, gravée par Masson pour le volume de Théophile Silvestrc. »
C'est à cette période d'élégance que se rattache Tanecdote contée par M. Champfleury [Souvenirs et portraits de jeunesse, p. 336) : « Baudelaire fit mander, une fois, un tailleur. Il voulait un habit bleu, à boutons de métal, pareil à celui de Goethe, qu'on voit sur les pipes de porcelaine, en Allemagne. Plusieurs rendez-vous furent pris avec le tailleur. Baudelaire n'était jamais content : les manches ne faisaient pas assez de plis, les basques étaient trop courtes, le collet ne montait pas assez haut. Baudelaire demandait un collet dans lequel il pût rentrer sa tête, les jours d'orage, comme un colimaçon dans sa coquille ; lui et le tailleur passèrent huit jours à promener la craie sur cet habit bleu. Enfin, on arriva à un résultat à peu près satisfaisant. Baudelaire se logea dans l'habit, s'examina, marcha ; après quoi, se tournant d'un air aimable vers le tailleur : Faites-m'en douze comme celui-là, lui dit-il, »
CHARLES SAUDBLitlRI
I H Baudelaire n'aimait ni la mauTaiie tenue ni le
Bout, et il riaeissBÎt contre le dcbraîllement prétendu rom
pratique h l'état d'uniforme, i
, extrêmement simplifié sa toiles rues désertes du faubourg
ait en blouse. M. Champfleuty, le commente ainsi :
uvelle de dandjBms. Notez que sous la.
n noir i pieds (mode des écrivains à et que les pieds de ce pantalon de ins dVlégants souliers ù la Molâre, que es reluisants toujours (i). »
;é d'abdiquer de bonne heure ses c fashionable. Son revenu ne lui nt dépenser beaucoup, il aurait p, Mais s'il aimait le travail, il pour s'y assujettir ; — maint mis à na et de ses corresponqu'il lui manquait la force de
; mise pendant la période où Baupatliiea démocratiques, de 1SI1& à it, au cours de ces trois ans. Plus ns excentrique, mais resta bizarre.
je le rencontrai, en juin i854, it d'hiver, et son cou disparaissait îune et rouge à dessins éclatants, lières années qu'il passa à Paris z porta sans vergogne des habits 'un luie, le linge blanc. Mâme en Taisait remarquer par un soin mi-
renoncer aux habitudes de flânerie, que sa vive imagi- 1 nation lui imposait despotiquement (j).
(i) Voir surtout dans Œuvres Posthumes, Mon cœur mis à nUf passim. Ailleurs, il parle de son vagabondage et de sa vie nomade. Le 3 novembre i858, il écrivait à Poulet-Malassis : « Je prépare toujours ma double installation nouvelle, car alors je réparerai seize ans de fainéantise. » Pour montrer que Baudelaire n'exagérait pas, voici la liste approximative mais incomplète de ses changements de domicile pendant ces seize années, c'est-à-dire depuis son retour de l'Inde (février iS^a) jusqu'à la date de la lettre qui contient cet aveu si expressif : Quai de Béthune, lo. — Rue Vaneau. — Quai d*Anjou, 17, hôtel Pimodan. — Hôtel Corneille, — Rue Goquenard, 33. — Hôtel Folkestone, rue Laffitte. — Avenue de la République, 96. — Rue des Marais-du-Temple, 25. — Rue Mazarine. — Rue de Seine, 67. — Rue de Babylone, 10. — Rue Pigalle, 61. — Hôtel Voltaire, quai Voltaire. — Rue Beautreillis, 22, sans compter plusieurs domiciles de passage qui ne sont pas mentionnés dans sa correspondance et ses fréquents séjours chez sa mère à Honfleur.
Asselineau, dans sa Vie de Baudelaire, a essayé d'expliquer l'improductivité de son ami par l'adoption d'une méthode particulière : « Au rebours du commun des hommes qui travaillent avant de vivre et pour qui l'action est la récréation après le travail, Beaudelaire vivait d'abord. - Curieux, contemplateur, analyseur, il promenait sa pensée de spectacle en spectacle et de causerie en causerie. Il la nourrissait des objets extérieurs, l'éprouvait par la contradiction ; et l'œuvre était ainsi le résumé de la vie, ou plutôt en était la fleur. »
Mais ailleurs, — dans le Recueil anecdotique qu on trouvera plus loin, — il donne les plus somptueux détails sur le travail irrégulier et capricieux du poète.
CHARLES DAV1>ELAIRE
a vie, nous avons un portrait [ue fit son ami Deroy, peintre urut jeune, et fut pleuré par
fut des intimes amis du poète, t le nom mêlé aux essais de Eelaire, nous a fourni, lui aussi, luvent qu'en 1847, Baudelaire es habitudes de u bohémiadeux domiciles, l'un lue de lylone, mais, au moment des ^mander l'hospitalité de nuit 1 frère, alors interne des hô- Mimi de Murger... Plus d'un du mal a été sinon composé, papier chez nous. Baudelaire a rue. Ses consommations au ; il ne consentait pas à ce qu'on mière de s'inviter à diner était -vous aujourd'hui quelqu'un h I, Baudelaire. — Eli bienl je I On en était récompensé par :]uants ou illustres qu'il con- < ait faire connaissance soit chez li dois d'avoir connu plus ou r, G. de Nerval, etc., et d'avoir is ou deux, la partie de dolître au café de la Porte Saint- ; liaient souvent. » i
encore ce détail qui prouve int si épris, dans son œuvre, de tait loin d'y avoir plié sa vie : ■<; M"" Aupick les six cents francs îonstantinople (on sait que le omme ambassadeur), il en faiinée à payer quelques dettes
»^ quelques-uns des plus célèbres littérateurs de sa génération.
Asselineau nous a conservé de cette toile une description minutieuse :
\ (( La figure peinte en pleine pâte s^onlève partie sur un fond { clair, partie sur une draperie rouge sombre. La physionomie est inquiète ou plutôt inquiétante ; les yeux sont grands ouverts, les prunelles directes, les sourcils exhaussés ; les lèvres exultent, la :^ bouche va parler ; une barbe vierge, drue et fine, frisotte à l'entour du menton et des joues. La chevelure, très épaisse, fait -^ touffe sur les tempes ; le corps, incliné sur le coude gauche, est serré dans un habit noir d'où s'échappent un bout de cravate < blanche et des manchettes de mousseline plissée. Ajoutez à ce costume des bottes vernies, des gants clairs, et un chapeau de dandy (i), et vous aurez au complet le Baudelaire d'alors, tel
criardes, Tautre à réunir en deux ou trois fournées suc- < cessives au Père Lathuille (BatignoUes), alors restaurant à prix modiques, ceux de ses amis qui Tavaient le mieux aidé pendant le reste du trimestre. »
(i) M. Georges Barra.l, qui connut Baudelaire en Belgique, en 1864, notera :
« Il était coiffé d'un important chapeau de soie à bords larges et plats. Ce haut-de- forme, bien connu de ses amis, était élégant, très étudié, évasé d'en bas, avec une fuite <^' savamment amincie vers Tassiette supérieure. Ce genre de chapeau, exécuté sur ses indications, et qu'il affectionnait tout particulièrement, fit son désespoir à Bruxelles. Il ne put trouver jamais un chapelier bruxellois assez <;; compréhensif pour en reproduire exactement le modèle. Après divers essais infructueux et des incidents comiques, il prit le parti de faire venir ses chapeaux de Paris. 11 les achetait chez Camus (aujourd'hui disparu), successeur de ^ Giverne, l'associé du fameux Gibus, chapelier, rue de r Ancienne-Comédie, au coin de la rue Saint-André- des
n le renooDirtit aux slentonrs de ion île Ssinl-Louia, proint dnnR rea aiiartiers déserts et pauvres un luxe de toilette
înt, on le voit, l'excentricité de lit sa physionomie si caraclé- ;tenaît les regards pendant que 'originalité achevait de lui conis ceux dont il souhaitait l'es-
ec Théophile Gautier et s'était Bugo (2).
liéopliile Gautier, Louis Boiiilhet, eut Poulet-Mal assis et d'autres ut là aussi. Camus s'intitulait, hapelier des Belles- Lettres. »(//« il août 1901,)
lans ce portrait, comme dans les nesse, c'est sa tournure svelte et romptement. C'est aussi le seul it représenté avec ce céltbre habit qui Tut un moment son costume etaire, p. 8-11).
B Gautier, dans la préface des
sa première rencontre avec BauloDiTH Gautier, Le second Rang éd. ,) où l'auteur conte avec beau»
lecdoctes sur notre poète. — k li iv Lamartine et parlait d'Hugo nte. mais sans passion entbou-
beaucoup, disait peu de vers <; itroduire cependant à la place i d'ordinaire à renvoyer tous ses t pas compris le caractère con- <■
ÉTUDE BIOGRAPHIQUE 5l
centré et tout parisien de Baudelaire. Il lui avait conseillé ^ un séjour à la campagne, le travail dans la solitude, une sorte de retraite. Baudelaire allait, mais fort rarement, je crois, visiter Victor Hugo, de 1842 à i846. Il lui dédia <• successivement plusieurs Fleurs da mal. » (Notes de M. Pra- . rond.)
Les journaux intimes de Baudelaire et sa correspondance contiennent de curieux passages qui prouvent que l'amitié, qui n*a cessé d*unir officiellement les deux poètes, \ recouvrait de sourdes dissidences et, vers la fin, une antipathie profonde.
homme, l'amitié est, de le premier en date ; ce le plus impérieux. I! en relègue au second rang.
., sans aucun doute (i), d'être tyrannisé par la de conduite, dont il ne lour une large part dans amais subjuguer ni son
îsses parait avoir été cette Prarond a révélé l'exisîrait pas une mention, si
Nadar et Louis Ménard vents, le prince Ourousof, lilly ont soutenu ou admis J'ai dit ailleurs ce que je ! amoar de Charles Baade-
la mentionne néanmoins et le capital intérêt qu'elle e légende, d'ailleurs ingé-
i l'Appendice, I, les pièces
ÉTUDE BIOGn
Baudelaire n'avait pas éciîf sonnet où il exprime la fr de marbre d'une courtisam dent (i).
Une autre, la petite mei dédia la pièce connue sou Banville l'ode A ane petite Deroy a laissé un portrait.
Les liaisons éphémères, vers le même temps, dan joyeuse de i84o, où lava d'Anglemoot, ne purent î influence peu profonde. D' lement interrompues par li
Pendant les dix mois qui terre en divers pays ; et temps de séjourner nulle p ques aventures galantes.
Dans le très intéressant intitulé : Mes souvenirs, 1 conservé un fort pittorcsqi fit, dès leur première renc< au pays des palmes et des
(i) V. les Fleurs da ma plèles. XXXIII.
(3) u Dans je ne sais pi chez une famille à qui ses n'avait pas torde à Ôtre enn hôtes, et il s'en était allé v avec une toute jeune etgrai vait pas le français, et qui 1
;ette histoire, il est incontesla de son voyage le culte de e Gautier, qui avait reçu, loi le son ami, était pleinement
tris, il prit une maîtresse qui re à son attention que d'être leanne Du\al, figurante dans
:and chaudron de cuivre poli, t dansaieot des petits négrillons ortement empreint de couleur ité de n'y voir qu'une de ces ire se complaisait, uniquement t de son auditeur.
Baudelaire, t. I, p. ih.
rv BE Grandphé rapporte :
intmartre que, passant un soir laudelaire aperçut Jeanne, que t. D'instinct, Baudelaire s'inmment le bras à la muliitresse, abandonnant Cladel en pleine
te en note :
directeur de La Plame, a bien nédit, qu'il tient lui-même do ;si et lo commensal de Baudel igoS.)
a couleur et je conçois qu'elle ses colporteurs... 11 convient a liaison du poète et de sa Vé- . doute, de i843, et qu'à cette < le devait faire la connaissance [ — à l'occasion de ses MarlYn 1 peine 1
un de ces petits théâtres qui, dès i84o, annonçaient les cafés-concerts, n'avait, à part sa race, rien de remarquable : ni le talent, ni la beauté, ni Tesprit, ni le cœur.
Théodore de Banville l'a dépeinte : « Une fille de couleur d'une très haute taille, qui portait bien sa brune tête, ingénue et superbe, couronnée d'une che- ^ velnre violemment crespelée, et dont la démarche de reine, pleine d'une grâce farouche, avait quelque chose ^ à la fois de divin et de bestial. » Mais il faut se rappeler quelle généreuse partialité Banville apportait à louer ses amis et les amies de ses amis. MM. Buisson et Prarond font de la « Vénus noire » , un tableau beaucoup moins enchanteur (i).
(i) (( Avez-vous connu Jeanne Duval? — Oui, j'ai connu Jeanne. Elle venait au logis du quai de Béthune, se casait dans un fauteuil bas, près de la cheminée. Elle < me faisait TefTet d'une fille très passive. Je la traitais avec beaucoup d'égards, et j'étais, me disait Baudelaire, le seul <^ de ses amis qu'elle pût souffrir... Voici, dans mes souvenirs, le portrait de Jeanne : mulâtresse, pas très noire, < pas très belle, cheveux noirs peu crépus, poitrine assez ^ plate, de taille assez grande, marchant mal. Baudelaire lui dictait quelquefois ses vers. » (Notes de M. Prarond.)
— c( Elle avait les pommettes saillantes, le teint jaune x;' et mat, les lèvres rouges et les cheveux abondants et ondulés jusqu'à la frontière du crépu. Je retrouve son type dans une tète qui revient souvent dans les eaux-fortes du Tiépolo. » (Notes de M. Buisson.) Il est à noter que, bien qu'il ait chanté la beauté de sa maîtresse dans maintes pièces des Fleurs du mal, Baudelaire, dans les nombreux dessins qu'il fit d'elle, n'en donne qu'une idée assez peu flatteuse. Quant à l'estime où il tenait l'esprit de sa com-
K favorite de Baudelaire de toutes les façons (i), le profonde affection.
us a na (XXXIV) : . De i beauté. Des exemples :
^nts certains sur l'origine histoire... littéraire a été i, l'île Maurice a^ant relis avoir établi cependant ue (Lettre ouverte d Léon ril 1898). V. aussi, même oal. M" Dabutt db Grand-
;ndu parler d'aucune autre ,que je ne connaissais pas rencontrâmes au carrefour s'élança vers elle, presque lir furieux, et il lui parla colère. Je m'étais tenu k <ur vers moi, il me raconta il l'avait prise en flagrant en ajoutant qu'avec tout 3n fait ou loi aurait fait pouvait lui pardonner de pareil. Elle n'avait pas eu eotée de ses reproches, u
re part :
! singulièrement préoccuimples Jules Janin. Nous nbules. Habitué du lieu, ^ tais presque un abonné, et '. sans contrôle, une petite che. Un soir, la baignoire
En dépit de ses k le Carnet amoureux de bouquetières qu' prouvent assez (i), i vera, dans la corresp lassis, de très curit un caractéristique t étrange ma! tresse beaucoup de femme fortes, s'y était livré
était occupée. Nous a
du chien et l'ouic du éclair en même tenip
petit coup sec d'une f tigre, bondit en m'en trop tard dans le cou se contint et avec un vreuse qui nous conn narines frémissaient :
Jeanne était là ! s'écr loureusc jalousie. Je comédie ? nous étions Baudelaire a quelqut lui est jamais arrivé
(i) V. le très intén Vie amoureuse de B vieri9o3).M. FéliG< déjà, s'est ïoué tout c lairiennes, a tenté, ici fonde unité de la vie parfaitement réussi.
(a) Lettres des 39 i
ine encore, frappée de paraitier, à ses frais, à l'iiospice comme toujours, victime des lont celte malheureuse fille se Je l'argent. Sans so laisser re-
la perversité de sa maîtresse, s do subvenir à ses besoins, et reur la maison de santé, dont abitudes d'intempérance, elle a guérison, le poète, loin de !r- avec elle.
lomplète ne pouvait lui être
lire, dans ses lettres à Pouletcomplication vint encore agmuis de ce faux ménage, et <
en espérait, celui de a causer ; infirme (a) «. <
déception, qui mît fin, pour commune, les relations qu'il a vie, avec Jeanne, n'ont pas )rrcspondance du poète ; mais ssa de lui venir en aide, même ésidence en Belgique, malgré
il et en sortît le if| mai iSôg.
ircr à son malheureux amant ( qu'il parvenait à se jiiocurer, frère : « A travers Leaucoup de ;rcature l'aveu que, depuis un elle, mais qu'il lui avait phèté
l'extrême gêne à laquelle il était lui-même réduit. Il y avait là, pour lui, une sorte de point d'honneur, auquel il ne faillit certainement pas.
Mon cœar mis à nu atteste à quel point le sort de son ancienne maîtresse le souciait : u Ma mère et Jeanne. — Ma santé par charité, par devoir I — Maladies de Jeanne. Infirmité, solitude de ma mère. » (LXXYIII), (( Jeanne 3oo, ma mère 200, moi 3oo. » (LXXIX), etc.. En arrivant à Bruxelles, auprès de son fils brusquement frappé de paralysie, M™® Aupick trouvera une lettre oii Jeanne sollicite un envoi d'argent (i).
(i ) V. à l'Appendice, vi, la lettre de M"*® Aupick à Assclineau, du 24 mars 1868. — Dans une autre lettre écrite à M. Ancelle et que son texte nous permet de dater de 1868, — car M""® Aupick y parle de la préface que \ient d'écrire Théophile Gautier pour les OEuvres complètes, — nous lisons :
(( J'ai reconnu, dans la femme au serpent, cette Maryx aux belles attitudes, Jeanne, celte vilaine Jeanne qui l'a torturé de toutes manières. J'ai un monceau prodigieux / de lettres d'elle à Charles, tant trouvées ici que rapportées de Bruxelles. Dans toutes, je vois des demandes incessantes d'argent. Jamais un mot de tendresse, pas mcmc<f de remerciements. C'est toujours de l'argent qu'il lui faut, et de suite. J'en vois une, la dernière, datée d'avril < 18C6, lorsque mon pauvre enfant était sur son Ht de douleur, paralysé, et que j'étais au moment de partir pour aller le trouver. Et dans cette lettre comme dans les précédentes, elle le tiraillait, le persécutait pour de l'argent qu'il fallait lui envoyer immédiatement. »
(Féij Gautier, Documents sur Baudelaire, Mercure de France, i^' février iQoS.)
Que devint la malheureuse, quand elle eut perdu l'ami dont le dévouement était sans doute sa meilleure ressource? Sur ce point, tout renseignement précis fait défaut. Victime de son intempérance, elle serait tombée, m'a-l-on dit, dans la plus noire misère et serait rentrée à l'hôpital pour y mourir quelques années après le décès du poète (i).
11 faut retenir de ce texte les tristes confidences sur Jeanne. Mais M"' Aupick y a commis une étrange confu-. sion. Marjx et la femme au serpent — M°" Sabatier, v. plus loin, chapitre vn, — dont Gautier a tracé de si séduisants portraits dans sa préface des Œuvres complètes, p. 8, sont deui personnes fort distinctes, et Jeanne en est une troisième.
Pour le <( monceau de lettres » de Jeanne, dont parle M"" Aupick, il fut, nous a-t-on affirmé, détruit par ses soins.
(i) On ne sait, en somme, presque rien de certain sur< Jeanne Duval qui, si j'en crois M. Féli Gautier (Voj. son Charles Baudelaire, Ed. Deman, éd., BruxelIcX aurait fini sous le nom de Jeanne-Prosper, dans un petit logo • ment des BatignoUes, et qui, vers i8fi5. se faisait appeler Jeanne Lemer. J'ai découvert ce dernier détail dans un bien curieux document que son possesseur, qui lient h n'être pas autrement désigné, — a bien voulu me communiquer, sans toutefois me permettre d'en recopier que deuï courts passages : c'est à savoir une lettre, datée du 3o juin 18^5, une faconde testament, où Baudelaire annonce h un intime son imminent suicide, et lui recommande son amie, Jeanne^ Lemer.
Voici les deux passages :
(( Je mé lue parce que je sais inutile aux autres et dangereux à moi-même, — Je me tae parce (pie je me crois immortel et ijue /espèbb... n
JEANNE DU VAL (Communiqué par H, Jean-René Aubprt)
^ Cette femme est la seule maîtresse en titre que ses amis aient connue à Baudelaire, qui fut toujours, même avec ses intimes, d'une extrême réserve sur ces
«... Montrez-lui (k Jeanne) mon épouvantable exemple, et comment le désordre d'esprit et de vie mène à un désespoir sombre et à un anéantissement complet, — Raison et cti- LiTÉ, je vous en supplie. »
Sans trahir l'engagement pris envers le détenteur do cette fameuse lettre, je puis dire que son ton est grave, de la première ligne à la dernière, voire solennel, et qu'on n'a point le sentiment, à la lire, qu'on assiste au premier acte d'un mélodrame habilement composa. Cependant, à en croire M. Charles Cousin, qui n'en supprima le récit, dans ses notes du Charles Baudelaire (Pincebourde, 1873), que, sur la prière de Poulet-Mal assis, la tentative désespérée du poète n'aurait constitué qu'une habile mise en scène destinée îi impressionner le général Aupick, et à lui faire payer les dettes criardes de son beau-fils.
Voici, d'ailleurs, en quels termes, Baudelaire, h peine guéri, — il s'était blessé à la poitrine avec un couteau, — et sans doute revenu à des idées plus humoristiques, aurait conté son suicide à Louis Ménard :
« J'ai été rue de Richelieu dans un cabaret avec cette fille que tu connais ; j'ai enfoncé le couteau, mais je ne sentais rien ; puis j'ai été réveillé par un ronronnement : j étais chez le commissaire de police qui me disait : a Vous avez commis une mauvaise action ; vous vous devez k votre patrie à ^otre quartier, à votre rue, à votre commissaire de police > Et Jeanne le calmait en criant : « \ous avez tort de lui dire cela ; s'il vous entend, je vous prmeos qu il est très brutal. » On m'a porté dans ma famille ; maman copiait mes vers ; mais cela ne pouvait durer : on ne boit chez elle que du bordeaux et je n'aime que le bourgogne. Je suis parti ; pour le moment, je suis sans domicile ; quand vient la nuit, je m'étends S
f>3 CUARLES BAGDELAIDB
colés secrets de sa vie. Elle eut, sans nul doute, une
influence funeste sur la \ie de son amant, par les
e toute sorte qu'elle lui donna,
ils incessants qu'elle mit à son
un temps où il était en pleine
LIPPE Bebthelot, Louis Ménard, n igoi.)
nienls aussi contradictoires, et où 1 lui-même, le lecteur se souviennfe où M. Le Vavasseur peint si ! caractère de son ami : Baudelaire 'it pour se moquer de son cœur », dre Ourousof, dans ses Commenl (Le tombeau de Charles Baadestique et littéraire, 1896), a tenté m Cycles de Jeanne Duval, de Mayeux verts.
; Daval comprendrait : Les Bijoux i exotique, La Chevelure, Je t'adore lurne. Ta mettrais l'univers entier satiala, Avec ses vêlements ondoyants i danse. Le Vampire, le Létlié (V.
^oslhame, Le Ckat{X\\). le Balers afin si mon nom, Duellum, Un ès-midi.
ment ne l'autorise en toute certile parait parraltemcnt justifiù. Mais rais encore, parmi les pièces écrites «n influence; Une nuit qne j'étais (auprt's de Sarali, Baudelaire pense ette et aimant ailleurs, se fait dési- I. Ourousof écarte cette pii'ce parce lue (I gorge triomphante », tandis , Jeanne a le buste d'un imberbe.
Toutefois cette influence fut moins désastreuse <ju*elle ne Teût été sur un cœur plus vulnérable aux ^ douleurs de Tamour et aux déceptions de la vie.
Au fond de son âme, Baudelaire méprisait les femmes. Comme dandy, il les abominait, nous l'avons "^ dit. Comme catholique, il voyait en elles une des « formes séduisantes du diable ». Aussi s'étonnait-il •qu'on les admît dans les églises (i).
Ayant fort peu vu le vrai monde, et renoncé, sans les avoir fréquentés, aux salons de la bonne compagnie où la franchise d'un langage audacieux jusqu'au cynisme l'avait fait mal accueillir (2), il n'avait plus vécu que dans des sociétés qui devaient lui donner une idée très imparfaite et très fausse des qualités et des vertus des femmes.
Ce qu'il appelle quelque part a leur étemelle niai- ^ série » l'indignait profondément. La frivolité d'esprit, l'ignorance, les bavardages des maîtresses de ses amis le faisaient fuir, et il étendait à tout leur sexe ses aveugles et inflexibles préventions (3).
L'objection ne me semble pas tenir contre tant d'autres arguments résultant des images qu'y emploie le poète et avec lesquelles il nous a déjà peint sa maîtresse) ; V Invitation au voyage^ et, peut-être, La Béatrice. {i) Mon cœur mis à nu, XXXIX.
(2) V, Souvenirs littéraires de Maxime du Camp, t. Il, p. 61.
(3) (( Il condamnait les maîtresses de ses amis au régime du vin et du tabac, afin d'assoupir leur langue et il ne pouvait supporter les propos des femmes qui viennent ^ se jeter à travers les conversations d'artistes. » (Champ- FLEURT, Les Aventures de Mademoiselle Mariette, Portrait de
voir chez les femmes jour, que leur grâce ir intelligence, ni même plique ces vers célèbres
tir inutile I la stupidité, nsolublo et stérile, tr l'honnêteté (l)1 <^
e indifférence morale, ;onduite, que, dans le il dit à une maîtresse :
I sois Bsge î (a)l...
ession de foi dans ces poésie :
iter, qu'importe, lyani, ingénu 1 n'ouvrent la porte
man, pour lequel Baul'intention de l'auteur, linine, et à un de se ait quelquefois le soir,
ard, envoyez donc cou- !ut causer avec ces genl's, âo septembre i ?. de Molènes.) édition, p. 19A (Femmes
res complètes, p. aao.
De Satan ou de Dieu, qu'importe ? Ange ou Sirène, Qu'importe, si tu rends, — fée aux yeux de velours, Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine I L'univers moins hideux et les instants moins lourds (i) P
Il s*était habitué à ne chercher dans l'amour que des joies fugitives et des suggestions poétiques. Peu lui importait de ne les devoir qu'à des illusions.
Son goût des jouissances rares et des condiments de la passion devait entraîner le poète à des fantaisies étranges, que ceux qui l'ont connu, dans Tintimité, ont pu noter (2).
(i) Fleurs du mat, p. 117.
(2) <( Ses amours ont eu pour objet des femmes phénomènes. 11 passait de la naine à la géante, et reprochait à la Providence de refuser souvent la santé à ces êtres privilégiés. Il avait perdu quelques géantes de la phtisie et deux naines de la gastrite. Il soupirait, en le racontant, tombait dans de profonds silences et terminait par : « Une des naines avait soixante -douze centimètres seulement. On ne peut tout avoir en ce monde, murmurait-il alors, philosophiquement. » [Le Gaulois^ article cité, page précédente.) Je ne cite ce propos de Baudelaire que comme un exemple typique des mystifications à outrance dont il aimait à se divertir.
Parfois, même, il affectait de mêler à ses caprices erotiques une pointe de fantaisie sadique :
« Un soir, nous nous trouvions dans je ne sais plus quelle brasserie, et le poète des Fleurs du mal racontait je ne sais quoi... d'énorme. Une femme blonde, assise à notre table, écoutait tout cela, les yeux écarquillés et la bouche ouverte. Tout à couple narrateur, s'interrompant, lui dit : « Mademoiselle, vous que les épis d'or couronnent et qui, si superbement blonde, m'écoutez avec de si jolies dents, je voudrais mordre dans vous, et, si vous dai-
66 CHARLES BATIDELAIRR
La raison principale qui rendait le commerce des femmes douloureux pour Baudelaire^ c'était son opinion bien arrêtée sur l'impossibilité où sont deux créatures humaines de confondre leurs pensées et leurs sentiments, même dans la communion de l'amour (ï).
Une seule chose compensa son pessimisme et l'empêcha d'être malheureux dans ses liaisons galantes, la puissance qu'a tout grand poète de se consoler de la réalité par la constante vision de l'idéal, et de tirer de
gnez me le permettre, je vais vous dire comment je désirerais vous aimer, Au reste, vous adorer autrement me semblerait, je vous l'avoue, assez banal. — Je voudrais vous lier les mains et vous pendre, par les poignets, au plafond de ma cbambre : alors je me mettrais à genoux et je baiserais vos pied nus. » Frappée de terreur, la blonde
« Le po&te était très sincère. II ne l'avait rêvée, pendant un moment, que pendue ; il nous en parla jusqu'à minuit.
H — Petite sotie, dit-il en s'en allant, cela m'eût été fort agréable ! » [Le Figaro, arUde du i5 août 1880, signé du pseudonyme : Piebiie Quiboul. (M. Poupart-Davyl.) L'auteur a connu Baudelaire dans l'intimité.)
M. Gustave Le Vavasseur note, lui aussi :
« ... Je ne sais absolument rien des rapports de Baude--; laire avec Delalouche. Il devait avoir été attiré vers l'aU' leur de Fragolelta par le cAté Icsbien de l'ouvrage comme vers Gautier par Mademoiselle de Maapin, comme vers Balzac par La Fille aux cheueux dor. Malheureusement notre pauvre ami avait de ces curiosités malsaines, et, plus malheureusement encore, il les prenait au sérieux. »
(i) Voir dans Mon cœur mis à na le paragraphe XLIV, et le Poème en prose XXVI : Les Yeux des pauvres (Œavres complètes, t. IV, p. -5).
ses plus tristes expériences la matière de quelques-unes de ses plus belles o
(i) On trouve çà et là, dans les œuvres de Baudelaire, des noms de femmes ou des désignations de personnages féminins.
Sur plusieurs, nous n'avons aucune indication : telles J, G. F., à qui pourtant sont dédiés les Paradis Artijieiels et VHeaatontintoroaménos, — Marguerite, Agathe, la belle < aus cheveux d'or, la Géante, etc.
Par contre, noua savons que Sisina {Flears da mal. LX). était une amie de M°" Sabatier (V. ch. vin), et s'appelait de son nom M°" Niéri (lettre du a mai i858), et que la mendianU rousse (CXII), — nous l'avons dit déjà, — avait fourni l'occasion d'un portrait à Deroy et d'une ode à Banville. Quant à la Be.rthe à qui est dédiée la pièce XCVÏ des Heurs (Les yeux de Berthe), faut-il y voir celle dont M. Féli Gautier a publié le portrait dessiné par le poète, avec cet envoi de sa main : oc A une horrible petite fille, souvenir d'un grand fou qui cherchait une fiUc à adopter, et qui n'avait étudié ni le caractère de Berthe. ni la loi sur l'adoption? » Nous n'oserions conclure à raffirmative absolue, car c'est vers la fin de sa vie, croyons-nous, que le poète rencontra la Berthe du portrait, tandis que c'est à l'année iS^3 que M. Prarond rapporte Les yeux de mon enfant, titre primitif de la pièce XCVI. Reste celte hypothèse cependant : Baudelaire aurait dédié à Berthe des vers écrits depuis vingt ans. Elle trouve peut-être quelque vraisemblance dans le fait que cette pièce, si justement célèbre, parut pour la première fois en i8{i4 (Revue Nouvelle, i" mars).
e jeune écrivain de ière. La précocité de début. D'ailleurs, il )ine, à peine suffisant ie trouvait réduit de sorte qu'avaient enon à la vie de Paris re et son beau-père, t qu'un conseil judî-
•MT un ami' de la fae excellent, d'un eset qui devint, par la lissipateur qu'il était longues relations qui ïi la mort de Baudeies devoirs de mentor Lii inspirait son pun prudente, le petit
t contre son conseil, fort durs, Baudelaire I cœur, de lui rendre
capital, donl sistance quoi
Pour se îs commencer ) dès lors com tique d'an q
Enfant, il prédilection connu, de to père, tels qai à l'hôtel Pini et bientôt \ poète, music tueux salon < club des Hf
justice, et, pa nesse, c'est u lion qu'il aval
M"' Aupick dévouement < lions, rendue!
poète, et du c pille. Nous lis Charles Asselii que celui-ci pi
« Cet ami a; pille, pour leq sait que depui octobre. J'ai e nir de ce retar allait flânant i les vitres, s'il '
70 CHAHLES BAUDELAIRE
Gautier (i). A la même époque, son ami Deroy l'avait
introduit dans des ateliers de peintres et de sculpteurs,
où sa conversation, qui reflétait un esprit libre et
puissant, lui avait valu le meilleur accueil. Enfin, la
lartier latin avait
lissance du milieu
à Paris. Au café
ntré des critiques
il avait étudié les
ncipes techniques
isiste sur ce côté
du poète :
s se préoccupait auuivi quelquefois au s entrer. Il s'arrêtait nois (3). II avait des li (4), entrait pour
au long cette pre- Œavres complètes.
13 tard, vers i846, faisait remarquer
discussions d'earard, de Préault et ï mai i888.) 'FLEDHT parle aussi
avec Baudelaire, lu poète.
goureuse et somscènes de torture uns côtés de son n puissant attrait.
me, représentée la irrures. M'"' Paul
deux OU trois tableaux, et s'en allait. Il t;ommençait à discuter les modernes. Je n'ai pas besoin de dire son admiration pour Delacroix. Parmi les dessinateurs, comme il était parfois départi > pris violent, il adorait Daumier et abominait Gavarni. »
Baudelaire était donc dans les meilleures conditions pour aborder la critique d*art, quand il débuta par le Salon de i845 (i).
Ce brillant essai d'une critique aussi hardie que ju dicieuse, et dont le style étonnait par sa pittoresque énergie, fut très remarqué de tous les bons juges et lui . ouvrit les colonnes du Corsaire- Satan, journal littéraire qui avait succédé au Corsaire, Le rédacteur en chef y avait groupé plusieurs jeunes écrivains de grand avenir, et parmi eux, plusieurs des amis de Baudelaire, notamment MM. Prarond et Le Vavasseur, cjue leur volume de poésies avait mis en pleine lumière, M. le marquis de Chennevières, l'auteur des Contes de Jean de Falaise, Champfleury, dont le succès légitime de Chien-Caillou commençait la réputation, Auguste Vitu, déjà très goûté des lettrés (2).
Meurice qui, en peinture comme en musique, accusait souvent les mêmes goûts que Baudelaire (V. ses Lettres, Appendice, X), avait fait une copie de ce tableau.
(i) (( Nous connaissions peu l'usage des tables pour travailler, penser, composer. Cette plaquette, si remarquable d'ailleurs, nous renversa, comme somme de travail. Pour n ma part, je le voyais bien arrêtant au vol des vers le long des rues ; je ne le voyais pas assis devant une main de papier. » (Notes de M. Prarond.)
(3) Le Corsaire-Satan était dirigé par M. Lepoittevin Saint-Alme, « un vieillard solennel, à mine de vieux troupier, dit Asselineau, qui découvrait majestueusement
Dans le Corsaire-Satan, Baudelaire aborda un nouveau genre, la critique littéraire, par des articles coqrts, mais substantiels et pleins d'idées originales. Ce furent d'abord de simples comptes rendus des oeuvres de ses amis tels que : les Contes normands de Jean de Falaise, à novembre i845; Uomans, Contes et Voyages de Arsène Hoiissaye (janvier i8i6), Prométkée délivré, de N. de Senneville (pseudonyme de Louis Ménard, un de ses camarades de collège).
Il était en pieine veine de travail, et l'année t8^6 fui une des plus fécondes de sa carrière, car il y publia successivemeni, outre l'étude sur \eProméthée délivré, deux articles de critique d'art : Le Musée classique du bazar Bonne-!\'ouvelle {Corsaire-Satan, 31 janvier i8'(6); le Salon de i8^6(in-i2de sixfeuilles){i);elune
ses cheveux blancs devant quiconque a'âvîsalt de venir se plaindre des vivacités de la rédaction. » M. Lcpoittevin Saint-AIme a été mis en scène par ChampHeury dans ses Avânlares de mademoiselle Mariette. Les rédacteurs du Corsaire-Satan n'écrivaient guère que pour la gloire. Une note de M. Prarond dit expressément que leurs articles >étaient payés un sou et six liards la ligne.
C'est là que Baudelaire se lia particulièrement avec Banville, qui avait déjà donné les Cariatiles, et avec Champlleury dont « il partageait les idées en peinture, en théâtre et en musique » comme l'a écrit le chef de l'Ecole réaliste, — et un peu moins en littérature.
(1) La couverture du Salon de 18^/6 annonce, pour paraître prochainement : De la peinture moderne ; David, Guérin et Girodet ; Les Limbes, poésies ; Le eaUekisne de l-fi~neamée.
Asselineau raconte, dans ses Bavdeliiriana (V. à l'Appendice, VIII), comment les Fleurs du mal durent s'appeler
ÉTUDE BIOGIlAPUtQUE ^3
nouvelle, Le Jeane Enc/ian/eur (feuilletons des 20, 21 et 22 février i8il6), sans parler de deux fantaisies humoristiques, dans le goût des Essais anglais, intitulées : Choix de maximes consolantes sur l'amour {Corsaire- Satan, 3 mars i8/|6) et Conseils aax jeunes Ultérateurs {Esprit public, i5 avril i8i6). EnQn, dans lesdermers mois de la même année, il donnait à VArtisle Vlmpénilent, stances réimprimées dans les Fleurs da mal, sous < le titre de Don Jaan aux en/ers, et A une Indienne, poésie réimprimée dnns la seconde édition des Fleurs da mal, avec ce litre nouveau : ^4 une Matabaraîse.
En étudiant de prf^s ces productions variées d'un débutant qui avait h peine vingt-cinq ans, on est étonné d'y trouver déjà les germes épanouis de tout son ta- < lent.
Le critique d'art, qui s'était révélé dans la brillanle esquisse du Salon <tc i8'i5, s'affirme avec autorité dans le Salon de 184O, œuvre plus considérable et .r plus littéraire, qui le mettait au premier rang de ses confrères de la presse artistique.
Mais il parut, vers celte date, vouloir s'adonner surtout à la critique littéraire qui lui fournissait l'occasion
d'abord les Lesbiennes, puis les Limbes, et que ce fut Hip- C polyte Babou qui les baptisa du nom qu'elles gardi;rent. Quant au Calécbisme, il n'en parut jamais qu'un fragment, le Choix de maximes consolantes sur l'amour qui n'a pas été réimprime dans les Œuvres complètes, et dont on trouvera le texle dans les Œuvres Posthumes, V. d'ailleurs la bibliographie de La F'izeUère et Decaux, p. 5 et 11, et un article de M. Jules Le Petit, Notes sur Chartes Baadelaire{La Plume, i" juillet iSgS),
74 CHARLES BACDELAIRE
d'exercer et sa verve satirique et son indépendance d'esprit. Sous ce rapport, un très curieux article intititulé ; Comment on paye ses dettes (juand on ada génie, a une exceptionnelle importance. Publié dans un petit journal littéraire de l'époque, qui a peu vécu, VÈcho des théâtres {a° du a3 août i846), il fut retrouvé, depuis l'édition des Œuvres Complètes de Baudelaire, par M, de Loyenjoll, qui l'a compris dans son fort intéressant opuscule : Un dernier chapitre de l'histoire des Œuvres de H. de Balzac (Paris, Dentu, 1880 (i).
Cependant ces diverses études de critique littéraire ne lui suffisaient pas. Son imagination avait besoin de s'exercer. Il revint au genrede compositions où il venait d'obtenir, l'année précédente, un premier succès. La Fanfarlo parut en janvier 1847 (2).
(1) V. les Œuvres Posthumes, (Mercure de France, 1907.)
Cette diatribe étrange du poète est en contradiction flagrante avec tout ce qu'on sait de son amitié respectueuse et dévouée pour Balzac, Gautier, Ourliac, Gérard de Nerval, qu'il y raille avec virulence. La seule e:iplîca- > tion plausible, c'est que Baudelaire, qui eut toujours, et au plus haut degré, le i-espect de son art, ne put résister à son indignation en préscuce des œuvres de qualité inférieure que l'ambilion de faire fortune poussait Balzac b. produire, et pour lesquelles il demanda et obtint quelquefois la collaboration des écrivains que Baudelaire crible des mêmes sarcasmes.
(2) (( ... Il ne commença de l'être un peu (connu) que par le liasard d'une combinaison de librairie, qui fit qu'on eut besoin, dans une livraison de romans illustrés à ao centimes, d'une feuille complémentaire à Mademoiselle
de Kérouan, de Jules Sandeau. C'est ainsi que la Fanfarlo fit son apparition dans le monde. » (Jules Levallois, Mémoires d'un critique. Librairie illustrée, 1896.)
M. Jules Levallois, qui n*est pas très indulgent au \ poète des Fleurs, bien que parfois médiocrement informé, # — c'est ainsi qu'il nous enseigne que M"' Aupick était fort riche (?), — cite dans son livre un sonnet : A Madame Du Barry, publié à V Artiste sous la signature de Privât d'Anglemont, et qui appartiendrait peut-être à Baudelaire.
Vers cette époque, Beaudelaire annonce aussi, dans un billet adressé à la Société des Gens de lettres pour obtenir une avance, un roman « qui doit paraître prochainement à V Epoque » : V Homme aux Buysdaels, et une nouvelle : Le Prétendant malgache.
Mais nous n'avons pas connaissance que ces deux projets aient jamais reçu un commencement d'exécution, pas plus que Les amours et la mort de Lucain^ annoncés par le numero-spécimai du Mouvement (mai 1846), sous le nom de BaudelairerDufays, — pas plus que tant d'autres dont il ne nous est resté que des titres.
caîn, « rennemi acharné du luxe, des beaux-arts et des belles-lettres (i) ».
Cette contradiction apparente s'explique. Baudelaire avait Tesprit assez large pour embrasser, dans la même question, les points de vue les plus opposés. Ses nerfs d'ailleurs Tinclinaient toujours du côté où ils pouvaient vibrer davantage ; ne trouve-t-on pas ces lignes, dans le livre inachevé sur la Belgique : « Non seulement je serais heureux d'être victime, mais je ne haïrais pas d'être bourreau — pour sentir la Révolution des deux manières ? » Et encore, dans Mon cœur mis à nu (III) : « Je comprends qu'on déserte une cause pour savoir ce qu'on éprouvera à en servir une autre ? » Il est permis en outre de supposer que la haine qu'il continuait de nourrir contre le général Aupick, et dont on trouvera plus loin un trait trop éclatant, ne fut pas pour rien dans son éphémère participation au mouvement révolutionnaire (2).
(i) Voir Œuvres complètes, t. II, p. 189.
(3) M. Buisson place à cette date environ une très significative anecdote. Je lui laisse la parole : « Je logeais alors à l'angle de la rue des Saints-Pères et de la rue de Grenelle, Baudelaire était venu me réveiller dès le matin. Nous devisions. Ma sonnette tinte brusquement. Entre un grand évéque à cheveux blancs, à l'air franc, épanoui, une belle tête de Jordaens avec beaucoup plus d'intelligence. — (( Mon cher ami, me dit-il en entrant et en saluant, je ne puis voir le ministre avant trois quarts d'heure, mais je ne veux pas quitter le quartier, faitesmoi déjeuner. Oh ! c'est bien simple : deux petits fromages de Neufchâtel, un petit pain noir, une demi-bouteille de bordeaux. » Baudelaire n'avait pas bougé.
78 CHABLBS BADDELAIRB
Asselineau a laissé dans l'ombre cet avatar du poète, mais heureusement le témoignage d'autres amis de Baudelaiie supplée à son silence. Voici une anecdote des plus intéressantes :
« En 1848, lo 2S février au soir, je le rencontrai au carrcrour de Duel, BU milieu d'une Coule qui venait de pillerune boutique d'armurier. Il portail un beau fusil i deux coups, luisant «t vierge, et une superbe cartouchière da cuir jaune tout aus»i immaculée ; je le hélai ; il vint k moi, simulant une grande animalion, s Je viens de faire le coup de fusil », me dit-il. El comme je souriais, regardant son artillerie tout battant neuve : n Pas
laire, fis -je avec une nuance de reproche, Mgr T., évèque de Montpellier. Il se leva avec raideur et sortit sans saluer.
(( Comme Vévêque, me le montrant du doigt, m'îater~ rogeait sans parler : — n C'est, lui dis-je, un de mes amis, il est plein de talent, mais un peu fou. Sa mère s'est remariée avec le général Aupick. Le général ne le comprend pas, il ne comprend pas le général, sa mère pleure et lui rugît. — Pauvre jeune homme ! dit l'évêque a*ec un sentiment de commisération vraie et une grande indulgence : ce n'est pas pour rien que l'Eglise voit avec peine les secondes noces. »
« Quelle lubie avait passé par la cervelle de Baudelaii-e ? L'iiorrcur du galon, — le pauvre ëvéque en avait à son chapeau. — le plaisir de braver le galon, l'association d'idée entre galon et galon, galon de général et galon d'évêque, etc. n
On peut rapprocher de cette anecdote celle que rapporte ScHiiuNAiiD dans ses Souvenirs et encore ces lignes extraites des Souvenirs et portraits de jeunesse de Champfleury : H II eût fait un détour considérable pour ne pas rencontrer un soldat, ayant été froissé dans sa jeunesse, me dit-il, par le contact de militaires haut placés, s
pour la république, par exemple P » — 11 ne me répondait pas, criait beaucoup et toujours son refrain : « Il faut aller' fusiller « le général Aupick I » Jamais je n'avais été aussi péniblement frappé de ce qui manquait de caractère à cette nature si une et si originale » (Noksde M. Buisson),
Le lendemain, Baudelaire fondait un journal avec deux de ses amis, Champfleury et M. Toubin, ses collaborateurs au Corsaire.
Le Salut public (i), faute d'argent, n'eut que deux
(i) M. Charles Toubin, — l'auteur du Dictionnaire étymologique de la langue française j dont nous avons déjà cité quelques notes fort curieuses, — a bien voulu nous envoyer quelques renseignements sur l'histoire de ce journal éphémère. Mais d'abord un portrait du Baudelaire, de 1848 : « Il portait à cette époque des cravates de couleur bleue ou rouge, avec un paletot sac, de couleur noire, dans lequel dansait son corps très maigre et très grêle. La tête était forte par rapport au corps, le front large et saillant, Toeil vif et clair, la bouche large et souvent volontairement grimaçante quand il voulait exprimer son horreur du poncif et du convenu. Cette bouche était également sensuelle, bien que Baudelaire ne fût que médiocrement sensuel...
(( La vignette de notre petit journal, qui n'eut que deux numéros, est de Courbet, Nous avions commencé le journal avec cent francs, dont je me trouvais pouvoir disposer. Baudelaire voulut à toute force porter le premier numéro à Mgr AiTre, et il alla, en effet, à rarchevêché, mais, si je me souviens bien, le prélat était absent ce jour-là et il ne put pas le voir. 11 alla aussi souvent, dans ce moment-là, chez Raspail, pour lequel il avait une grande estime. Nous faisions nos articles sur des coins de table du Café de la Rotonde» de l'Ecole de Médecine, chacun de son côté, et, en moins d'une heure, le journal
numéros (37 et 38 février). Les articles n'étant pas signés, ii est impossible de faire avec cerlilude la part de chacun des trois collaborateurs dans les divers articles que contiennent ces huit pages in-4°- Toutefois, ses amis ont attribué à Baudelaire un article d'une cinquantaine de lignes, intitulé : Les Châtiments de Dîea, qu'on trouve, cilé sous son nom, dans la Revue critique des journaux de i8i8, de Jean Wallon (i). La page est d'une grande violence, qui s'explique par les circonstances ; mais ce qu'elle a de plus remarquable, c'est une imitation flagrante du style des Paroles d'un croyant. Louis-Philippe, « le Juif errant de la royauté, ^■a de peuple en peuple, de ville en ville ; il fuit devant la République, qui partout le devance... Toujours, et toujours, vive la République 1 vive ta liberté I des hymnes, des cris, des pleurs de joie!... Il marchera longtemps encore, c'est là son châtiment. Il faut qu'il visite le monde, le monde républicain, qui n'a pas le temps de penser à lui ». Le galimatias emphatique de quelques autres articles est tel qu'on ne peut y reconnaître le style de Baudelaire. On répugne à croire qu'il ait écrit des phrases du goût de celle-ci : v Un homme libre, quel qu'il soit, est plus beau que le marbre, et
était bâclé. Les deux numéros parus se vendirent bien, mais les vendeurs oublièrent de nous apporter le produit de la vente... »
Pour compléter le portrait que trace M, Toubin, ajoutons <jue, dans un de ses dessins de [848. Baudelaire s'est représenté avec la moustache, la mouche et une large pointe avançant sur le front.
(1) On le trouvera aussi dans les CEuyhes Posthumes.
ÉTUDE BlCMiRAPHIQUE 8l
il n"y a pas de nain qui ne vaille un géant, quand il porte le front haut et qu'il a le sentiment de ses droits de citoyen dans le cœur, n
En revanche, il est difficile de ne pas lui attribuer ces lignes : « Les intelligences ont grandi. Plusde tragédies, plus d'histoire romaine. Ne sommes-nous pas plus grands aujourd'hui que Brutus?.,. o C'est exactement la thèse qu'il avait développée dans le chapitre final du Salon de i8i6 : De l'héroïsme moderne. On peut encore lui imputer, avec vraisemblance, ce féroce et bizarre entrefilet :
« Que les citoyens ne croient pas aui dames Hermance Les guilon, aui sieurs Barlhélemj, Jean Joumel et aulres qui chantent la République en vers exécrables. L'empereur Néron avait la louable habitude de faire rassembler dans un cirque lous les mauvais poètes et de les /aire fouetter cruellement. »
Après ce court noviciat de journaliste, Baudelaire dut comprendre que l'improvisation quotidienne, avec la banalité de pensée et de style qui en est inséparable, n'était nullement le fait d'un poète amoureux de la perfection; mais il ressentit toutes les secousses de cette crise politique. Il s'en est expliqué dans ces lignes de son journal, Mon cœur mis à na : a Mon ivresse de i848. De quelle nature était cette ivresse? Goût de la ' vengeance ; plaisir naturel de la démolition.— Ivresse littéraire ; souvenir des lectures, n
I! avait accepté, dans leurs extrêmes conséquences, les doctrines révolutionnaires. Je ne puis récuser le té- , moignage explicite de M. Le Vavasseur, quoique le fait suivant n'ait jamais été imprimé nulle part, et qu'Asselineau lui-même semble l'avoir ignoré :
CBAHLBS BAUDGLAIBE
A la fin de i85i, les velléités politiques du poète persistent encore. Il figure, comme tout un groupe de poètes, ses amis, Paul Dupont, La Chambeaudie, Gustave Mathieu, parmi les collaborateurs de la République DU Peuple, almanach démocratique, publié au bureau du National, et qui est inscrit au Journal de la Librairie, avec cette mention : « Baudelaire, <. gérant ». Mais sa signature ne s*y trouve qu'au bas d*un petit poème, Y Ame du vin, et sa collaboration à cet opuscule politique a un caractère exclusivement littéraire [i). Toutes ses sympathies appartenaient non à une fraction du parti démocratique, mais aux idées humanitaires, en prenant le mot dans son sens ^ le plus général ; car il ne s'affilia jamais à aucune ^ secte socialiste (2).
thet : Monseletl etJMignot ; pour Baudelaire : Marc Trapadoux et Leblois. » (Féli Gautieu, Documents sur Baudelaire, Mercure de France, n*^ du i5 jan\ier igoS. Il doit s'agir de M. Armand Barthet, Fauteur du Moineau de Lesbie, mais je n'ai rien découvert sur ce duel ni sur ses causes.
(i) La bibliographie La Fizelièreet Decaux lui attribue un article non ^ signé qui a pour titre : Biographie des excentriques. Il est certain que le style, clair et ferme, n'est pas indigne duj poète, que le sujet est de ceux qui avaient pour lui un très vif intérêt, et que sa connaissance de la langue anglaise lui avait permis de faire les lectures nécessaires pour écrire cet article. Mais ces diverses raisons ne suffisentjqu'à rendre plausible une conjecture qu'il est aujourd'hui impossible de vérifier.
On trouvera cet article reproduit dans les Œuvres Posthumes.
(2) Asselineau a cité, dans sa Vie de Baudelaire (p. Sa-
Vers cette époque, pourtant, Baudelaire paraît avoir eu la velléité de rentrer dans le journalisme politique. Ponroy, lui proposa de collaitidien que son père, avoué nder à Châteauroux pour la ervateurs. Un spirituel article vier 1887), sîg'né Simon Bnuécrivain de talent (i), qui a ii'il faut croire parfaitement î étrange et amusante incar-
is caractéristiques de la préface s Chansons de Pierre Dupont. Il un amour des souffrants et des ve d'ailleurs, çà et là, quelques son œuvre, (Voir notamment le ■ des paavres.) (Simon Bhugal), a bien voulu
ar des Flears da mal. Cependant ou quatre fois avec lui, en comilly qui m'honorait de son amie d'une conversation bien éton- BS deux écrivains de génie sur le >ncepiion. C'était à se demander n'avaient pas, l'un et l'autre, es dans quelque séminaire.
Baudelaire, journaliste à Cliâfurent racontés par M. Arthur près de rodéon, en présence ireusement morts aujourd'hui :
jn de mes meilleurs amis, Gonsnequia fournià Alphonse Daulis en exil, le précepteur du petit dt. »
tade du poète, une de ses plus audacieuses mystifications. Voici tout le passage de l'article qui concerne cet épisode, jusqu'alors ignoré même de ses amis intimes (i) :
« La place de rédacteur en chef était à prendre ; Ponroy la proposa à Baudelaire qui accepta et partit.
)) Dès son arrivée, un grand repas fut donné en Phonneur du rédacteur en chef. Il y avait les principaux actionnaires du journal : de riches et bons bourgeois, un peu prudhommesques. Baudelaire ne desserra pas les dents. Au dessert, un convive s'étonna de ce mutisme :
» — Mais monsieur Baudelaire, vous ne dites rien?
» Le mystificateur répondit :
» — Messieurs, je n'ai rien à dire. Ne suis-je pas venu ici pour être le domestique de vos intelligences?
w Le lendemain, il épouvanta Pimprimeuse du journal, une vieille veuve, en lui demandant où était « l'eau-de-vie de la rédaction. »
» Il épouvanta bien davantage, le surlendemain, les braves abonnés du Journal de Châteauroux. Son premier article commençait ainsi : « Lorsque Marat, cet homme doux, et Robes- » pierre, cet homme propre, demandaient, celui-là trois cent » mille têtes, celui-ci la permanence de la guillotine, ils obéissaient » à l'inéluctable logique de leur système (a). » Bien que la conclusion fût dun autoritarisme à la Joseph de Maistre, tout le monde
(i) On savait que Baudelaire avait dirigé, très peu de temps, un journal politique dans une ville de province, ^t Asselineau a nommé Dijon (Vie de Baudelaire , p. 36). Il est certain que Baudelaire a résidé à Dijon, deux lettres c de lui, datées i849-i85o l'attestent, deux mois au moins. Mais quelle cause l'y avait amené, quelles occupations l'y < retenaient, c'est ce que nous n'avons pu élucider.
(2) On trouvera le texte de cet article dans les Œuvres Posthumes éditées par le Mercure de France»
Ob CSAHLES BÀUDELAIEB
se montra Bcandaliad, — et la pauvre Baudelaire ne Gt pas long feu a Cliiteauroui.
s D'aiilre pari, sa vie irrégulière n'était pas pour lui attirer la sympathie des pères de famille qui présidaient auï destinées du journal. 11 avait amené de Paris une actrice qu'il fit pasMr pour sa femme.
u Le secret fui découvert, et, lorsqu'on lui donna congé, le président du conseil d'administration da son journal, un notaire qui avait lu Casimir Delavigne, lui lança cette mercuriale :
» -^ Monsieur, vous nous avez trompés. M"' Baudelaire n'est pas votre femme ; c'est votre i favorite ».
" A quoi Baudelaire riposta:
i> — Monsieur, la « favorite » d'un poète peut quelquefois valoir ta femme d'un notaire.
» Ce fut sa flèche duParthe. Le soir même, il repartait pour Paris. Il
Dès lors, les préoccupations politiques ne tinrent plus qu'une très"petite place dans la vie intellectuelle de Baudelaire ; ainsi, à partir de i85a , il n'en écrit pas un seul mot à Poulet-Malassis, son correspondant habituel.
Ses journaux intimes témoignent de son horreur croissante pour les doctrines du parti démocratique (i).
(i) Voir un curieux passage, où il réprouva formellement les mouvements insurrectionnels auxquels il avait pris part. A la suite de ta phrase ciléc plus haut : u Mon ivresse de 18^8, etc. », on lit : « Les horreurs de juin. Folie du peuple et folie de la bourgeoisie. Amour naturel du crime. Ma fureur au coup d'Etat. Combien j'ai essuyé de coups de fusil ! Encore un Bonaparte ! Quelle honte I Et cependant tout s'est pacifié.
n Le président n'a-t-il pas un droit à invoquer ? Ce qu'est l'empereur Napoléon, ce qu'il vaut. Trouver l'eiplicalion de sa nature et sa providenti alité » {Mon tœur mis à nu, VU).
Peu s'en fallait que, fidèle à la doctrine catholique qu'il professait de plus en plus, le poète des Fleurs du mal ne vît dans toutes les revendications de la librepensée des suggestions du démon.
C'est la conséquence logique qu'on serait en droit de tirer d'une curieuse note qui fait partie de son livre inachevé sur la Belgique.
Il y traite fort outrageusement les « exilés volontaires )), c'est-à-dire les proscrits du 2 Décembre qui avaient refusé l'amnistie promulguée, en 1869, parle gouvernement impérial ; il les appelle « pères Loriquet de la démocratie, vieilles bêtes, vieux La Palisse, propres à rien, fruits secs, élèves de Déranger », et il ajoute :
(c Quand on parie révolution pour de bon, on les épouvante, <, Vieilles rosières! Moi, quand je consens à être républicain, je < fais le mal, le sachant. Oui I vive la Révolution I toujours I quand même I Mais moi je ne suis pas dupe ! je n'ai jamais été dupe I < Je dis : € Viye la Révolution ! comme je dirais ; Vive la Destruction ! vive l'Expiation I vive le Châtiment I vive la Mort I Nous avons tous l'esprit républicain dans les veines comme la v.... dans les os. Nous sommes démocratisés et syphilisés. »
C'est ainsi que devaient finir les excursions du poète dans le domaine politique. Il n'avait aucune des qualités ni aucun des défauts qui font le journaliste ou l'homme d'action. On doit encore lui savoir gré des mouvements généreux qui l'entraînèrent, aux heures de crise révolu^ tionnaire, à sortir de sa rêverie et de son travail d'artiste pour s'occuper de questions d'intérêt général (i).
(i) Dans une lettre adressée à M""' Paul Meurice sur la fin de sa vie (28 octobre 186 5), Baudelaire renie formel-
cil ARLES BAUDELAIRE
" de iple.
Dîné ioD,
)i ne uelle latin
go CnABLES BAUDELAIRE
alors la librairie Dagneau et Giraud (i). Il y avait pour collaborateurs Champfleury et d'autres jeunes écrivains de talent. Le journal, auquel manquait le nerf de la guerre, cessa brusquement de paraître, h La
' Semaine théâtrale est morte sous nous » , écrit-il, dans cette même lettre. Alors, il essaya d'en fonder un autre, toujours avec la collaboration de Champfleury, avec celles, encore, d'André Thomas et d'Armand Baschet, sans parler du concours obligé d'un bailleur de fonds, qui se déroba.
^ Les plans et le programme de ce journal, qui se serait appelé le Hibou philosophe, avaient été conservés
(i) Le Crépuscule da Matin et le Crépnscale da Soir. — i( De ma collaboration à la Semaine théâtrale, je ne me rappelle que ce titre fantastique :
Premier pétard
Attaché à laperruque
De l'Ecole du « Bon Sens »,
C'est sans doule cet article dont parle Baudelaire (Lettreh Poulet-Mal assis, mars i853). Le titre doit mieux valoir que l'article, car j'ai toujours été un journaliste détestable et sans mesure. Je trouve une note qui indique que cet article a dû paraître en novembre ou décembre i85i... Baschet et André Thomas, nos seuls collaborateurs, sont morts tous deux et ontemporté dans la tombe le secret de cette pauvre Semaine théâtrale.
u Dans nos relations quotidiennes de i a à i5 heures' par jour, de i848 à i85a, vous pensez si Baudelaire etmoi avons secoué sur le tamis des illusions littéraires, des plans de livres, de journaux, de revues.
Les grandes et agitées préoccupations de Balzac semblaient être passées en nous... 0 (Notes de M. Champfleury).
ÉTUDE BIOGRAPHIQUE Ql
par M. Champfleury. La revue Le Livre (n"" du lo septembre 1 884) en contient quelques intéressants extraits, sous la signature de M. Octave Uzanne (i).
La même raison qui avait tué la Semaine théâtrale fit avorter le projet de journal caressé par Baudelaire. Pendant deux ans (i853-i855), il ne publia, en fait d'oeuvres originales, que deux opuscules : Morale du JOUJOU {Monde littéraire, n*" 3, avril i853) et De l'essence DU RIRE (2).
(i) En voici le passage le plus saillant, qui montre comment Baudelaire comprenait sa tâche de critique littéraire, tt Articles a faire : Appréciation générale des ouvrages de Th. Gautier, de Sainte-Beuve. Appréciation de la direction et des tendances de la Revue des Deux-Mondes , Balzac auteur dramatique, la Vie des coulisses, V Esprit d'atelier, — Gustave Planche : Ereintage radical, nullité et cruauté de l'impuissance ; style d'imbécile et de magistrat. — Jules Janin, ereintage absolu : ni savoir, ni style, ni bons sentiments. Alexandre Damas, à confiera Monselet ; nature de farceur : relever tous les démentis donnés par lui à l'histoire et à la nature, style de boniment. Eugène Sue : talent bête et contrefait. Paul Féval : idiot. — Faire, à nous cinq, un grand article : La vente des vieux mois aux enchères, de l'École classique^ de VÉcole galante, de VÉcole romantique naissante, de VÉcole lunatique, de VÉcole lame de Tolède, de VÉcole olympienne (V.Hugo), de VEcole païenne (Banville), de VÉcole poitrinaire, de VÉcole du bon sens, de l'École mélancolico-farceuse (Alfred de Musset). — Nous surveiller et nous conseiller les uns les autres avec une entière franchise. — Faire les articles sur les quelques auteurs anciens, ceux qui, ayant devancé leur siècle, peuvent donner des leçons pour la régénération de la littérature actuelle. Exemple : Mercier, Bernardin de Saint-Pierre, etc. »
(a) Etude citée dans la bibliographie Decaux, sans in-
JL
Mais il fut, à cette époque, enlevé à ses travaux de ^^
ÉTUDE BIOGRAPHIQUE qS
pénétré non seulement d'une admiration profonde, mais d'une ardente sympathie pour le puissant et original écrivain qui venait de lui être révélé. Charles Asselineau lié intimement, dès i845, avec Baudelaire, a décrit, en quelques pages qui sont peut-être les plus intéressantes de son livre, l'enthousiasme et le labeur de son ami.
Ce fut une véritable « possession >> . Il ne pouvait plus penser qu'à Poe, parler que de Poe ; la gloire du conteur américain le souciait plus que la sienne propre. Il vouait à Willis et à Maria Clemm, à l'apologiste et à (( l'ange gardien » de son double d'outreocéan, une reconnaissance passionnée. A tout venant, où qu'il se trouvât, il s'enquérait si on avait lu son auteur, et parfois il entrait dans une véritable colère si on l'ignorait.
« Je l'accompagnai un jour à un hôtel du boulevard des Capucines, où on lui avait signalé l'arrivée d'un homme de lettres américain, qui devait avoir connu Poe. Nous le trouvâmes en caleçon et en chemise, au milieu d'une flottille de chaussures de toutes sortes qu'il essayait avec l'assistance d'un cordonnier. Mais Baudelaire ne lui fit pas grâce : il fallut, bon gré mal gré, qu'il subît l'interrogatoire, entre une paire de bottines et une
laire, qui employa plusieurs années de sa vie en efforts pour identifier son esprit avec celui de Poe, son idole, et reproduisit nombre de ses nouvelles en ne leur faisant perdre que peu de leur vigueur et de leur originalité. C'est aux efforts et au génie de Baudelaire qu'est dû surtout ce fait que les Contes d'Edgar Poe sont devenus, en France, des modèles classiques. Edgar Poe est (chose à noter) le seul écrivain américain réellement connu et populaire en France. »
g4 CHARLES BAUDELAIRE
paire d'escarpins. L'opinion de noire hdte ne fut pas favorable k l'auleur du Chat Noir. Je me rappelle notamment qu'il nous dit que M. l'oQ était un esprit bizarre et dont la conversation n'était pas du tout conséquioutiae , Sur l'escalier, Baudelaire me dit en enfonçant son chapeau avec violence : — ii Ce n'est qu'un
Pour que sa copie fût digne du modèle, aucune démarche, aucune recherche ne lui coûta. J'ai dit que, dès son enfance, Baudelaire avait appris l'anglais. Non content de rouvrir ses dictionnaires, il demanda à la pratique quotidienne de la conversation un supplément d'expérience ; mais ce n'est pas chez les hautes classes que se conserve, dans son pittoresque et sa saveur originale, le génie d'une langue :
(c 11 prit longtemps pour conseil un lavernier anglais delà rue de Divoli, cliez lequel il allait boîre le whisky et lire le Panch en compagnie de grooms du faubourg Saint-Uonoré. •>
Quant au minutieux scrupule qu'il apportait dans l'élaboration de ses traductions, on en peut juger par cette simple anecdote :
H Un jour, le vopnt se creuser la tSte h propos d'un détail d'oTientatioD, j'eus le malheur de lo plaisanter sur sa rigueur
>i — Kh bien 1 dit- lien relevant la t^te, et les gens qui lisent en suivant sur la cartel ii
Quelques lignes d'une lettre de Baudelaire, adressée A M. Armand Fraisse, rédacteur du Salât Public, de Lyon, (]ui les a citées dans une étude biogi^aphique sur notre poète (mai 1869), révèlent une des principales raisons de ce dévouement extraordinaire cbcz un traducteur ;
MMIMIUMÏ/
«... Je pnis TOUS marqner quelque chose de plus singulier et de presque incroyable. En i846 ou i847, j'^^^ connaissance de •quelques fragments d'Edgar Poe : j'éprouvai une commotion ^C. singulière. Ses œuvres complètes n'ayant été rassemblées qu'après «a mort, en une édition unique, j'eus la patience de me lier avec des Américains vivant à Paris, pouf leur emprunter des collections de journaux qui avaient été dirigés par Edgar Poe. Et alors, je trouvai , croyez-moi si vous voulez, des poèmes et des ^ Bonvelles, dont j'avais eu la pensée, mais vague et confuse, mal ordonnée et que Poe avait su combiner et mener à la perfec- < tion (i). »
On voit avec quelle franchise et quelle modestie le poète avoue ses tentatives avortées de romancier {2).
(ï) Cf., dans ks Lettres, le billet à Thoré (Bruxelles, non daté), où Baudelaire revient sur son parallélisme avec Poe, à propos de Manet auquel ses détracteurs reprochent de « pasticher » Goya.
(2) Baudelaire, après le coup d'Etat de décembre i85ï, > avait voulu revenir, par le roman, à la littérature. « Je suis décidé à rester désormais étranger à toute la polémique humaine, et plus décidé que jamais à poursuivre le rêve supérieur de l'application de la métaphysique au roman. » (Lettre à Poulet-Malassis, 20 mars i852.)
Cependant c'est à peine si, dans ses papiers, on a trouvé quelques titres ou ébauches de plans de romans, et par conséquent si Ton peut conjecturer quel eût été, dans ce genre de compositions, le caractère de son talent. Par certains côtés, il eût offert une grande ressemblance avec Edgar Poe ; c'est la même imagination sombre et tragique, constamment obsédée par la vision du surnaturel et le rêve de l'invisible, mais sans le poétique idéalisme qui nous ravit chez le conteur américain. Tout le pessimisme de Baudelaire se retrouve ici, avec sa préoccupation presque exclusive des côtés dépravés de la nature
vrel*, ne l'a jamais empêché de vaquer à ses travaux littéraires.
La publication de ses diverses traductions d'Edgar Poe se poursuivit pendant dix-sept ans. Baudelaire/^ dans son ardeur enthousiaste, reniait ses goûts les plus invétérés, son amour de la flânerie et de la conversation, « le grand, l'unique plaisir d'un être spirituel « :
[[ Cette année-là (il s'agit ici des Contes extraordinaires parus Hu Pays en iSS5, et, détail qui a bien sa curiosité, qu'on lui payait à raison de 10 francs le feuilleton), Baudelaire résolut le dur problème d'écrire un feuilleton par jour. Le feuilleton, il / est vrai, n'avait que six colonnes. La lâche, cependant, n'en était pas moins dure, si l'on songe i la diiTorcnce d'une traduction parlée ou rêvée, et d'une traduction écrite, et aussi à la ponctualité exigée par le journal. Baudelaire soutint vaillamment la gageure qu'il avait faite avec lui-même. Pour s'épargner le temps d'ouvrir la porte, ou l'ennui des malentendus, il laissait la clef dans la serrure, et recevait tout en travaillant les visites de gens quelquefois très importuna et très indiscrets, qu'il ne se donnait pas même la peine de congédier, et qui ne se reliraient quo vaincus par son silence et sa distraction, ou agacés par le bruit de la plume courant sur le papier. Souvent, en l'allant voir le soir, un peu taid, j'ai trouvé endormi dans un coin le garçon d'imprimerie chargé de rapporter, soit la copie, soit les épreuves que Baudelaire lui faisait quelquefois attendre longtemps. »
Asselîneau nous conte encore que pendant l'impression du second volume des Histoires Extraordinaires, son ami alla se loger pendant un mois à Corbeil, pour <C être plus à portée de l'imprimerie Creté, où se composait le livre, et dont les ouvriers ont dû garder le r de son séjour.
« Dana les imprimeries où l'on emploie les femmes i la c
BAVDELAIRB
position, Baudelaire avait particulièrement i eouffrir de )■ légèreté et lie l'ignorance <le ces équipea (emollcs. Ces noms de fille* et de femmes, m£lé> à ses impnkiStioDS, faisaient l'effet le plus comique : — Ali ; cette Anna ! — Ali ! cette Ursule I — Je rpconnais bien là cette infime Horicnse ! — Cette s... Pulchéric n'en fait jamais d'autres ! etc., etc. »
11 est bien àcroireque, sans l'atlaquedc)^>aralystequî le frappa, il eût voulu accompHi jusqu'au bout sa tâche. H avait négligé quelques contes et quelques poésies, qui ont été plus tard traduits par M, William Hughes, et les éditions des œuvres de Poe, publiées, soit eu Aaiérique, soit en Angleterre, contiennent des opuscules, des articles de critique, des marginalîa, — notes sur tous sujels, morale, philosophie, littérature, — dont le poète français a signalé l'intérêt et l'importance.
Outre ces traductions, Baudelaire a écrit sur Edgar Poe deux grandes études biographiques et littéraires, pleines d'aperçus ingénieux et de thèses aussi neuves que sensées (i).
L'année i855 fut, pour Baudelaire, une période d'activité nouvelle et de fécondité inaccoutumée. Il revint h ses études de critique et publia dans Le Pays {mai-juin i855) une série d'articles sous ce titre : « Exposition lmversei,i,e : lîeanx-arts. — Méthode de critique. — De l'idée moderne du progrès appliqué aux beaux-arts. Déplacement de la vitalité (a), ii
(i) Edgar Allan Poe, Sa vie el ses ouvrages, et Noies nouvelles sur Edgar Poe. Ces deux éludes font partie des tomes V et VI dos Œuvres complèles.
(a) Ils sont réimprimés dans le tome II des Œuvre: complètes.
C'est là le travail le plus étendu, le plus remarquable à tous égards, où Baudelaire ait exposé ses doctrines de critique d*art. Il y traite surtout, avec compétence et originalité, les questions éternelles de la ligne et de la couleur. Si son enthousiasme pour Delacroix peut être taxé d'engouement, les passages où il discute magistralement les hautes qualités et les défauts incontestables du talent d'Ingres doivent être comptés parmi les meilleures pages que la critique d'art contemporâune ait à citer.
Dans le même temps que cette belle étude accréditait son nom auprès du public, Baudelaire se voyait ouvrir l'accès de la Revue des Deux-Mondes. La direction, dérogeant en faveur du poète à la règle qu'elle s'était faite de n'offrir à ses lecteurs que des vers signés de noms déjà illustres, publiait dix-huit poèmes choisis dans le recueil des Fleurs du mal déjà prêt pour l'impression (i).
(i) Voici la liste de ces poèmes : Au lecteur. Réversibilité, le Tonneau de la Jiaine, Confession, l'Aube spirituelle, la Volupté, Voyage d Cythève, A la Relie aux cheveux d*or {V Irréparable), V Invitation au voyaqe, Mœsta et errabunda, la Cloche f V Ennemi, la Vie antérieure, le Spleen, Remords posthume, le Quignon, la Réatrice, V Amour et le Crâne.
La direction de la Revue, redoutant l'étonnenient dont cette poésie, d'un caractère si nouveau, devait frapper ses lecteurs, mit en tète des citations cette note timorée :
« En publiant les vers qu'on va lire, nous croyons montrer une fois de plus combien l'esprit qui nous anime est favorable aux essais, aux tentatives, dans les sens les plus divers. Ce qui nous paraît ici mériter l'intérêt, c'est Texpansion vive et curieuse, même dans sa violence, de
ÉTUDE BIOGRAPHIQUE lOI
paisible étude du passé pour se livrer aux passions politiques du jour. Insurgé de juin i848, condamné à la déportation, puis gracié, à quelques mois de là, il était revenu à Paris pour y vivre dans le milieu qu'il aimait (i).
Rappelé à Alençon par la mort de son père, il lui avait succédé, et comme l'impression du journal de la préfecture ne pouvait suffire à son activité, il voulut donner satisfaction à ses goûts et à ses aptitudes littéraires en éditant quelques ouvrages de ses jeunes amis parisiens. Après s'être adressé à Théodore de Ban- ^ ville, qui lui donna les Odes funambulesques^ il offrit à Baudelaire d'éditer les Fleurs du mal (2).
(i) Lire, sur Poulet-Malassis, les intéressantes études biographiques du G*** G. de Gontades {Le Livre, n° du 10 mars 1 884), et de M. Maurice Tourneux : Auguste Poixlel'Malassis (Paris, aux bureaux de TArtiste, 1898. Tirage à part à 50 exemplaires,) Gette dernière étude est illustrée de frises et de lettres ornées que Braquemond avait dessinées et Sotain gravées, pour une édition de luxe des Fleurs du mal. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de revenir sur ce projet qui n'aboutit point.
(2) Plusieurs causes créèrent l'intimité entre le poète et sou éditeur, en dépit, ou plutôt en vertu des différences de tempérament et d'intelligence qui les séparaient. Imprégné de la philosophie et de la littérature du xviu® siècle, Pôulet-Malassis semblait avoir peu de points de contact avec un homme qui professait un catholicisme <* intolérant, abominait Voltaire qu'il appelait : « ce misérable, ce maudit », et se faisait gloire d'être le plus ro-v man tique des poètes de sa génération. Mais ils sympathisaient sous d'autres rapports. Tous deux aimaient la fantaisie dans Fart et dans la vie, ce que Baudelaire ap-
lOa CHARLES BAUDELAIRE
Le poète se hâta d'accepter. Il ne recevrait pour son travail qu'une rétribution des plus modiques (vingt- > cinq centimes par exemplaire), mais il aurait la joie de se voir imprimer en jolis caractères, sur beau papier, et avec un soin typographique auquel il n'était pas accoutumé (i).
^ pelle « le bohémianisme », tous deux accusaient de la re-
-> cherche dans leur toilette : M. Tourneux a noté, sur le chef de Poulet-Malassis, « certains chapeaux gris dont le poil se moirait au souffle de la brise », qui ne feraient pas mauvaise figure auprès du fameux tube à bords plats et évasé du haut, que Baudelaire s'irritait de ne pouvoir trouver à Bruxelles : tous deux étaient passionnés de belles typographies et faisaient habiller leurs livres chez
* les plus fameux artistes de la reliure. Enfin Malassis avait assez de souplesse d'esprit pour comprendre même la littérature qui n'avait pas ses préférences, — et il était
V aimable, qualité que Baudelaire prisait entre toutes, chez ses amis.
L'activité de l'éditeur ornais avait inspiré à Charles Monselet ce quatrain :
Dans le chef-lieu d'Alençon On imprime, on imprime.
Dans le chef-lieu d'Alençon, On imprime tout au long.
(i) Sur les conditions du traité conclu avec Poulet- Malassis et sur tous les incidents de l'impression des Fleurs du mal, qui dura cinq mois^ voir le Charles Baudelaire, Lettres, année 1857.
Le fac-similé du traité conclu entre le poèt« et l'éditeur, — tout entier de la. main de Baudelaire, — a été reproduit dans le n° de la Plume, 1°'' juillet iSgS, (M. Jules Le Petit, Noies sur Baudelaire,) Nous y lisons que deux ouvrages étaient prévus, les Fleurs du mal, et Brio-à'brac esthétique.
ÉTUDE BIOGRAPHIQUE Io3
L'impression àa volume avança très lenlement et non sans soulever de fréquentes querelles entre l'auteur et l'édileur; les lettres de Baudelaire en contiennent de nombreuses traces. Toutefois, leur amitié sortit intacte de ces brouilles passagères (i).
Les épreuves conservées par Poule t-Mala sais ne con- 1 tiennent qu'un petit nombre de variantes, car le texte du manuscrit, que le poète livrait à l'impression, était arrêté depuis longtemps. La dédicace à Tbéophile Gautier est le seul passage important qui ait subi plusieurs rédactions.
(i) Nous n'avons pas la contre-partie de cette correspondance, les lettres de Poulet Malassis ; mais l'exemplaire d'épreuves des FUars da mal, qu'il avait conservé et que nous a communiqué M. Parran, porte, sur un feuillet de garde, cette curieuse note, écrite par Poulet- Malassis : « On trouvera, dans ma bibliothèque, un exemplaire d'épreuves des Fleurs da mal, qui fera connaître le désir de perfection et les scrupules de l'auteur, et donnera une bonne idée de la patience de l'imprimeur. )) Toutefois, sur une épreuve, on lit ces lignes de la même main : « Je crois de plus en plus, mon cher Baudelaire, que vous vous (... de moi, ce que je n'ai mérité en aucune façon. I) D'autre part, les nombreux passages des lettres et des épreuves où le poète relève, avec colère et sarcasmes, des négligences de toute sorte cl de grossières fautes d'impression, démontrent qu'il était en droit d'incriminer l'impérîtie des compositeurs et des correcteurs, parfois même l'incurie de l'imprimeur luimême. Baudelaire attachait avec raison la plus grande importance à la pureté de son texte. Asselineau a donné 9ur ce point de minutieux et intéressants détails. {Vie de Baudelaire, p. 5o-5a.)
I04 CBARLES BAUDELAIRE
En voici la première version, encore inédite :
ÉTUDE BIOCRAPIIIQUB I05
— lendemain de son apparition (i), devait attirer l'attention dii parquet qui, pour cou trc-ba lancer l'effet pro-
io6
fiter de la moindre liésitatîon des pouvoirs publics. le Si la poursuite s'interrompaîl, un mol vite, pour que mon article se lève comme un Cid, pour vous ! », recommandait le u vieux mauvais sujet « à son cher H misanthrope de ta vie coupable ». Et encore, — on sait que le siège du ministère public fut occupé dans cette affaire par M. Pinai'd : « Je pétrirai Brucker, qui pétrira Pinard, qui pétrira vos juges I (i) » Sainte Beuve, auquel Baudelaire avait voué dès iS^^ une amitié et une admiration déférentes (3), et dont son avocat, M. Ghaix d'Est-Ange (le fils), lui avait conseillé de réclamer la secrète assistance, — Sainte-Beuve, empêché par ses relations ofQ— ciellps de prendie parti ouvertement pour son ami, lui rédigea du moins des « Petits moyens de dé-
(i) Apfendicr. X, lettres de Barbey d'Aurevilly.
(a) Voir VEpilre à Sainte- Beave.
Entre tous ses amis, c'est à Sainte-Beuve que Baudelaire porta son affection la plus entière. Il y avait entre l'auteur de Joseph Delorme et l'auteur des Fleurs da mal des affmités évidentes. Quand Baudelaire les lui signala, Sainte-Beuve répondit : « Vous dites vrai, ma poésie se rattache à la vôtre. J'avais goûté du même fruit amer, plein de cendres, au fond, n Bientôt Sainte Beuve appela Baudelaire : « mon cher enfant n, et devint pour lui 0 l'oncle Beuve n. Apprenant le rétablissement de son ami, dont l'état avait donné de graves inquiétudes, Baudelaire écrivait fi M. Troubot, le dévoué secrétaire du Critique des lundis : « Je n'ai éprouvé d'émotions de ce genre pour la santé d'autrui, que pour Eugène Delacroix, qui était pourtant un grand égoiste. Mais les affections me viennent beaucoup de l'esprit. »
fense (i) ». Mêmement Flaubert, grandement indigné (2).
Baudelaire, lui, ne s*inquiétait guère du résultat des poursuites dont il était l'objet : « Vite, cachez, mais cachez bien toute Tédition..., écrivait-il à Poulet-Malassis, au moment de la saisie. — Voilà ce que c'est que de ne pas vouloir lancer sérieusement un livre. Au moins, nous aurions la consolation, si vous aviez fait tout ce qu'il fallait faire, d'avoir vendu l'édition en trois semaines, et nous n aurions plus que la gloire d'un procès, duquel d'ailleurs il est facile de se tirer, »
Mais le ministre d'Etat dont il avait réclamé la protection (3), n'intervint pas ; M. Chaix d'Est- Ange, en dépit des supplications de son client, négligea (4) de se servir des <( moyens )> fournis par Sainte-Beuve et plaida (c je ne sais quelles bassesses, sans vie et sans voix )), comme Barbey pouvait l'écrire, au sortir de l'audience, à son ami Trébutien (5). Lançon, avocat
(i) V, lechap. m de I'Appendice, 2. V. aussi les curieux détails que donne sur ce fameux procès le Recueil d'anecdotes de Charles Asselineau.
(2) V. Appendice, X, les lettres de Flaubert.
(8) V. Lettre à monsieur le ministre d'Etat (sans date, année 1867).
(4) Baudelaire hii avait écrit : « Je vous supplie, cher Monsieur, de ne pas négliger les monstruosités de la Chute d*un ange. Si vous voulez, je chercherai avec vous les passages.
« Décidément citez (avec dégoût et horreur) les bonnes ordures de Béranger : le bon Dieu, Margot, Jeanne ton (ou Jeannette)...»
(5) V. Appendice, X.
lOO CHARLES BAUDELAIRE
de l'édileur, ne se montra guère plus habile,
de Baudelaire, amner, proies le bunal. Une note 'S du mal, qui ! le récit d'Assecel éditeur, très iment, toujours sagrcments plus m esprit d'aven-
sa profession :
dos FUars du mal B et religieuse. On UB et aux bonpes i francs d'amende, i^ et b la supprei^ , XXXIX. LXXX.
jugement furent listùre public, par ion de la peine. »
0 peu, quand il
qualifie de « flatteurs » les on ne peut èlre de son avi tel qu'il a été imprimé dan reproduit par LeLture (livr voici, intégralement :
Il En ce qui louche le délit à I) Attendu que U prévention i venus des (irs des poursuites ;
blique et aux bonnes mœurs :
)) Attendu que l'intention du atteindre et dans la route qu'il qu'il ait pu faire, quel que aoît ses peintures, ne saurait détruir présente au lecteur, et qui, dani sent nécessairement h l'eicitatior et offensant pour la pudeur ;
» Attendu que Baudelaire, I commis le délit d'outrage à la moeurs, savoir : Baudelaire, en Broise, en publiant, vendant et Alençoo, l'ouvrage intitulé : Lt des passages et ei pressions obsci >i Que lesdlts passages sont ci les numéros ao, 3o, Sg, 80, 81 » Vu l'art. 3 de la loi du 17 36 mai i8i{) :
» Vu également l'art. 463 du >i Condamne Baudelaire k 3o
(i) Voici les litres des siï Femmes damnées {llippolyle ■ qui est trop gaie, les Bijoux e pire. Elles fuient réiinprimi le recueil intitulé : les Epave
110 CnAnLBS BAUDELAIRE
> i> Ordonne 1> Buppression dos pièces portant les numéros 30, 3o, Sg, 80, 81 et 87 du recueil ;
> » Et condamne le» prévenus solidairement aux frais. »
Baudelaire n'a cessé de protester conli-e cet arrèt{i). Dès le lendemain du procès, songeant à une seconde
(i)«En sortant de cette audience, Je demandai fi Baudelaire, étourdi de sa condamnation : « Vous vous attendiez à être acquitté ? — Acquitté ! me dil-i!, j'attendais qu'on me ferait réparation d'honneur 1 » (Assbliseau, Vie de Baudelaire.)
Mais ce qui, dans ce procès, irrita le plus fort le poète, ce fut de s'entendre reprocher par le procureur impérial
> (I son réalisme. >i ChampHeury le lui avait prédit (V. Souvenirs et portraits de jeunesse), et l'on sait, sur ce chapitre des tendances supérieures de l'art, quelles divergences séparaient les deui amis.
Les Concourt enregistrent, eux aussi, dans leur Journal :
« Baudelaire soupe aujourd'hui à côté de nous. Il est
■■ sans cravate, le col nu, la tète rasée, en vraie toilette de
guillotiné. Au fond, une reclierclic voulue, de petites
mains lavées, écurées, soignées comme des mains de
femme. Et avec cela une tête de maniaque, une voix
.. coupante comme une voix d'acier, et une élocution visant
à la précision ornée d'un Saint-Just et l'attrapant.
0 // se défend obstinément, avec une certaine colère sèche, * d'avoir outragé les mœurs dans ses vers. »
Ils constatent d'ailleurs, un peu plus loin (t. III, p. 358) : « Il est vraiment curieux que ce soient les quatre hommes les plus purs de tout métier et de tout industrialisme, les quatre plumes les plus entièrement dévouées à l'art, qui aient été traduits sur les bancs de la - police correctionnelle ; Baudelaire Flaubert et nous. »
Ajoutons que le ministère public, on peut du moins le , présumer, estima l'arrêt bien sévère, car les condamnés furent dispensés de paver l'amende.
édition, il préparait une préface où il rêvait d'affirmer, avec sa foi dans les privilèges du poète, son « majestueux dédain » pour l'ignorance et la fausse pruderie de ses contemporains. Les trois projets que nous avons de cette préface (i), à laquelle il ne renonça que sur les pressantes prières de Malassis, le montrent renchérissant toujours davantage sur ses hautaines ironies. Et, dans Mon cœur mis à nu (XXI), au nombre de divers opuscules qu'il se réservait d'écrire plus tard, il mentionne celui-ci : a Histoire des Fleurs du mal. Humiliation par le malentendu, et mon procès. » <
Le malentendu, c'est la prétention des juges de rendre un écrivain responsable de ses innocentes fictions. Selon une thèse exposée dans une note célèbre du Reniement de Saint-Pierre, le poète a le droit absolu, il a même le devoir de « façonner, en parfait comédien, son esprit à tous les sophismes et à toutes les <. corruptions ». D'où cette conclusion logique, que la condamnation du poète, en ce cas, est aussi injuste < que serait celle d'un acteur qui, rentré dans la coulisse, se verrait mettre en jugement pour les crimes du personnage qu'il a représenté.
Mais cette thèse est en contradiction flagrante avec un passage capital d'une lettre, écrite neuf ans plus tard, à son ami et confident, M. Ancelle (28 février 1866). Parlant de « l'horreur que la France a de la poésie, de la vraie poésie », il en vient aux Fleurs du mal, et tout à coup sa pensée intime, son secret, lui échappe :
(1) V. Œuvres posthumes.
. I tmiM
ClUntES DAUDELAIHE
I pas plus deviné que
ait toute ma pensée,
nia haine ? Il
même lanet par pru-
lait le poète, personne et [listes, leur lui écrivit :
Durd'hui, le lit fort non me dandy et nmage d'un édition défi- :nant le déaej d'Aure-
e poète cone... Nos pufaire de ce des jeunes
ut de la litnon seuleer par saisir
, le Cantique tire de sainl : caractérisé, nelle, si elle
ÉTUDE BIOGItAPUIQlJE Il3
Hauteville-House, 3o août 1857.
" J'ai reçu, monsieur, voire leltre et votre beau livra. L'art e«t comme l'azur, c'est le champ infini : vous venez de le prouver. Vos FJeurj rfu ma( rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Continuez. Je crie bravo ! de toutes mes forces, il votre vigoureui esprit. Permettez-moi de finir ces quelques lignes par une téticitalion . Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous ■venez de la recevoir. Ce qu'il appelle sa justice vous 3 condamné au nom de ce qu'il appelle sa morale ; c'est là une couronne de plus. Je vous serre la main, poète.
a Victor Hugo ».
Ajoutons, pour compléter la collection des lettres de Barbey d'Aurevilly h Baudelaire {V. Appendice, X), que la lettre de M. de Custine porte au dos, à l'encre rouge et de la main de l'auteur de La Vieille maUresse : <( Bonjour mon amj.
0 Voilà la lettre de M. de Custine dont je vous avais parlé.
Je pars demain.
A vous.
J. B. d'AuREVlLLT. »
ÉTUDE BIOGRAPHIQUE I l5
Encore qu'elle ne réalisât pas cet idéal complexe, mêlé de tristesse et de mystère que le poète des Fleurs a
Second rang du coller, de M"' Judith Gautiek, qui a COQQU beaucoup « la Présidente » et nous la restitue en quelques pages pittoresques. J'emprunte à M™° Judith Gautier ce joli portrait :
« La Présidente arrivait du Tond de l'appartement et s'annonçait par une roulade, qui s'achevait en un rire perlé.
)i Trois grâces rayonnaient d'elle au premier aspect : beauté, bonté et joie. <-
n Elle s'appelait Aglaé et aussi Apollonie, et c'est h elle qu'est adressé le pofeme à'Emaux el Camées :
3'aimo ton nom d'Apoltonie,
Echo grec du Escré vallon,
Qui, dans sa robuste harmonie.
Te baptise sœur d'Apollon...
(( Elle était assez grande fit de belles proportions, avec des attaches très fines et des mains charmantes. Ses cheveux, très soyeui, d'un châtain doré, s'arrangeaient comme d'eus-mêmes en riches ondes semées de reflets. Elle avait le teint clair et uni, les traits réguliers, avec quelque chose de mutin et de spirituel, la hou che petite et rieuse. Son air triomphant mettait autour d'elle comme de la lumière et du bonheur. »
V. encore dans la notice de Théophile Gautier, [Œuvres complètes, p. 8). le paragraphe : e Près de la fenêtre, la Jemme au serpent... n
Le Journal des Concourt est moins enthousiaste. Nous y lisons, à la date du ii avril i864 : « Passé la soirée cliez M™' Sabatier, la fameuse Présidente au merveilleuï corps modelé par Clésinger dans sa Bacchante. Une grosse nature avec un entrain trivial, bas, populacier. On pourrait la définir, cette belle femme un peu canaille ; « une vivandière de faunes ».
ult,
Itet, iloilier elle
L pas laire et la it,Ie is du t, de mocelte qui
faillit si brutalement à ses promesses, on aurait chance de découvrir Tâme vraie d'un des hommes les plus captivants et les plus déconcertants des temps modernes.
Le lecteur trouvera dans les Lettres, le texte complet des billets que Baudelaire adressa à M"* Sabatier (i), et qu'accompagnait régulièrement l'envoi d'une pièce de vers (2). Il est difficile d'en concevoir de plus respectueux, de plus idolâtres, de plus touchants, et, disons-le, de plus naïfs. Baudelaire y montre les timidités d'un collégien et les mystiques enivrements du catéchumène qui entrevoit la vraie foi. Qu'a-t-il fait de ses préventions contre la femme et contre l'amour ? Il a si peur d'effaroucher son idole ou de lui paraître ridicule qu'il déguise son écriture ; il ne demande rien, n'espère rien ; il se défend de vou-
(i) Ces billets ont été publiés pour la première fois, partie par M. Maurice Tourneux (le Livre moderne ^ novembre 91), avec de fort instructifs commentaires ; partie par nous [ Journal, 3 mars 1903) ; partie par M. Féli Gautier [Mercure de France, i5 mars 1902).
(3) Le I*' billet contenait Réversibilité ; le 2* Confession ; le 3* le Flambeau vivant ; le 4* Qm« diras- tu ce soir, pauvre âme solitaire ; le 5* Hymne,
Le 6*, — le premier que Baudelaire ait signé, — nous fournit cette 'précieuse indication : « Tous les vers compris entre là page 84 et la page io5 vous appartiennent » (18 août 1857). La date de ce billet indique assez que les nombres de la pagination sont empruntés à la première édition. Le « cycle de M"*' Sabatier » contient donc, outre les pièces déjà citées : VAube spirituelle^ Harmonie du soir, le Flacon, Tout entière, A celle qui est trop gaie (v. pour cette dernière pièce, Œuvres Posthumes).
" fil
BAUDELAIQB
loir troubler la vie d'une femme v qui a ses affections placées et peut-être ses devoirs n . Mieux : ayant rencontré V l'ami » de M""" Sabatier, il se déclare heureux
de reconnaissance, de joie et de délivrance, — je choisis :
Quand chez les débauchés Paube blanche et vermeille
Entre en société de l'idéal songeur.
Par l'opération d'un mystère vengeur
Dans la brute assoupie un Ange se réveille (1).
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations de ton corps enchanté ;
Mais de toi je n'implore, Ange, que tes prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières (a).
Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges. Rien ne vaut la douceur de son autorité ; Sa chair spirituelle a le parfum des Anges, Et son œil nous revêt d'un habit de clarté (3).
Il eût fallu vraiment que M"* Sabatierneûtnicœur, ni esprit pour ne pas s'émouvoir d*un culte qui la célébrait avec tant de constance et si magnifiquement. Comment Baudelaire fut invité à lever le masque, il nous l'apprend lui-même :
« Ah I le petit monstre 1 elle m'a glacé, un jour que, nous étant rencontrés, elle partit d'un grand éclat de rire à ma face, et me dit : Eies-vom toujours amoureux de ma sœur et lui écrivez-vous toujours de superbes lettres? » (18 août 1857.)
Baudelaire n'avait jamais cessé de fréquenter au salon de la rue Frochot, et ce serait faire injure à la
(i) L* Aube spirituelle.
(a) Réversibilité,
(S) Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire ?
perspicacité féminine que' do supposer que son cher secret n'avait pas été, dès longtemps, pénétré.
Le billet du 1 8 août 1857, auquel nous avons fait deux emprunts déjà, mandait encore (il s'agissait du lisant allusion aux réiovary avait été l'objet) :
ératrice, il me manque î M"" Sabaticr tenta ou :ès des juges dont Bauiln revanche, il est cerue aussitôt, Tintérèt le loùt nous place en face
tellement mépris sur la stait en amour ; la réaléantir les rêves de cinq lui, l'ange avait perdu
inte de s'abuser ellea plus ardente passion :
L'influence de notre soirée IX te dire, sans que tu me us heureuse des femmes, que me, que je ne t'ai jam»ia ivin ami, tout simplement,
n'arriveras jamais ï (e donner mdc. Maintenant, quoi qu'il est le Charles que j'ainio ', tu es et rapprocher tes sourcils roerai les youi et je verrai [8 août 57).
l SABATIER. d'après RICARD
ÉTUDE BIOCBAPniQUE 13 [
Le désenchantement de son amant s'avère complet. Témoin, si l'on veut lire entre les lignes, cette lettre que je donne presque en entier, parce qu'on y trouve des aveux qu'aucun commentaire n'oserait souligner, et parce qu'elle constitue un document des plus signifîcatifs sur l'homme intime :
3i »oùl 1857.
V J'ai détruit le torrent d'en fonli liages amassé sur ma lable. Je ne l'aï pas Irouvc assez grave pour vous, chère bien-airaée. Je reprends vos deui lettres, et j'j fais une nouvelle réponse.
>i 11 me faut, pour cela, ud peu de courage, car j'ai abomiaa' btemenl mal aux nerfs, k en crier, et je me suis réveillé avec l'ineiplicable malaise moral que j'ai emporta hier soir de chei: