‹ Charles BaudelaireChapitre 6 sur 29 · II ... Manque i^solu de padear · texte numérisé non relu

II ... Manque i^solu de padear

u C'est pour cela que lu m'es encore plus clière.

Il — Il me semble que je sais à loi depuis U premier joar où je t'ai vu. Tu en feras ce que lu voudras, mais je îuis à toi de corps, d'esprit et de eaur. u

i> Je t'engage à bien cacher cette lettre, malheureuse 1 Sais-ta réellement ce que tu dis ? Il j^ a des gens pour mettre en prison ceui qui ne payent pas leurs letlrea de change ; mais les serments de l'amitié et de l'amour, personne n'en punit la vioU-

» Aussi Je t'ai dit hier ; voua m'oublîerei, vous me trahirez ; celui qui vous amuse vous ennuiera. Et j'ajoute aujourd'hui ; celui-là seul soufTriraqui, comme un imbécile, prend au sérieux les choaes de l'âme. Vous lojeî, ma belle chérie, que j'ai d'oiiieiKr préjugés k l'endroit des femmes. Bref, je n'ai pas la foi ; vous avez t'ime belle, mais, en somme, c'est une imc féminine.

Voyei comme en peu de jours notre situation a été bouleversée. D'abord nous sommes tous les deux possédés de la peur d'atfliger un honnête jiomme qui a le bonheur d'être toujours , Ensuite nous avons peur de notre propre orage,

artoutj qu'il y a des nœuds diffi-

Il a dû en coûter au poète d'écrire à une maîtresse delà veille cette lettre d'une si cruelle franchise, et qui devait frapper de mort toutes ses espérances de bon-

L'avenlure dont ce dernier billet semble l'épilogue, — et sur laquelle il nous renseigne seul, — est fort banale : Baudelaire avait rencontré M™® Marie X., un modèle, chez un artiste de ses amis. Un jour, il lui avoua qu'il l'aimait. Elle lui répondit que son cœur était pris et s'abstint de le revoir.

Mais en revanche la lettre, outre que la forme en est fort belle, nous fournit de précieuses indications sur les tendances spiritualistes et les illusions avides que Baude- : laire apportait dans Famour, et par là, elle corrobore le témoignage des billets à M"^® Sabatier. Ici et là, c*est d'ailleurs, non seulement les mêmes sentiments, mais aussi le même ton et par endroits même, les mêmes termes : « Pour vous, Marie, je serai fort et grand. Gomme Pétrarque j'immortaliserai ma Laure, Soyez mon ange gar~ dien, ma Muse et ma Madone, et conduisez-moi dans la route du Beau, » Toutefois il faut signaler, dans la lettre à Marie X., un mot dont la brutalité traduit de façon particulièrement nette, et en dépit de la forme négative de la phrase, l'horreur dégoûtée que Baudelaire, hors auprès de sa Vénus noire, avait vouée aux choses de la chair : « Soyez tranquille, vous êtes pour moi un objet de culte, ^ et il m'est impossible de vous souiller ; je vous verrai toujours aussi radieuse qu'avant. » Rarement aussi le mysticisme religieux que Baudelaire apporta dans l'amour, ne s'est aussi franchement accusé que dans cette déclaration : « Je vous aime, Marie, c'est indéniable; mais l'amour que je ressens pour vous, c'est celui du chrétien pour son Dieu ; aussi, ne donnez jamais un nom terrestre, et si souvent honteux, à ce culte incorporel et mystérieux, à cette suave et chaste attraction qui unit mon âme à la vôtre, en dépit de votre volonté. Ce serait un sacrilège... » ^

BAUDELAIBE

;e besoin un inadouleur es sentiie. Dans on, dont e perpé- ■pken el

laîtresse, réflexion

Icviendrait inoel pour tro letlre ?

'Bref, je

méiuo ? 0 e voudrais julagerait.

luait luil'ailer en île et rae. Je les narquent

d'une façon bien caractéristique les moments principaux d'une crise qui ne pouvait avoir pour dénouement qu'une rupture plus ou moins prompte. Après quelques capricieux retours, la pauvre femme écrit à son amant, qui la fuit de plus en plus :

« Quelle comédie ou plutôt quel drame jouons-nous ? Car mon esprit ne sait quelles conjectures faire, et je ne vous cacherai pas que je suis très inquiète. Votre conduite est tellement étrange, depuis quelques jours, que je n'y comprends plus rien. C'est trop de subtilité pour une lourdaude do ma trempe. Eclairez-moi, mon ami, je ne demande qu'à comprendre. Quel mortel froid a soufflé sur cette belle flamme P Est-ce simplement Peffet de sages réflexions ? Gela vient un peu tard. Hélas I n'estce pas ma très grande faute ? Je devais être grave et réfléchie, quand vous vîntes à moi. Mais que voulez-vous ? Quand la bouche tremble et que le cœur bat, les saines pensées s'envolent...

» Votre lettre m'arrive. Inutile de vous dire que je m'attendais à ce qu'elle me dit. Ainsi, nous n'aurons que le plaisir de vous posséder quelques instants I C'est très bien, comme il vous plaira. Je n'ai pas l'habitude de trouver mauvais ce que font mes amis. Il parait que vous avez une peur terrible de vous trouver en tête-à-téte avec moi. Ce serait pourtant si nécessaire ! Vous en ferez ce que vous voudrez. Quand ce caprice sera passé, écrivez-moi ou venez. Je suis indulgente, et je vous pardonnerai le mal que vous me faites.

» Je ne résiste pas au désir de vous dire quelques mots au sujet de notre brouille. Je m'étais cependant dicté une conduite pleine de dignité, et il ne s'est pas écoulé une journée entière que déjà la force manque à mon cœur, et cependant, Charles, ma colère était bien légitime. Que dois-je penser quand je te vois fuir mes caresses, si ce n'est que tu penses à l'autre, dont l'âme et la face noires viennent se placer entre nous? Enfin, je me sens humiliée et abaissée. Sans le respect que j'ai pour moi, je te dirais des injures. Je voudrais te voir souffrir. C'est que

la jalousie mo hrûle, et qu'il n'est pas de raisonnement possible dans de semblables moments. Ah! cher ami, je souiiBÏle que vous n'en souffriez jamais. Quelle nuit j'ai pa<t^, et combien

posé, il faut que vous sachiez que» lorsque la fantaisie vous prendra de me voir, vous pourrez venir me dire bonjour. —

Votre amie ».

Il faut ajouter, pour clore ce roman, que Baudelaire continua d'aller rue Frochot le dimanche jusqu'à < son départ pour la Belgique. A travers ses lettres, nous le voyons souvent désireux de gâter son ancienne amie, quêtant pour elle un encrier, un éventail, quelque babiole rare aux éventaires des marchands de curiosités. Un jour il lui écrit : « Je vous embrasse comme un trhs ancien camarade que j 'aimerai toujours. (Le mot camarade est un mensonge, il est trop vulgaire et il n'est pas assez tendre) » (2 mai i858). Il dit vrai. Un sentiment complexe, où entraient sans doute de la gratitude, de la compassion, et la conscience de ses torts, lui faisait M""® Sabatier particulièrement chère. Pour elle, elle lui garda toujours un coin dans son cœur : quand on le ramènera de Bruxelles, mourant et paralysé, M"*" Sabatier sera, à la maison de la rue C^ du Dôme, parmi ses visiteuses les plus empressées et les plus assidues.

mal par le public lettré ne carrière nouvelle. Les eurs allaient se disputer

produire avec un redou-

rocès, le Présent (i), auiment plusieurs poésies, s nocturnes (a), six mor-

eau à Monselet explique :

Présent est un fait assez nous y entraîne tous pour qu'il a prise en exécration m article sur les F/c^urs...

Présent, on attend un peu, s intrigants tels que Bau- ;s avances de 3oo francs, élevés... B

ax premiers spécimens de dans un petit livre intiigendes, fantaisies. (Paris, de cette série se poursuide 1867 jusqu'en 1867, esse, la Revue de Parii, le

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ISQ

ceaux de prose : le Crépuscule du soir, la Solitude, les Projets, Y Horloge, la Chevelure, l'Invitation au voyage.

Ces poèmes en prose, d'une conception toujours originale et d'une forme souvent exquise, sont assurément, après les Fleurs du mal, la plus précieuse partie de son œuvre. Il y a, par endroits, atteint à la perfection, et Sainte-Beuve ne leur a pas marchandé des éloges qu'il n'avait pas osé accorder publiquement aux poésies.

Dans le dernier semestre de cette même année iSSy, Baudelaire écrivit plusieurs opuscules d'ingénieuse critiqua : Quelques caricaturistes français et Quelques caricaturistes étrangers (le Présent, octobre 1857), sans parler de poésies nouvelles qui parurent dans la même revue et d'une étude intitulée : Gustave Flaubert (l'Artiste, 18 octobre 1857).

Si l'on se rappelle que, dans les premiers mois de la même année, les Nouvelles histoires extraordinaires et les Fleurs du mal avaient déjà paru, on reconnaîtra que ce moment a été le plus brillant de toute sa car- "^^ rière littéraire.

Cette activité à produire et à publier se soutint pendant les quatre années suivantes. En i858, parurent -^ un nouveau volume de la traduction d'Edgar Poe, les Aventures d'Arthur Gordon Pym, et la première partie d'un ouvrage qui occupa le poète pendant plusieurs années : les paradis artificiels (i) — de l'idéal ar-

Figaro, le Boulevard, V Indépendance belge, la Revue nalionale (Voir le détail des dates dans la bibliographie La Fizelière et Decaux).

(ï) Les Paradis artificiels parurent en 1860; leur pu-

lAULES BitUDELAIRB

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE l3l

Malassis, lui écrivait, sur le ton enjoué dont il avait l'habitude :

(( Nous avons fait hier Un dîner du baron d'Holbach avec Saint-Albin, Leconte, Chennevières, Dussieux, Hamel, et où il n'a été question que de Dieu, du pape, de Mirabeau et de vous, homme glorieux... Je vou& serre la main parce que

« L'amitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux (i). »

appelait les (( Ephèbes » ou les « Ëliacins ». Tantôt il nous choyait, nous donnait des conseils d'un air paternel qui était bien la chose la plus comique du monde ; tantôt il nous rudoyait et nous faisait des plaisanteries féroces. Mais comme nous admirions" sa faconde sèche et libre^ quand il daignait parler d'art, et comme nous écoutions, bouche bée, les théories qu'il voulait bien répandre ! » Y. {Emile de Molènes)^ La Liberté, 23 septembre 87. C'est vers cette date encore que Baudelaire fit la connaissance de Léon Cladel qui devint aussitôt son élève et l'honora toujours, on sait avec quelles reconnaissance et constance ; la préface des Martyrs ridicules parut le i5 octobre 18O1 dans la Revue fantaisiste (V. à ï Appendice, IV, l'article Chez feu mon maître.)

(1) V. cette lettre (27 septembre iSôg) à V Appendice^ et la réponse de Baudelaire dans les Lettres (i*'" octobre

Quand Poulet-Malassis s'établit à Paris, rue de Richelieu, il s'y fit aménager une boutique d'un goût charmant. « Au-dessus d'élégantes bibliothèques de chêne, se détachait une suite de médaillons peints à la fresque sur fond brun, représentant une partie des auteurs édités par la maison, Monselet, Hugo, Gautier, Champfleury, Banville, Baudelaire, Babou, Asselineau... » (Comte G. de Gontades, Le Livre, n° du 10 mars 1884.)

Ce médaillon de Baudelaire, à l'huile sur carton, par

Cette production active, sa collaboration à la Bevae

■ ' ' " ' inçaise avaient amélioré

ï. Il y eut, à cette date,|ï

:és que sa pauvreté lui

c 3 novembre i858, il

: înstallalion nouvelle ; car.

tantiso. La rue BeautretlIU- I. )1 est perché au-dessus de n petit décor. Tout cela est st ce qu'il me faut (i).

33sion de Poulet-Malassis ire éditeur avait possédé on ami. — celui de Cour-

Biudelaire d'Asselineau) laltre d'Ornans, en iS5S, l'obligèrent à se défaire, lelairc autant de reconion, eût désiré vivement Ualassis de le lui échan-

une femme en costume n rouge... i> qu'a gravée ■op pressé d'argent pour 1 la toile pour 3.ooo fi'- 'hui au Musée de Montquestion dans les lettres

à Honfleur. Une lettre, :868 ou 1869 (sa corresution du millésime), con- Is intéressants ; « Il faut que Charles a habités, maison-joujoa, tant c'est ceci simplement comme

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE l33

Dans Tappartement de la rue Beau treillis, Baudelaire habitait avec Jeanne Du val. Il ne tarda pas à le quitter, pour aller occuper, à Neuilly, un domicile dont l'indication précise ne se trouve pas dans sa correspondance. Mais il n'y resta que peu de temps ; nous avons dit plus haut quel triste motif l'obligea de renoncer à la vie commune. On ne peut trop louer, en cette circonstance comme en beaucoup d'autres, le sentiment de dignité que le poète gardait au milieu des cruelles gênes de sa vie.

C'est en quittant Neuilly qu'il vint se loger à l'hôtel de Dieppe, rue d'Amsterdam, 22. Il y occupait une chambre des plus modestes qu'il garda jusqu'à son départ pour la Belgique. Le tapage incessant de la rue d'^^TT^sterdam est de nature à troubler le recueillement

un pied-à terre, où nous ne devions passer que trois mois de l'année. Je n'ai que trois chambres à coucher : celle du général, la mienne, celle de Charles. Dans la solitude absolue où je vis, je n'ai aucun plaisir à vous offrir, mes amis ; mais vous aurez sous les yeux une vue splendide. La position de ma chaumière est admirable. Je ne crains pas de vous la vanter à l'avance ; c'est une vue exceptionnelle. » M""® Aupick a vécu heureuse dans celte paisible retraite, pendant de longues années. Grâce à la simplicité de ses goûts, elle put se résigner au train de vie fort modeste qui succédait à la large existence qu'elle avait menée jusqu'en 1857 (époque de la mort de son mari), comme femme d'un général de division et d'un ambassadeur. Avec des ressources exiguës, — cinq mille francs de rente <. au plus, — une rigoureuse économie lui permettait de payer parfois les dettes de son fils, quand le sacrifice devenait inévitable, et de bien recevoir les amis qui venaient la visiter.

l34 CHABLES BAVDBLAIHE

du travailleur le plus acharné, maïs Baiidelaire n'écrivait guère dans sa chambre, et la proximité de la gare de l'Ouest lui était fort commode, quand il voulait partir pour Honfleur, oij M"" Aupick, avec laquelle il s'était réconcilié dès la mort du général (r), vivait dans une bourgeoise retraite.

Il allait à Honfleur, en toute saison, même au cœur de l'hiver, jouir d'un repos favorable au travail et surtout de la tendresse de sa mère qu'il n'avait jamais jamais cessé de chérir, du fond de l'âme. Quand elle l'eut perdu. M"" Aupick se reportait avec attendrissement au temps où elle le possédait dans <i sa chaumière B. Ce souvenir était le seul bonheur qui lui restât. Elle écrivait à son confident habituel, Asselineau :

i< Je pense bien souvent i Mon cœar mis à nu et au moment où je rentrerai en possession de ces pages où je vivais avec lui, CD le lisant. Mais noua sommes bien plus ensemble ici, dans cette solitude, qu'à Paris. Comme je l'aime et le regrette ici, tout à mon aisel Je vous montrerai la place où, en étendant tes bras devant le ciel et la mer, il m'a dit maîntea et maintes fois; iiOb ! si je n'avais pas de dettes, comme ja serais heureui i^i I »

Les dettes I C'était là, en effet, la triste raison qui retenait ou rappelait son fils à Paris.

Il était entré dans la vie littéraire avec un passif de trente mille francs, mais ce chiffre s'était grossi sans cesse, chose Inévitable puisqu'il n'avait gardé de son

(i) M. FiJLi GiUTiEE a publié parmi ses Docamenls sur Baudelaire {Mercare de France, i5 janvier igoô), le testament du général Aupick qui, disons-le en passant, témoigne d'une âme noble et chrétienne. — Son beau-Qls

n'y est pas même nommé.

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patrimoine qu'un revenu à peine suffisant pour sa subsistance, et que ses livres, en raison même de leur caractère exclusivement littéraire, ne pouvaient se vendre à grand nombre. Dès i858, il s'était fait faire par Poulet-Malassis des avances relativement considérables ; aussi ne put-il lui refuser sa signature le jour où son ami, dont les affaires n'avaient jamais été prospères et qui ne disposait que d'un capital très restreint se vit obligé de la lui demander.

Bientôt, engagé dans de nombreuses opérations de librairie qui ne lui donnaient pas les bénéfices immédiats qu'il en attendait, Poulet-Malassis fut menacé de la faillite. Il tomba dans un découragement que le poète s'efforçait de combattre, quoiqu'il lui fût difficile de se préserver lui-même, car ses dettes personnelles s'accroissaient toujours. La solidarité d'intérêts, qui le liait à son éditeur, lui faisait doublement redouter une catastrophe. Il lui écrivait, quelques mois plus tard : « Quelle belle époque que celle où il n'y aura plus de navette 1 Croiriez-vous que, malgré votre promesse, je suis inquiet ? car mon impuissance à payer serait absolue (i). » Pourtant, il avait la prétention de régler sagement sa dépense, et Poulet-Malassis ayant fait part à un ami commun du souci que lui donnaient l'imprévoyance du poète et « son désordre dans ses affaires » , oelui-ci s'en plaignit par cette fière protestation (2) :

(i) Lettre du i3 juin 1859.

(2) Lettre du 27 septembre 1860. V. encore passif n, dans les Lettres. Par exemple :

(( J*ai lu à Paris des lettres de vous où il y avait du découragement. Si vous vous découragez, alors vous

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE iS']

les affaires de l'imprimerie, dut lui avouer sa détresse personnelle ; « Je suis désolé de vous affliger, mais, malgré le terrible mot répété si souvent, nous sombrerions, je suis contraint de vous demander peut-être rimpossible, enfin un grand acte de dévouement. » Il s'agissait sans doute de quelque engagement onéreux à prendre, sacrifice convenu d'avance entre eux, car la lettre ne fournit à ce sujet aucune explication .

Sa pénurie est devenue si douloureuse, qu'il est tenté de s'y dérober, même par la mort :

« Depuis assez longtemps je suis au bord du suicide, et ce qui me retient, c'est une raison étrangère à la lâcheté et même au regret. C'est Torgueil qui m'empêche de laisser des affaires embrouillées. Je laisserais de quoi payer : mais encore faudrait-il des notes soignées (sic) pour la personne chargée de régler tout. Je ne suis, comme vous savez, ni pleurnicheur, ni menteur. Depuis deux mois surtout, je suis tombé dans une atonie et une désespérance alarmantes. Je me suis senti attaqué d'une espèce de maladie à la Gérard, à savoir la peur de ne plus pouvoir penser, ni écrire une ligne. Depuis quatre ou cinq jours seulement, je suis parvenu à vérifier que je n'étais pas mort de ce côté-là. C'est un grand point (i). »

Cette existence intolérable pour un homme de lettres à qui la sécurité d'esprit est nécessaire, ce supplice incessant de mêler des préoccupations pécuniaires au travail littéraire, désintéressé entre tous, se prolongea jusqu'aux derniers mois de 1861, époque de la faillite de Poulet-Malassis.

Libéré du souci périodique qui entravait sa vie, le poète restait grevé d'une] dette considérable envers son

(i) Décembre 1860.

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE iSq

Enfin il s'était flatté, de longues années, de tirer des ressources importantes du théâtre (i) : on a trouvé,

L'aquafortiste Méryon, par son talent comme par son malheur, mérite d'être placé au premier rang des grands artistes que Baudelaire signala, — je dirais volontiers : dénonça — à l'ignorance et à Tindifférence de la foule. Mais Baudelaire ne se contenta pas de lui rendre justice dans Peintres et Aquafortistes et dans le Salon de 1859 ^ il s'ingénia encore à lui faire acheter, par le ministère, des exemplaires de ses Vues de Paris, — et il y réussit.

Ces traits de générosité ne sont point rares dans la vie de Baudelaire d'ailleurs. On sait avec quelle chaleur il prit publiquement la défense de Daumier, alors traité en sauvage ; de Delacroix, si fort attaqué ; de Manet, conspué ; de Wagner, insulté ; de tant d'autres encore, morts ou vivants, amis ou inconnus. « Que de journées il a perdues, écrit Asselineau, — perdues pour le travail, — à placer la copie d'un ami, à le conduire chez un éditeur ou chez un directeur de théâtre ! Le pauvre Barbara le savait ; Barbara qu'il avait adopté à cause de son humeur rétive, et qu'il aimait pour sa persévérance et son honnêteté laborieuse. »

En i865, dans l'exil, déjà en proie aux affres du mal qui l'emportera, alors qu'il ne travaille plus qu'avec une difficulté souvent extrême, il n'hésite pas à quitter ses manuscrits en cours et à secouer ses préoccupations de tout ordre, pour venger, au risque de se faire un ennemi du « prince des critiques », Byron et Heine que Jules Janin a cruellement maltraités dans son feuilleton de VIndépendance belge. (V. dans Œuvres Posthumes, Lettre à fuies Janin et encore Une lettre de Baudelaire à Jules Janin, GiL Blas, 4 février 1906, sous notre signature),

(i) Mentionnons que, selon M. Cousin, Baudelaire aurait eu, vers 1848, l'idée d'écrire des vaudevilles^ et que, selon M. Philippe Berthelot, il aurait lu à Louis Ménard un drame : Masaniello « qui ne parut jamais ».

CHAULES B&U DELAI ItE

iez détaillés d"un m^duquel il fut en corteur fameux, cl d'un Tds (3), dont Paul de outre un court fragirait appelé La fin de :re chaque jour gran-

l'Appendice et dans les jet de ce drame entre Ire et Hostein), renindique métne une siait presque neuve au in succombant b l'obt à la justice. Mais les p vague, n'ont pas la 1 théâtre, et l'intrigue n'en faut pas moins ; du vice ait renoncé à lent trouvé des scènes ilus littéraire que Zola ;, ofTre, par sa donnée îc l'Ivrogne, mzards a aussi sa granune cceur de soldat, la re la fidélité h l'Iionpas, dans ce plan inlite qui la renferme, lysionomie saillante et isl indispensable. V. h le M°" la comtesse de

1 ne permet même pas taires d'une intrigue, on songe que Bande-

dissante, Baudelaire tenta sérieusement, en i86o, de donner corps enfin à des idées qu*Hostein, pressenti, avait encouragées.

Nous lisons dans sa correspondance avec Malassis, en décembre Bg :

« Maintenant il est possible qu'à la fin du mois, je puisse vous offrir mille francs venant d'Hostein. »

Et encore, sept mois plus tard :

« Mon intention est de vous donner la moitié de la somme que je suis sûr de pouvoir tirer d'Hostein. Cette somme ne peut être que considérable. »

Mais Baudelaire n'avait aucune des qualités requises par Fart dramatique. Renonça-t- il de lui-même à des tentatives dont il n*eût pu attendre que de nouveaux déboires ? Essuya-t-il du directeur de la Gaîté un refus définitif? A partir de juin 1861, il n*est plus question, dans sa correspondance, des espoirs qu'il fondait sur sa production théâtrale.

En février i86i, après de longs atermoiements causés par le projet d'un frontispice sur lequel l'auteur et M. Bracquemond n'avaient pu se mettre d'accord (i),

laire qui, certes, avait qualité pour peindre, lui aussi, la grande figure dont furent hantés tous les maîtres de la poésie, de la mélodie et du théâtre, a écrit quelque part : (( Rien de plus beau que le lieu commun ! »

Quelle magnifique occasion il eût trouvé là de prouver triomphalement, par un nouvel exemple, la justesse de cet axiome de haute esthétique !

{i)Y.passim les lettres à Poulet-Malassis (1860-61). Ce frontispice, dont Baudelaire raconte que Tidée lui en vint en feuilletant V Histoire des danses macabres, d'Hya-

CHARLRS BADDEL&inB

ÉTUSB BIOGRAPHIQUE l43

Voyage, plusieurs autres encore, sont au nombre des plus beaux que le poète ait composés.

L'opuscule intitiilé B'ichard Wagner et Tannhauser (Bévue Européenne, avril i86i) acheva de démontrer au public compétent que Baudelaire comprenait la question du grand style, dans tous les arts; mais U ne lui valut guère — à part le modique salaire qu'il en retira, — d'autre satisfaction réelle qu'une lettre de Richard Wagner (i).

Vers le même temps, Baudelaire donna aussi à une anthologie, qui allait paraître, les Poêles français, quelques études remarquables, surtout par une habileté très rare à présenter, sous des aspects nouveaux, les caractères essentiels du génie ou du talent de chaque poêle (2}.

coupes de la sagesse, auxquelles Baudelaire avait sans doute soif de se désaltérer, mais qu'il approchait rarement de ses lèvres. *

Le même article donne encore une description intéressante du frontispice fameux dont Bops orna l'édition des Epaves, Amsterdam (Bruxelles), à l'enseigne du Coq, 1866, in-ia, et une fort belle lettre que le ^and aquafortiste avait écrit à Malassis au sujet de cette planche.

(1) V, cette letlie à l'appendice.

(3) Les Poètes français, recueil publie sous la direction de M. EuGÈNB Crbpet (Gide, puis Hachette, i86i-6a).

Ces notices ont été réimprimées dans le tome II des œuvres complètes de Baudelaire, les Cubiosités esthétiques, sous cette rubrique : Réflexions sur qaelques-ans de mes contemporains. Elles sont au nombre de sept, intitulées : Kictor Hugo, Marceline Desbordes- Valmore, Théaph He Gautier, Gustave Le Vavassear, Théodore de Banville, Pierre Dupont, Leconle de Liste. On peut dire que c'est le

BAUDELfllItE

■ndant ces dernières continuer deux sétraduction d'Edgar

is les nouvelles du [ui lui avaient paru essivement au pute. Eurêka (i865}.

;i86i-i86i), quelamment Madrigal

mdelaire se porta î l'Académie fran-

blancG que sa résoçérée par ce désir u'Asselîneaii, dans

nontré la sûreté de téraires. Baudelaire le confiance dans sa on étude sur Dau- Bur du Courrier arle ne pouvoir, par ler intégra le nient le lus un sincère déoumettre à des cirts mon enfance, de selineau a constaté, :tère, V. i\ l'Appen-

ses ana reconnaît avoir été constamment le motif des œuvres et des actions de son ami. Mais nul doute qu'il n'y vît aussi, outre un moyen d'affirmer publiquement la conscience qu'il avait de son talent, l'occasion de plaider, aux portes de l'Académie, la cause de la poésie trop souvent éconduite.

« Vous me comprendrez facilement^ écrit-il à Arsène Houssaye en le priant d'annoncer « cette candidature inouïe », si je vous dis qu'étant personnellement sans espérances, j'ai pris plaisir à me faire bouc pour tous les infortunés hommes de lettres (i).»

Et encore, à Flaubert qui, tout en lui envoyant une lettre d'introduction auprès de Sandeau, s'étonne d'un acte si contraire au caractère indépendant de son ami :

« Gomment n'avez-vous pas deviné que Baudelaire, ça voulait dire Auguste Barbier, Théophile Gautier, Banville, Flaubert, Leconte de Lisle, c'est-à dire littérature pure (2) ? »

A peine annoncée, cette résolution fit grand tapage. Ceux de ses confrères qui se piquaient de respectabilité s'étonnèrent qu'un auteur a flétri par les tribunaux », selon le mot de l'un d'eux, osât briguer l'honneur d'être admis dans l'honorable compagnie. D'autre part, la petite presse railla fort le camarade qui, désertant le camp des irréguliers, passait si effrontément à l'ennemi (3).

(i) Lettre non datée.

(2) 3i janvier 1862. V. à V Appendice, X, les lettres de Flaubert. Baudelaire s'était aussi adressé à Asselineau pour lui demander de le servir auprès d'Emile Augier et de Ponsard (1861, lettre non datée.)

(3) Ces attaques furent relevées dans la Revue anecdoliqne, qui défendait la candidature du plus célèbre de ses

avait dans ire, et itative poète s plus it fort istilité lont il

ncon-

Fleurs départ lîttéra-

lelaire.

rc (Igs 1. Bau-

Asselîneau a raconté l'accueil que reçut Baudelaire dans sa tournée de visites obligées.

« Il alla voir M. de Lamartine, qui racciieillit très bien ; M. de Sacy, toujours bienveillant; M. YiUemain, qui le reçut avec hauteur ; M. Viennet et quelques autres. Il nous rapportait de quelques-unes do ces audiences des récits, des mots à mourir de rire, telle, par exemple, celte définition devenue fameuse, que lui avait formulée M. Viennet ; « 11 n'y a que cinq genres, mon- « sieur : la tragédie, la comédie, la poésie épique, la satire... et « la poésie fugitive qui comprend la fable, où /excelle. »

La Revue anecdotique, de son côté, donna de piquants détails sur les dispositions fort diverses que montrèrent au téméraire candidat ceux dont il ambitionnait de devenir le collègue :

» M. Baudelaire a fait la plupart de ses visites, mais il ne raconte guère que sa visité à M. Villemain. Ce n'a pas été, à proprement parler, une visite, mais plutôt une rencontre, et une rencontre assez vive.

« On n'a jamais dit que M. Villemain fut tout aimable ; mais la mauvaise grâce se complique encore, chez le secrétaire perpétuel, de l'appréhension que le candidat au siège vacant n'entre avec Tarrière-désir de voir prochainement vaquer le sien propre. Ce doute est partagé par M. Viennet, qui, tout en se jurant m pello un Sedet œtenmmque sedebit, n'oublie jamais de reconduire le visiteur avec cette phrase sacramentelle : « Vous n'attendrez pas longtemps mon fauteuil, monsieur, vous ne l'attendrez pas longtemps. »

« Deux attaques do M. Villemain, avec les ripostes de M. Baudelaire, donneront aux curieux le ton du dialogue de ces messieurs :

11 faut croire que ce n'était pas « trop fantastique pour être possible », car Baudelaire ne put rencontrer ni Ponsard, pour lequel il avait demandé une lettre d'introduction à Asselineau, ni Saint-Marc Girardin, ni Lcgouvé.

l48 CHARLES BAUDELAIHE

H M. ViLLEutin. — Vous ïous préscnteî i l'Académ

sai-

mais Buvea lUS la ut lu courlidat, dont

s'ofstime iedu cadéirrae, de la

rères,

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE l49

Puis, passant à rexamen des titres des divers candidats et arrivant à l'auteur des Fleurs du mal, il rendît justice à l'originalité de son talent (louange précieuse entre toutes pour Baudelaire), sans quitter toutefois le ton d'apologie dont il croyait ne pouvoir se dispenser en parlant des Fleurs du mal au public. On sait la métaphore restée célèbre qu'il trouva pour le livre tant attaqué :

« Ce singulier kiosque, fait en marqueterie d'une originalité concertée et composite, qui, depuis quelque temps, attire les regards à la pointe extrême du Kamlschatka romantique, j'appelle cela la folie Baudelaire. »

De plus, Sainte Beuve prit soin de défendre la personne même du poète, en protestant contre l'absurde légende qui calomniait ses manières et son savoirvivre :

« Ce qui est certain, c*est que M. Baudelaire gagne à être vu ; que là où l'on s^attendait à voir entrer un homme étrange, excentrique, on se trouve en présence d'un candidat poli, respectueux, exemplaire, d'un gentil garçon, fin de langage et tout à fait classique dans les formes. »

Ravi de l'assistance que lui prêtait son puissant ami, Baudelaire s'empressa de lui écrire avec une véritable efiPusion de reconnaissance. Mais, dans le même billet (i) ,

(i) Non content de sa lettre, Baudelaire s'était ingénié à témoigner encore sa reconnaissance à son protecteur en lui rendant publiquement ses éloges. La Revue anecdotique (n° du i5 janvier 1862) avait publié sur Tarticle, Des prochaines élections de V Académie, ces lignes sans signature :

(( Tout l'article est un chef-d'œuvre plein de bonne

il lui annonçait que, sauf conseil contraire de sa part, il renoncerait à briguei lu fauteuil de Sciibe, optant pour celui de Lai,ordaire

humeur, de gaieté, de sagesse, de bon sens et d'ironie. Ceux qui ont l'honneur de connaître intimement l'auteur de Joseph Delorme et de Voliiplé savent apprécier en lui une faculté dont le puhlic n'a pas la jouissance. Nous voulons dire une conversation dont l'éloquence capricieuse, ardente, subtile, mais toujours raisonnable, n'a pas d'analogie, même chez les plus l'enommés causeurs. Eh bien, toute cette éloquence famili&re est contenue ici. Rien n'y manque, ni l'appréciation ironique des fausses célébrités, ni l'accent profond, convaincu, d'un écrivain qui voudrait relever l'honneur de la compagnie, fi laquelle il appartient. Tout y est, même l'alopie. M, Sainte-Beuve, pour chasser des élections « le vague si naturellement cher auï grands seigneurs », — pour comprendre le sel de ceci, il faut se souvenir que le prince de Broglïe étaitcandidat contre Baudelaire, — désire que l'Académie française, assimilée aui autres académies, soit divisée en sections correspondant aux divers mérites littéraires : langue, théâtre, poésie, histoire, éloquence, roman, u ce genre si moderne, si varié, auquel l'Académie a jusqu'ici accordé si peu de place ». Ainsi, dit-il, il sera possible de discuter, de vérifier les titres et de faire comprendre au public la légitimité d'un choix.

« Hélas ! dans la très raisonnable utopie de M. Sainte- Beuve, il y a une vaste lacune ; c'est la fameuse section du vague, et îl est fort à craindre que ce volontaire oubli rende à tout jamais la réforme impraticable. »

Sainte-Beuve avait tout d'abord attribué ces lignes à Poulet-Malessis, alors directeur de la lievaeanecdoliqiie, et l'en avait remercié par ce billet olographe encore inédit :

« Ce 3 février. — Je suis bien touché et reconnaissant de la manière dont l'auteur de la Revue anecdotiqae a bien

ÉTUDE Dior.nipniQUE i5i

K C't^lait primitivement mon dessein, et si jo ne l'ai pas fait, c'était pour ne pas nous désobéir et jiour ne pas paraître trop encentrique... Aussi Won Lacordaire est un prêtre romond'jue et je l'aime. Peut-être gliaserai-je, dans la lettre, le mot de rois non sans vous consulter, n

11 avait écrit, en même temps et dans le même sens, À Vigny (i). Les deux réponses ne sefirent pas attendre. Elles n'étaient pas moins formelles l'une que l'autre, et conseillaient un désistement simple et total.

Sainte-Beuve écrivait même :

(( Ce choiL eiprès du P. Lacordaire, le ealhoJiqae-ramaïUique, paraîtrait eicessif ot choquant, ce que voira bon go6l de candie dat ne veut pas faire (a). »

Sur de nouvelles instances du critique des Lundis (3], Baudelaire se décida enfin. Il écrivit la lettre

voulu parler de l'article sur l'Académie et de l'appui qu'il vient me donner dans cctie question,

« /( n'y a êa, à ta séance qui a $iUui, rien de particulier, aucune intêrpellalion, et les choses se sont passées comme à Vordinaire.

IL Je salue et respecte le bienveillant anonyme. »

Le passage mis en italique témoigne que Sainte-Beuve, qui savait quel émoi ses projets de réforme avaient dû jeter dans l'illustre compagnie, s'attendait h être pris à partie par quelqu'un — ou quelques-uns de ses collègues.

(i) V. à l'Appendice, X, la lettre d'A. de Vigny.

(a) Correspondance, t. I, lettre du a6 janvier i86a.

(3) a Je vous ai dit raisonnablement qu'il n'y avait rien à faire, selon moi... Laissez l'Académie pour ce qu'elle est, plus surprise que choquée, et ne la choquez pas en revenant à la charge au sujet d'un mort comme Lacordaire. Vous êtes un homme de mesure et vous devez sentir cela... n [Correspondance, t. I, lettre du g février »86a).

iSa CHABLES BAUDELAIRE

de désistement qu'il faut, en pareil cas, adresser au secrétaire perpétuel de l'Académie française.

Nous n'avons pas celte lettre (i) mais le sens nous en est donné par cet entrefilet de la Revue anecdoliqae, où l'on voit de quels plausibles prétextes le poète couvrit sa retraite :

I! M. Charles Baudelaire s'est désisté de sa candidslure au fauteuil du P. Lacordaire, un peu parce qu'il ne s'était présenté que pour prendre rang, beaucoup parce que lea opposants protesteront peul-Ëtre, par un vote en blanc, contre la candidature

s certaine, i

Et, parlant de la candidature tardive de Gautier, qui venait de se produire, l'auteur anonyme de l'entrefilet ajoute ;

o A voir l'ardeur du pourchas qu'eicile chaque vacance, et k considérer les illusions des candidats, il semble peu probable que personne se relire devant ce grand nom littéraire, si l'on eicepte toutefois M. Baudelaire, qui certainement no mettra pas le sien en balance avec celui du cher et vénéré maître auquel il a dédié les Fleurs du mal. »

Un dernier billet de Sainte-Beuve nous apprend l'impression que produisit sur l'Académie la lettre du poète :

Il ..Quand on a lu votre dernière phrase conçue en termes si modestes et si polis, on a dit tout haut : Très bien 1 Ainsi, vous avez laissé de vous une bonne impression. N'est-ce donc rien (a) P »

(i) Le II dossier Baudelaire » a disparu des arcliives de l'Académie.

(a) Correspondance, t. 1, lettre du i5 février iSGa,

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE l53

En somme, Baudelaire sortait de la lutte sans attendre une défaite inévitable. L'honneur était sauf.

On peut supposer que, parmi les raisons qui lui faisaient désirer d'être admis à porter l'habit vert, Baudelaire avait particulièrement envisagé la manière de réhabilitation qui eût résulté, pour lui et son œuvre, d'un lustre quasi-officiel.

Le jugement qui l'avait condamné naguère pesait encore sur sa réputation. Des directeurs de journaux, qui n'exerçaient certes pas, d'habitude, sur les articles qu'on leur apportait, un contrôle bien rigoureux au point de vue de la pruderie, s'effarouchaient, — quand elles leur étaient offertes par Baudelaire, — de peintures de mœurs qui, signées de tout autre nom, auraient passé sans objection (i). Et les pouvoirs publics, trois ans après le procès des Fleurs, s'en souvenaient assez pour refuser l'estampille aux Paradis artificiels (lettre du i8 août 1860).

Mais rien n'a jamais pu détourner Baudelaire de sa voie, et, quand il publia dans le Figaro (numéros des 26, 28 novembre et 3 décembre i863), le Peintre de la vie moderne^ il loua son ami, M. Constantin Guys,

(1) Je me souviens d*aYoir entendu Baudelaire se plaindre à Gustave Flaubert des sévérités du directeur littéraire d'un journal de la presse politique. On exigeait de lui des suppressions, dans le poème en prose intitulé Les Vocations, Il refusa de se soumettre à cette censure excessive, et ce très beau morceau ne parut que dix-huit mois plus tard, dans le Figaro du i4 février 1864. V. encore les lettres du 18 août 1860 et une lettre de Sainte- Beuve C1862, non datée.)

avec une audacieuse franchise, sans nul souci de scandaliser le lecteur ou les rivaux du maître anglais.

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE l55

me parla d'une fille à qui il avait demandé, sans se nommer, si elle connaissait ses œuvres. Elle répondit qu'elle ne connaissait que Musset I Vous voyez la colère de Baudelaire (i), »

Ce poète qui avait tout aimé de Paris, non seulement ses verrues, comme Montaigne, mais ses plaies, finit par le prendre en dégoût. Il voulut s'expatrier (2).

(1) Cf. Le monument de Baudelaire , par Jules Claretie (Journal, 4 septembre 1901).

« ... Et alors, assis tout seul devant quelque table ronde, dans un coin, remplaçant le haschich par le houblon, il regardait passer, au son de quelque valse de Métra ou de quelque quadrille d'Offenbach, le défilé macabre des viveurs aux yeux troubles et des jolies filles aux pommettes rosées par la phtisie.

» — Qu'est-ce que vous faites-là, Baudelaire,lui demandait ce petit abbé de Charles Monselet, qui entrait au Casino Cadet comme Bernis à Trianon.

» — Mon cher ami, je regarde passer des têtes de morti »

Remarquons que la plupart des dessins que Baudelaire laissa, représentaient des scènes macabres :1a mort chevauchant à travers les camps ; la mort en parure caquetant, pipe en bouche, avec les vivants ; la mort saisissant une épée, etc., etc. Le plus grand nombre se réclamaient delà gravure allemande, plusieurs signées Alfred Rethel.

(2) Suivant M. Georges Barral, les motifs qui déterminèrent Baudelaire à s'exiler, furent d'ordres divers :

» — Alors, pourquoi êtes-vous venu?

)) — Est-ce que je sais? je suis venu pour trouver la paix, le moyen de travailler, pour échapper aux tracas de la vie de Paris, aux poursuites d'une femme insatiable. Ah ! ne tombe jamais dans les griffes féminines. Et puis, je suis malade, malade. J'ai un tempérament exécrable, par la faute de mes parents. Je m'effiloche à cause d'eux. Voilà ce que c'est que d'être l'enfant d'une mère de 27 ans et

l56 CHAULES BAUDELAIRE

Mais OÙ aller ? Un renseignement inexact, qui lui fut donné à la légère (i), lui suggéra le faux espoir de gagner de grosses sommes en faisant, à Bruxelles, des lectures publiques et des conférences, dans les Gercles(2). Il accueillit cette idée avec d'autant plus d'empressement qu'il espérait vendre une édifion de ses œuvres complètes à la maison Lacroix et Verboeckhoven. Il quitta Paris au printemps de iS6^ et, dans la dernière quinzaine d'avril, sa résidence fut fixée à Bruxelles (3).

d'un père âgé de 7a ! Union disproportionnée, pathologique, sénile. Pense donc, li5 ans de dilTérence ! Tu me dis que tu fais de la physiologie avec Claude Bernard. Demande donc à ton maître ce qu'il pense du fruit hasardeux d'un tel accouplement ! n (Le Petit Blbu de Bruxelles, Entreliens avec Baudelaire, Si août 1901.) Le typographe a commis ici une légère erreur ; ce n'est pas soixante douze, mais soixante-deux ans qu'avait Jean- François Baudelaire quand son &ls naquit.

(i) Par Slevens, si on en croit une lettre de M"" Meurice (non datée), qu'on trouvera à l'Appendice X.

(a) Asselineau écrit dans sa Vie :

(I II avait rêvé les magnifiques profits réalisés en Angleterre et en Amérique par Dickens, par Thacheray, par Longfellow et par Edgar Poe même, revenus riches après une tournée employée à exploiter de ville en ville un même livre ou une même leçon. »

(3) Le 16 avril, d'après la bibliographie La Fizelière et Decaux.

La correspondance de mars 1864 nous montre Baudelaire priant Poulet-Mal assis, qui part pour Bruxelles de se charger d'une note pour M. Vervoort, président de la Chambre des Députés et président du Cercle artistique, et contenant les titres des lectures qu'il veut faire.

Il put croire un instant à l'accomplissement de ses espérances. Trois conférences, qu'il donna au Cercle des Arts, eurent du succès. Un des critiques les plus autorisés de la Belgique, le rédacteur chargé des Beaux-Arts à V Indépendance belge, M. Frédérix, en avait fait, avec une hospitalière obligeance, un compterendu des plus favorables (i).

(i) « Il paraît que j'ai eu ici un succès inconnu jusqu'alors ; je n'ai donné qu'une seule conférence. La saison étant très avancée, ma spéculation de lectures est presque manquée. Ici, tout va'très lentement, et je n*ai pas encore de réponse d'Anvers, de Bruges, de Liège ni de Gand. Mais vous savez que le vrai but de mon voyage est de vendre, aussi cher que possible, la collection de mes articles critiques à la maison Lacroix... Mais réussirai-je ? J'y suis si peu accoutumé...

j> La première était sur Delacroix, la seconde sera sur Théophile Gautier. » (Lettre à M. Ancelle, en date du 7 mai i864.)

On trouvera, à V Appendice, F, les pages émues où M. Camille Lemonnier, qui eut l'heureuse fortune d'assister à l'une de ces conférences, a consigné ses souvenirs, et

ffaire ; mais je doute LS le droit. Après cinq régler. Au lieu de !C une lellre d'oicuses I avait compU deuv r ks trois dernières, époque où s'arrête la inadérées comme un le I Quel monde I Je ,é verbalement pour e de Taire don des de (i) I

mprunter [à sa Vie

t intéressant à di- Icgitime autorité uteur. Notamment tes pas M. Camille le partialité sur ce elgiquc de 1 865 tequ'on y trouve un aire orateur, elles des Flenrs du mal out sur le * grand

idelaire cessa tous s en juin i8Û5. il lire d'un caractère 1. Prospcr Grabbe, licturalc lui avaient

ection Grabbe, le [jues extraits d'un

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE l^Q

1} Je n'ose pas écrire toute celle m^aventuro k ma mère, du, peur de la désolor.

» Dans quelques jours, je traiterai, si je peuï, ma grosse affaire, mais je suis exaspéra et découragé. »

Le là juillet suivant, il annonce l'avortement complet de ses projets :

n Tout a échoué. Uo mouchard ne peut pas réussir dans une ville aussi défiante. J'ai été malade pendant deux mois et demi... Le joli voyage I Cependant je veux qu'il me serve ï quelque chose, et je fais un livre sur la Belgique, dont les fragments paraîtront au Figaro. La question des mœurs (misurs politiques, clergé, libres-penseurs) est déjà rédigée. Maintenant, il faut voir Anvers, Bruges. Namur, Liège, Gand, etc. En somme, je saurai faire un livre amusant, tout en m'ennuyant beaucoup. Ici, tout a été contre moi, tout m'a nui, surtout ma sympathie visible pour les jésuites. Vous savez probablement dans quelle situation extraordinaire se trouvent la Chambre et le ministère. J'espérais des coups de fusil et [des barricades. Mais ce peuple est trop béte pour se battre pour des idées. S'il s'agissait du renchérissement de la bière, ce serait différent... Quel peuple inepte et lourd I Ici les jésuites ont tout fait, et tout le monde est ingrat pour eux. »

Il poursuit la tâche commencée, mais sans entrain. Au bout de cinq mois de séjour à Bruxelles, il écrit à M. Ancelle:

3 septembre iSCj.

II Je suis content de mon livre. Tout ce qui est mœurs, culte, ai^ et politique est fait. Il manque la rédaction de mes excursions en province. Je ferai cela à Hootteur. J'écris à M. de Villemessant de ne rien publier avant mon retour on France. Voua

catalogue descriptif esquissé par Baudelaire, On en trouvera le texte entier dans les Œuvres posthaines qui seront éditées incessamment par le Mercure de France.

devinez pourquoi. Je suis très mal vu ici. D'ailleurs, je ne me suis pas gêné pour crier toul haut ce que je pensais. El puis on sait que je prends des notes partout. »

Le i3 octobre, plaintes nouvelles et très vives :

" ...Figurez-vous, mon cher ce que j'ondure. L'iiîver est venu hrusqueinent. Ici on ne voit pas le Feu, puisque le feu est dans un poêle. Je travaille en bâillant, quand je travaille. Jugez ce que j'endure, moi qui trouve le Havre un port noir et américain, moi qui ai commencé k Taire connaissance avec l'eau et le ciel, àBordeaui, k Bourbon, à Maurice, ï Calculla(i). Jugez ce

(i) J'ai dit plus haut qu'il est litabli que Baudelaire ne toucha jamais Calcutta au cours de son voyage de i84aJe — seul voyage de quelque importance qu'il ait jamais fait.

Quant au goût qu'il marque dans cette lettre pour l'eau, le ciel, les arbres, etc., c'était un goût nouveau chez lui, car il avait toujours professé l'horreur de la nature. V. plutôt les Souvenirs de Schadnard (G. Charpentier 1887.) « ...La campagne m'est odieuse, dit Baudelaire pour expliquer sa hâte à s'enfuir d'Honfleur, surtout par le beau temps. La persistance du soleil m'accable ; je me crois encore dans l'Inde où la continuité monotone de son rayonnement jette dans la torpeur plus de cent millions d'êtres humains... Ah ! parlez-moi des ciels parisiens toujours changeants, qui rient et qui pleurent selon le vent, et sans que jamais leurs alternances de chaleur et d'humidité puissent profiter à de stuptdes céréales... Je froisserai peut-être vos convictions de paysagiste, mais je vous dirai aussi que l'eau en liberté m'est insupportable ; je la veuï prisonnière, au carcan, dans les murs géométriques d'un quai. Ma promenade préférée est la berge du canal de l'Ourcq... quand je me baigne, c'est dans une baignoire ; j'aime mieux une boite à musique qu'un rossignol ; et, pour moi, l'état parfait des fruits d'un jardin ne commence qu'au compotier!... Enfin, l'homme sou-

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE l6l

que j'endure dans un pays où les arbres sont noirs et où les fleurs n'ont aucun parfum. Quant à la cuisine, vous verrez, je lui ai consacré quelques-unes des pages de mon petit livre... Quant à la conversation, ce grand, cet unique plaisir d'un être spirituel, vous pourriez parcourir la Belgique en tout sens, sans trouver une âme qui parle. Beaucoup de gens se sont pressés, avec une curiosité de badauds, autour de l'auteur des Fleurs du mal. L'auteur des fleurs en question ne pouvait ôtre qu'un monstrueux excentrique. Toutes ces canailles -là m'ont pris pour un monstre, et quand ils ont vu que j'étais froid, modéré et poli, — et que j'avais horreur des libres-penseurs, du progrès et de toute la sottise moderne, — ils ont décrété (je le suppose) que je n'étais pas l'auteur de mon livre,

a Quelle confusion comique entre l'auteur et le sujet 1 Ce maudit livre (dont je suis très fier) est donc bien obscur, bien inintelligible 1 Je porterai longtemps la peine d'avoir osé peindre le mal avec quelque talent.

mis à la nature m'a toujours semblé avoir refait un pas vers la sauvagerie originelle ! »

On pourrait soupçonner Schaunard d'avoir « corsé », pour en aiguiser Tintérêt, les propos qu'il attribue à son ami, si Baudelaire lui-même, et à plusieurs reprises, n'avait renchéri sur eux dans sa correspondance comme dans son œuvre. Le Rêve Parisien offre cet exemple unique, je crois, dans la poésie, de réaliser un paysage dont le végétal est entièrement banni. Comparez encore la lettre à Desnoyers : « Vous me demandez des vers pour votre petit volume, des vers sur la Nature, n'est-ce pas ? sur les bois, les grands chênes, la verdure, les insectes, le soleil sans doute ? mais vous savez bien que je suis incapable de m'attendrir sur les végétaux, etc., etc. » Que conclure de tout ceci ? Peut-être, simplement, que Baudelaire était de la famille de ces infortunés qui ne désirent que ce qu'ils n'ont pas et n'aiment que le lieu où ils ne sont pas. Flaubert, un nerveux aussi, rêvait aux plaines de sa Normandie sur les ruines de Garthage.

1) Du rcsl«. je doU avouer que, depuis deux ou trois mois,

j'sii iiclié la bride à mon caractère, que j'ai pris une jouissance

it où

ÉTUDE BlOGBAPSIQne lC3

gnsit d'abuser de son autorité, dans ses demifres annâes, de peur de me laisser un souvenir amer. — Cela serre te coeur... »

Baudelaire avait deviné juste. Une lettre de M"" Aupict à M, Ancelle la montre désolée des échecs de son fils, mais ne voulant cas a^sraver, par ses reproches ou par ses déceptions abreuva

Le guignon cons choisir, pour refu§ blesser le plus vive

(i) «... Je devrais et en dehors de tou Mais je ne le puis, n ment, à celle pensw mort, un peu de cor presse, je deviens bii bien peu de temps p Je ne l'aurai jamai:

grands succès littér.

fallait pour cela), m> (Charles ayant adopl lui, qui lui fait peu lui son originalité, c'' rien de banal ! 11 ne tant il est riche de si

<i Je vous dirai qi d'importance (ceci ei prétend que tout en elles marchent ncani i4 novembre 1864)

Rien de plus hu plaintes maternelles, éloge des beaux côté^ les défauts.

l64 CHARLES BAUDELAIRE

trines d'absolutiste, ses goûts d'artistes. Les lettres . ^

lâche. Au bout de dix r""-" -^^ -^'•■^"^ • symptômes graves cor « Je vous écris dans le r qui sont si violenles quel plus d'une heure pour ai citez sur ma santé I Depuis eu al tornoti veulent les deui vralgia ou le rhuoiatieme par quatre mois de dérar août et en septembre, il j chaleur. Alors, je me suis I je suis pris généralement I heures s'écoulent dans un enSn le malin, je m'endors

une affreuse transpiration huil jour, .tirloiil, il , , e qu'il n'y s pas de bravoure la douleur. C'est une parfa du 8 février i865, à M. Ai

Au commencement avait fréquenté quelqii réunissaient les prose r tistes belges. M , Camilli vu enGler le couloir du trait Bancel, Ranc, Wi fred et Joseph Stevens ; enflure » pour ce pnhiî chiens errante cl malhi

(,),,D„jour, comm.

Petits poèmes en prose, o des cabols calamiteux, i son gilet « d'une couleu

d'un excellent Pomard et de paradoxes étincelants (i). Mais, dès le début de i865, son esprit si enclin à la mélancolie, s'assombrit de plus en plus. Malgré les instances afTectueuses de quelques fidèles, de M™'' Victor Hugo notamment, chez qui « son couvert est toujours mis (2), il s'enferme dans sa chambre d'hôtel,

(i) M. Barrai nous a conservé le menu d'un déjeuner que lui offrit Baudelaire : « Omelette au sang de lièvre et aux champignons, cailles rôties à la casserolle sur canapé bardé de feuilles de vigne, pommes sautées au beurre des Flandres ; roquefort, poires, raisin. Gomme vin, du Corton ; comme liqueur, du cognac... et un délicieux moka.»

Ce menu recherché — et onéreux — s'accorde mal ' avec les bien maigres ressources dont Baudelaire disposait à cette époque, et peut-être le lecteur serait-il porté à penser que M. Barrai a été quelque peu ébloui par le mirage de ses anciens et chers souvenirs... Il convient d'observer cependant que Baudelaire fut toujours fort gourmand. N'envoyait-il pas à Sainte-Beuve du pain d'épices, a incrusté d'angélique j> (1860, lettre non datée), et ne recommande-t-il pas à Alfred de Vigny, en 1862, alors que se meurt d'un cancer à l'estomac, celui-ci « une espèce de confiture de viande au vin ? ))

(2) L'empressement que la famille Hugo témoigna à Baudelaire durant son séjour à Bruxelles, nous est attesté par un billet de Glatigny à Assclineau, et par une lettre que M. Alfred Stevens a bien voulu nous écrire : « Bien qu'approchant elle-même de sa fin, elle (M"'*' Hugo) ne cessait de porter à notre cher poète un intérêt touchant, maternel même. » Enfin nous avons mieux encore : un billet de M™" Adèle Hugo s'informant avec sollicitude de la santé de Baudelaire et le pressant de venir s'asseoir à sa table. (V. à ï Appendice, X).

Mais les idées humanitaires étaient fort en honneur à cette époque chez M"'^ Hugo, et l'on sait l'horreur

C11A&I.BS BAUDEUiaE

ÉTVVB elOCElAPHIQUG l6()

u Je m'ennuie mortellement. Il n'y a ici qu'une seule personne que je puisse voir avec plaisir, et elle demeure au diable, à l'extrémité d'un faubourg (i). Il

En effet, à part Félicien Rops, avec lequel il s'était lié d'une sympathie profonde (2), Baudelaire ne fréquentait guère assidûment que Poulel-Malassis. Dans l'exil, leur intimité s'était encore resserrée. Les lettres du poète à Sainte-Beuve donnent d'intéressants délails sur leurs conversations.

Poulet-Malassis, réduit aux expédients pour vivre largement, comme il en avait l'habitude, s'était fait un gagne^pain de la publication de livres obscènes et galants, qui inspiraient une profonde répugnance au poète, ce Parisien si raffiné (3). Mais s'il répudiait,

Wagner. » Telle était sa formule habituelle, pour qu'on lui fit entendre le chœur des Pèlerins, ta marche des Chevaliers, ou la prière d'Elisabeth, de ce Tannhauser qu'il avait si passionnément défendu et ai bien caractérisé à Paris )) (Feuilleton de l'Indépendance, ao juin 1887).

V. encore nos notes & l'Appendice, soua les lettres de Victor Hugo.

(1) Poulet Malassis habitait alors à Bruxelles, rue de Mercélis, 35 bis, faubourg d'Ixelles.

(3) « Rops est le seul véritable artiste (dans le sens où j'entends, moi, el moi seul peut-être, le mot artiste), que j'aie trouvé en Belgique. » Lettre à Manet, 1 1 mai i865. — u J'ai été, je crois, non pas l'ami, mais le plus fidèle et le plus respectueux compagnon de Baudelaire, j'ai allégé sa tristesse en Belgique, comme il le disait dans la dédicace d'un portrait qui m'est cher. » (Notes de M. Ropsj.

(3) V. lettre à Sainte-Beuve, h mai i8G5.

Le critique des Lundis était moins sévère que Baude-

sur ce point, toute solidarité avec son éditeuv, il restait fidèle à l'aimable compagnon qui lui avait naguère rendu de grands services et dont le commerce le consolait de sa solitude intellectuelle, à Bruxelles.

laire sur ce chapitre. II le faut croire du moins, puisque nous le voyons notamment, dans sa correspondance, remercier Poulet de l'envoi d'un conte plus que grivois de Voiseoon. Mais on jour Malassis eut la malencontreuse idcc de joindre h ses derniers livres erotiques quelquesuns des pamphlets politiques qui s'imprimaient alors à Bruxelles, — dont les Propos de Labiénus sans doute, — et qui, prohibes plus sévèrement encore que tout le reste, étaient rccherche's alors avec la convoitise particulière qu'excite le fruit défendu. Cette fois, le prudent Sainte- Beuve s'alarma, et son secrétaire, M. Troubat, fut chargé d'adresser au trop obligeant expéditeur d'amicales i-emon- Irances ■-

Ce II janvier 1866.

« Mon cher ami, tout d'abord M. Sainte-Beuve, en vous remerciant beaucoup, vous supplie de ne plus user de la voie du ministère. Le dernier envoi n'a été délivré que sur déclaration exacte du contenu et après ouverture. La seule voie sûre, pour ne pas être ouvert, est celle des ambassades... Dans tous les cas, il vous prie expressément de n'envoyer rien de Rogeard et de ne mêler absolument rien de politique : c'est déjà bien assez des grivoiseries de Voisenon. — Il m'explique à merveille comment ce qu'il a droit de réclamer de la complaisance du ministère, à titre de bibliophile, n'a plus aucun beu ni aucune justification dès qu'il s'agit de livres politiques auxquels l'entrée du pays est interdite. Télé toute poétique et tout artiste, imprimez- vous bien cela dans l'esprit, m

Baudelaire fait allusion à cet incident, — qui d'ailleurs ne troubla pas l'harmonie des rapports de ses deux amis, — dans sa lettre du 16 février 1866.

ÉTUDE BIOaR*.PQIQIJB

Baudelaire travailk'' sa santé défaillante. D vrier i865, il écrit à cepté d'être son inter de journaux et qui l< éditeurs : <i J'ai deux ai C'est une série de noi elles, et lin gros mon:

tulé mon Cœar mis à

(I) Le Livre. lO mai Lemer nous fournit i où \écut Baudelaire, p( paraissait ai biea vouloi.

aller deux fois à Bru; qui il entretenait touj( Baudelaire y était, ii

Nous donnons à ÏA Lejosne, relatives, pour et de M. Julien Lemer.

(a) L'idée comme le certainement inspirés à Contes grotesques. J'em M. Emile Hennequin :

u LXXX. Si quelqu tionner d'un coup le n de l'opinion et du sent donne le pouvoir. La r ouverte droite et sans écrire et publier un tri quelques mots sans pi ce petit livre doit tenir

On sait que Baudcla Fasées, qui, lui, rcmoi

Ces deux journaux.

173 CHAKLE8 DADDELAIRE

>Tage, c'est, on le devine, le livre sur la Belgique dont il amoncelle les notes. Malheureusement l'énergie lui manque pour mettre en œuvre tous ces matériaux confus. D'ailleurs ce livre-là, qui renfermera une si âpre satire des mœurs et des habitants du pays, ne saurait paraître tant que son auteur résidera à Bruxelles (i),

un aoin jalouï, jusqu'à sa mort, mais avec l'intention de les publier tôt ou tard, ne sont, à première vue, que des suites de notes prises, au jour le jour, sur des feuilles volantes,et qui n'ont d'autres liens entre elles que le titre du recueil auquel l'auteur lea destinait. Mais, quand on y regarde de plus près, ces notes si courtes et si rapides ne constituent rien moins que le résumé de la vie intellectuelle et morale de Baudelaire.

Le pauvre poète est tout entier dans ces journaux intimes, avec ses théories religieuses et politiques, morales et littéraires, avec ses sympathies et ses haines, et surtout avec le témoignage explicite de ses faiblesses et de sa douleur. Aucun commentaire ne saurait prouver plus éloquemment la sincérité des Fleurs du mal.

(1) A la même date ou à peu prés (3o octobre i864), Baudelaire prie Poulet- Malassis de lui confier la traduction du Salyricon, et un travail critique sur Laclos. — Ce dernier travail reçut un commencement d'exécution : M. Ed. CuaupiON a publié des Notes inédites de Charles Baudelaire à la suite d'un manuscrit également inédit de Laclos : De l'Edacation des Femmes (Paris, Librairie Léon Vanier, A. Messein, successeur, 1903).

M. Fbédérix, dans le feuilleton de l'Indépendance auquel nous avons déjà emprunté une citation, rapporte : « Dans les derniers jours de mars 1866, on nous dit que Baudelaire était liés malade à l'hôtel du Grand Miroir, rue de la Montagne. En effet, il était couché sur son ht,

£TUDE BIOGRAPHIQUE I^d

Aussi le voit-on soucieux surtout du succès des

négociations engagées A Paris nmir nno âilllmn Aa

ses œuvres complètes. D eu&D, pense-t-il, la tr pour la prompte mise au Mais les pourparlers trat menace de s'épuiser, U gagner; ses nerfs s'afic subit une réponse escom Ridentem ferlent ruin s'avouer inférieur à sa f l'achame au combat, ch( nente des preuves et le r dans son feuilleton de l'/j et Byron ; il vengera, poètes douloureux (3). L':

tout habillé et très accablé tion bien reliée, les Liaîsoi core la force de dire ta be dace. C'est le dernier livi

(i) M, Lemer ayant gare Baudelaire lui écrit oussil il s'était figuré qu'aucun dable et que par conséqu< lile de fînir le Spleen de i865).

(a) C'est la devise que Bi tograpbie reproduite en tel

(3) Le feuilleton de Vlnd II février i865. Baudelai écrite sous le coup del'ind

1^4 CHAULES BÀUDELÀIItB

outrages dont on l'accable ; 11 trouve la force, — bien qu'il s'avoue, dans Je môme billet, « incapable de finir Pauvre Belgique, afiaibli et mort » (i), malgré son peu de sympathie pour l'école réaliste, — d'exhorter Manet au nom de tous les artistes bafoués et méconnus... Delà volonté, il veut en avoir, il en aura, pour lui et pour ses amis.

Ceux-ci, inquiets cependant des mauvais bruits qui courent sur sa santé, le pressent de rentrer en France. C'est mal le connaître et mal le servir. Il écrit à Ancelle :

(( Je souffre et jo m'ennuie, et cependant j'aurais beaucoup d'argent que je nepartiraU pas. Jetaiien pénitence et j'y resterai, jusqu'à ce que les causes de ia pénitence disparaissent. U s'agit non seulement d'argent, mais de livres à finir, et de livres à vendre, qui m'assurent en France une tranquillité de quelques

Vainement Asselineau insiste, et Gautier, et Manet, et bientôt Sainte-Beuve qui allègue l'utile influence que son ami pourrait exercer sur les « jeunes h dont il semble en passe d'être réclamé pour chcf,'2).Le siège de

article il était préférable de répondre par un article, et en fixa le projet. La lettre et le projet d'article ont été trouvés dans ses papiers.

(i) II mai i865. Voir aussi la lettre à Tlioré, sans date (i865-66 sans doute).

(a) Dans une lettre en date du 5 janvier i865 {Correspondance, t. II, p. 48 1), Sainte-Beuve avait signaléàBaudelaire un article paru à l'Art, où on l'avait fort bien traité, et il avait conclu, après avoir rendu justice aux bonnes intentions des jeunes gens qui rédigeaient ce nouveau journal, tout en déplorant leur inexpérience: « Ce qui

ÉTUDE DIOGRIPHIQUE t^S

Baudelaire est fait. « Je ne veux rentrer en France aue glorieusement, et certai il n'hésite pas à demar à M. Ancelle, pour expl piéter son chapitre sur me servir de votre billi ser avant tout, avant n Pourtant sa tendre n'ont jamais été plus { par malheur, les lett écrivant à M. Ancelle,

<r Ma mère m's écrit un gesse. Quelle patience I Et qu'elle a été Dialade etiub:

moi, j'ai «u les deui nou fois l.)(i5 février i865.)

•> Al> I mon cher smi. i

manque à tous les nouv.

tradition relative, un ce gnent même en faisan leurs aventures. Si vou gré mai gré, une auto tant. »

Baudelaire écrit à ce :

u Ces jeunes gens ne va:

que de folies, que d'ine Quel manque de préci font une peur de chien seul, n

Il n'est pas sans inté; qui avait consacré trois Fleurs dit mal, s'appelait

cil ARLES BAUDELAI

était clair et la parole libre et sonore. 11 accusa pourtant quelques dérangements au commencement de la saison : étourdissements, douleurs de tête ; mais comme il ne parlait qu'au passé et que, d'ailleurs, il me parut en bon point, je le crus guéri, et je mis les alarmes sur le compte des pessimistes. Nous passâmes toute une demi-journée ensemble avec Théodore de Banville, son plus ancien ami. » (Vie de Baudelaire.)

Ce jour, conclut Asselineau, est le dernier où les amis de Baudelaire l'aient possédé tout entier.

M"^ Aupick avait confessé son fils, puis, spontanément, elle lui avait offert de payer sa dette la plus pressante (i). Baudelaire reprit, sitôt de retour à Bruxelles, les négociations entamées avec les éditeurs.

Pressentis pour une vente « ferme » , ceux-ci avaient refusé. Baudelaire, fort judicieusement, accepta le principe d'une rémunération proportionnelle au nombre d'exemplaires vendus :

« Personne ne consentirait à me donner une somme assez forte pour l'exploitation, pendant toute ma vie et les trente ans qui suivront ma mort, de ces cinq volumes. Puisque je n'ai aucune fortune, il faut que mes livres me fassent une petite rente, et j'aimerais mieux, croyant franchement au succès, recevoir une série indéterminée de petites sommes. »

Cette concession ne suffit pas pourtant. Alors le poète admet de diviser ses œuvres pour en placer les tomes chez divers libraires :

« Il me faut un éditeur pour la collection de mes articles variétés, trois volumes, un éditeur pour les Fleurs du mal très augmentées, et le Spleen de Paris (poèmes en prose) (je fais les dernières pages), deux volumes, et un éditeur pour la Belgique déshabillée, un volume. »

(i) Lettre à Ancelle, 8 juillet i865.

{:JÊ

IijS CHARLES BAUDEtAlRE

Maïs, (le fiuelnue façon fiii'il Ifinr nr^sfinlp, l'afFaîre.

besoin de sincérité, il a livré le secret de sa détresse morale à M. Ancelle, dans cet aveu précieux :

« Je reçois de fort loin, et de gens que je ne connais, des témoignages de sympathie qui me touchent beaucoup, mais qui ne me consolent pas de ma détestable misère, de mon humiliante situation et surtout de mes vices. » (Lettre du 8 février i865.)

Baudelaire se calomnie. La paresse, dont il s'accuse parfois dans ses lettres, avait une très valable excuse dans les empêchements de la maladie ; mais sa conscience avait toujours eu de ces retours de sévérité. Maintenant, elle était d'une exigence étrange. L'idéal du dandysme s'était évanoui, l'âge et la pauvreté aidant ; il réprouvait toute ambition mondaine comme frivole ; l'admiration d'autrui ne lui semblait plus enviable. Mais un idéal nouveau, plus inaccessible encore, la perfection morale, l'attirait. Ses .journaux intimes, où l'on peut suivre les phases de sa conversion, attestent quels efforts désespérés le poète tenta pour réformer ses goûts et sa vie :

« A chaque minute, nous sommes écrasés par l'idée et la sensation du temps. Et il n'y a que deux moyens pour échapper à ce cauchemar, pour l'oublier : le plaisir et le travail. Le plaisir nous use, le travail nous fortifie. Choisissons. Après une débauche, on se sent toujours plus seul, plus abandonné. — Que de pressentiments et de signes envoyés déjà par Dieu, qu'il est grandement temps d'agir^ de considérer la minute présente comme la plus importante des minutes, et de faire une perpétuelle volupté de mon tourment ordinaire, c'est-à-dire du travail! — Sans la charité, je ne suis qu'une cymbale retentissante. —Mes humilia-

CUARLBS BAUDELAIRE

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE l8l

poésie qui ne Veil pal. Qu'est-ce que c'est que celle-U. qui n'est pas basée sur la fantaisie de l'srliste, du poêle, c'est^-dira lur

» A propos du senkiraent, du cœur, et autres saloperies fémimiite», souvencE'Vous du mot profond de Leconte de Lisle. ■ Tons es lilégiaques sout des canailles, i)

» Assez, n'est-ce pas ! El voua me pardonnez ma diatribe. Ne me privez pas du seul ami ï qui je puisse dire des injures. Mais comprend-on une pareille idée? Aller i une conférence de Descbanel I

11 Vos lignes sur ce joli pédant m'ont mis en fureur. Songez donc qu'en général, l'erreur me cause des crises nerveuses, excepté quand je cultive volontairement la soUise, comme j'ai tait, pendant vingt ans, pour le Siècle, pour en extraire la quinles-

>i Excepté Chateaubriand, Balzac, Stendhal, Mérimée, de Vigny, Flaubert, Banville, Gautier, Leconte de Usle. toute la racaille moderne me fait horreur, vos académiciens, horreur, vof libéraux, horreur, la vertu, horreur, le vice, horreur, le stjU coulant, horreur, le progrès, horreur. Ne ma parlez jamais dei diseur* de rient, n

ladie une : qui fait entrée, le iière. Deté traverves, dont les lettres à M. An-

Comment, ilères el do la misère, ertain état it de trois ■ien. Il ï a

;é d'inlcris iDeiit>leB

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE l83

(21 décembre i865). « Il y a bien longtemps que j'aurais dû vous répondre ; mais j'ai été saisi par une névralgie à la tête qui dure depuis pins de quinze jours; vous savez que cela rend béte et fou, et pour pouvoir éerire aujourd'hui à tous, à Lcmer et à ma mère, j'ai été obligé de m'emmailloterla tète dans un bourrelet que j'imbibe, d'heure en heure, d'eau sédative. Les crises sont moins violentes que l'an passé, mais le mal dure bien plus longtemps. »

(a6 décembre i865). « J'ai eu un peu de vague dans la tète, •du brouillard et de la distraction. Gela tient à cette longue série de crises, et aussi à l'usage de l'opium, de la digitale, de la belladone et de la quinine. Un médecin, que j'ai fait venir, ignorait que j'avais fait autrefois un long usage de l'opium. C'est pourquoi il m'a ménagé, et c'est pourquoi j'ai été obligé de doubler et de quadrupler les doses. Je suis parvenu à déplacer les heures de crise ; c'est beaucoup. Mais je suis très fatigué. »

Le jeune médecin, qu'il s'était décidé à consulter, le docteur Léon Marx, ordonna la suppression complète de tout excitant, un repos complet du corps et de Tesprit, et une cure d'eau de Vichy. Malheureusement Baudelaire n'avait guère confiance dans la médecine :

« Qu'il faille supprimer la bière, je ne demande pas mieux. Le thé et le café, c'est plus grave ; mais passe encore. Le virï ? •diable I c'est cruel. Mais voici un animal encore plus dur, qui dit qu'il ne faut ni lire ni étudier. Drùle de médecine que celle qui •supprime la fonction principale I Un autre me dit, pour toute consolation, que je suis hystérique. Admirez-vous, comme moi, l'usage élastique de ces grands mots bien choisis pour voiler notre ignorance de toutes choses (i)? »

Quant aux remèdes, si peu onéreux fussent-ils, il n'avait pas d'argent pour les payer : « Le médecin ne

(i) Lettre à Sainte-Beuve, i5 janvier 1866.

l84 CHARLES BADDELAIBE

me recommande aue de l'eau de Vichv, etoas le sou ! n

ÉTUDE BIOGBAPHIQUB

Entre temps, il donne des nouvelles de sa santé qnî continue à empirer :

(31 janvier 1866) «... Reprises de cr tiges, de nausées e[ de culbutes. J'ai eu une crise chez le méde~ cin lui-même. II me demande sans cesse si je suis son traitement. Je n'ose pas lui dire pour qaettea raisons je ne Jais rien (Bains,

— Le Spleen de Paris, pour faire pendant auï Fleurs da mal (en prose). Le manuscrit est moitié ici (Bruxelles), moitié à Honileur.

— Les Paradis artificiels. Etude sur les effets physiques et moraux de l'opium et du haschisch (livre k succès, peu connu),

— Quelques-uns de mes contemporains, artistes et poètes, a volumes.

Le Dessin (Ingres). La Couleur (Delacroix).

Le Chic (Vernet). L'Eclectisme et le Doute (Scheffer et Dclaroche). La Beauté moderne.

Méthode de critique. Delacroix et Ingres à l'Exposition universelle. — La Reine des facultés. — Le Public et la photographie. — L'Artiste moderne, etc... — L'Essence du rire. Caricaturistes français. — Morale du Joujou. Le Peintre de la Modernité (Constantin Guys de Sainte-Hélène). — L'art didactique, écoles allemande et lyonnaise. — La Vie et les œuvres de Delacroix.

Edgar Poe, sa vie et ses œuvres. V. Hugo. Desbordes- Valmore. Auguste Barbier. Pétrus Borel. H. Moreau, G. Le Vavasseur. Td. de Banville. P. Dupont. Th. Gautier. Lecontc de Lisle. Rouvière. Richard Wagner. Les Dandies (Chateaubriand et autres). Sainte-Beuve ou J, Delorme jugé par l'auteur des FUars da mal... Tout cela est à Paris.

Bruxelles, iSfifi.

Ch. Bauselaibb.

lOb CBADLES BAUDELAIBB

cther. valériane, eau de Vich)r). Mais, selon moi. tout cela ne serait pas lufCsanl. .VVcri'uez rien de toute cette aventure à ma

Touchante recommandation qui peint bien la sen— sibitité vraie de ce cœur qu'on a souvent accusé de dureté et d'égolsme.. Au milieu de tous ses embarras et lia toutes ses inquiétudes sur sa santé, son principal souci est de ne pas affliger sa mère par de mauvaises nouvelles.

Huit jours plus tard, une de ces phases d'un mieux trompeur, qui surviennent dans les plus graves maladies, ne lui fait pas illusion sur son véritable état :

(39 janvier 1866). « Mes criies, vertigea, convnliions, sont devenus plus rares ; mais excepté quand je suis couclié sur le [I0B, je ne suis pas so)ide. Le médecin, me croyant peul-étre guéri, IK vient plia, et je n'ose plus faire payer les midicamenls par l'hôtel. »

Trois semaines se passent. M. Ancelle annonce qu'il n'a pas été plus heureux que M. Julien Lemer: ses pourparlers ont avorté, Baudelaire refuse d'accepter l'évidence, dresse d'autres plans, écrit à son ami coup sur coup, en deux jours, trois lettres où il développe de nouvelles combinaisons dont il s'obstine à espérer le succès. On ne peut asse?, admirer l'énergie, le sangfroid qu'il s'efforce de garder dans ces cruelles épreuves. Mais ses nerfs épuisés, dont l'expérience lui a déjà arraché ce cri déchirant de détresse : u A Honfleur 1 le plus tôt possible, avant de tomber plus bas ! (i) » vont échapper au contrôle de sa volonté impuissante :

(1) Mon cœar mis à na, LXXllI.

ÉTDDE BioeRApaïQDB 187

II... Quand je pense que, dans ce diien de paya, je n'ai troavâ que vol, BieasoHge, pertes forerai d'«rgenl, et que, par surcroU, la Belgique ne m'aura servi qu'à rendre toutes me» affaires à Paris plus difficiles, je suis pris d'une sorte de fureur... L'altente de vos réponses me cause une agitation qui m'empêche complètement de travailler, h

I! contremande toutes négociations, résolu h agir en personne : o Contre vent et marée j'irai k Paris le i5 mars... »

Le i5 mars arrive sans que Baudelaire ait quitté Bruxelles. Ne recevant aucune nouvelle, M. Ancelle s'inquiète vivement <Ie ce long silence, si contraire aux habitudes de son ami ; il en demande la cause, et il reçoit le 3o mars, une réponse, qui explique pourquoi ]e poète a renoncé au voyage projeté :

« 1° Je ne peux pa» bouger ; 3° j'ai des dettes ; 3" j'ai, pour Gnir mon travail, cinq ou six villes k visiter. »

Et ce billet, qui n'est plus rempli que de détails d'affaires, se termine par cette ligne alarmante t

« Excusez mon sljte écourté, j'emprunte la plume d'un autre. »

En effet depuis douze jours, Baudelaire gardait le lit, terrassé par une crise plus violente que toutes les précédentes.

Au commencement de mars 1866, le beau-père de son ami, M. Rops, l'avait invité à venir passer quelques jours chez lui, à Namur. Baudelaire, dans un sommaire de son livre sur la Belgique, excepte nommément de la haine générale qu'il avait vouée aux indigènes, « ce magistrat sévère et jovial, grand chasseur, le seul homme de Belgique sachant le latin et

ayant l'air d'un Français ». Il avait doDC accepté avec joie l'invitation. Il connaissait déjà Namur (i), maïs

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE iSg

M. Troubat, en son nom et au nom de Sainte- Beuve (i), s'empressa de demander des nouvelles à

fausse assertion. J'ai ia bonne fortune d'avoir entre les mains la lettre qu'il Écrivit de Bruxelles, à un ami, pour le prier de l'aider à détruire ce méchant bruit qu'il jugeait, dans sa générosité, aussi injurieux à l'endroit des amis de Baudelaire, qu'à l'endroit de Baudelaire lui-même : (1 ... Fois-moi un plaisir : c'est celui de dire à M. Pierre Vcron qui annonce assez inutilement et très faussement que notre ami Cliarles Baudelaire h agonise à l'hôpital » : 1" Qu'il n'agonise pas et a" que Charles Baudelaire s'est feit en Belgique des amis assez dévoués, au nombre desquels je me fais l'honneur de me ranger, qui n'auraient jamais laissé Charles Baudelaire recourir à l'hôpital tant qu'ils auraient eu le moindre pignon sur rue et à défaut de pignon le moindre toit pour le recevoir. — Ce que je te demande là est très sérieux et tu me feras grand plaisir de faire toi-même celte démarche auprès de M. Pierre Véron en mon nom ; tu peux du reste lui montrer ces quelques mots... b

(r) Sainte-Beuve n'avait pas attendu que le mal éclatât pour donner à son ami de très sages conseils : o II vous faut observer un régime assez exact : vous avez un fond de forte nature, mais la nervure a été chez vous fort travaillée et fort aiguisée. Ne faites rien qui la surexcite. Je sais tout ce que l'ennui a d'assommant. Il est pourtant nécessaire, dans la vie et pour la vie, de savoir s'ennuyer un peu. » (Correspondance, t. Il, p. 5i. Lettre du i5 février 1866). Du reste, il est vraiment touchant de voir comme Sainte-Beuve redouble d'affection pour Baudelaire, depuis qu'il le sait malheureux et malade. Non seulement, il répond, avec plus d'ciïusion, à ses lettres, et dans le ConslUalionnel, fait un éloge anticipé du Spleen de Paris, mais il cherche à lui venir en aide dans ses pourparlers avec divers libraires. Ainsi Baudelaire l'ayanl prié

igo CHARLES DACbBL&lBE

Poulet-Malassis qui lui répoadit, le lendemain (i) :

» J'aurais voulu le reconduire à Paris, ou mieux auprès de sa mère. Il s'y est refusé avec une sorte de colère.

» Il y a eu vendredi huit jours, la paralysie du côté droit s'est déclarée en même temps que le ramollissement du cerveau.

» J'avais cru devoir écrire à l'homme d'affaires de sa mère, M. Ancelle, maire de Neuilly, qui est venu. On a décidé, non sans peine, Baudelaire a quitter l'hôtel pour une maison de santé, soignée par des Sœurs (sic). Au fait, c'est une sorte d'hôpital, mais le seul lieu où on pût le mettre ici convenablement.

» Je reste auprès de lui, chaque jour, les deux heures autorisées pour les visites, et je ne peux pas garder d'espoir d'un rétablissement.

» Il baisse à vue d'oeil. Avant-hier, il confondait les mots pour exprimer les idées les plus simples ; hier, il ne pouvait pas parler du tout.

» Baudelaire, rétabli physiquement, ne serait plus, de l'avis des médecins, qu'un homme réduit à l'existence animale, — à moins d'un prodige, — disaient-ils, il y a huit jours, — et depuis lors, ils ne parlent plus de prodige.

» Voici, mon cher Troubat, la vérité. Usez- en discrètement. La mère de Baudelaire est impotente ; autrement, elle serait au-

symptômes de cette attaque étaient tellement bizarres que les médecins hésitaient à donner un nom à cette maladie. Au milieu de ses douleurs, Baudelaire éprouvait une certaine satisfaction à être atteint d*un mal extraordinaire, et qui échappait à l'analyse ; c'était encore une originalité. »

L'article se terminait par cette appréciation de l'homme : (( .... Ceux qui ont eu des relations personnelles avec M. Baudelaire regrettent en lui l'ami dévoué, l'homme sûr dont on pouvait à tout moment invoquer l'obligeance ; il est difficile d'être plus scrupuleux et plus méticuleusement loyal que l'est Baudelaire ; il avait au plus haut degré la conscience littéraire. »

199 eu ARLES BAUDELAIRE

près de lui. Vous comprendrez ce que U vi5ri(é brutale, apprise par les jourasui, pourrait causer de lourmenta à cette pauvre femme, ï qui on a dû laisser de l'espoir, — moi le premier, qui, d'ailleurs, en avais gardé jusqu'à vendredi dernier... J'ai écrit il Àsselineau chaque fois que la situation de Baudelaire a varié. Je supposais qu'il vous avait instruit de la situation au

Les termes si précis de cette lettre ne permettent pas de douter que l'intempérance ne fût une des causes principales de la paralysie qui frappait Baudelaire (i).

(1) Dans la notice des Œavres complètes de Baudelaire, Théophile Gautier proteste contre cette opinion que l'auteur des Fleurs du Mat eût « l'habitude de chercher l'inspiration dans les excitants », et que la paralysie qui l'emporta dût être attribuée v k des eicès de haschisch et d'opium ». Il n'hésite pas à écrire : « Sa maladie n'eut d'autre cause que les fatigues, les ennuis, tes chagrins et les embarras de toute sorte inhérents à la \ie littéraire pour tous ceux dont le talent ne se prête pas k un travail régulier et de facile débit. 11 Enfin, Gautier ya jusqu'à cette assertion tout à fait téméraire : n Qu'il ait essayé une ou deux fois du haschisch commecxpérieuce physiologique, cela est possible et môme probable, mais il n'en a pas fait un usage continu. » On trouvera çà et là, dans les lettres de Baudelaire à Poulet-Malassis, la réfutation de cette apologie trop complète. Par exemple, il y raconte qu'il tient d'un pharmacien de ses amis une recette pour composer soi-même du haschisch, et, dans un autre endroit, à la date do iS^q. il écrit au seul confident, pour lequel il n'ait pas de secrets ; » Je suis bien noir, mon cher, et je n'ai pas d'opium, n

Il écrit encore à M. Ancelle : « Un médecin, que j'ai fait venir, ignorait que j'avais fait autrefois un long usage de l'opium... » (Lettre du a6 décembre i865. — Voy. plus haut).

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE igS

En réponse à la lettre de Poulet-Malassîs, M. Ancellc était accouru à Bruxelles. De concert avec lui et M. Arthur Stevens, cpiî prodiguait au malade des soins ■

Enfin ce billet adressé h M. Fraisse. à l'époque de la publication des Paradis artificiels, et en réponse à une lettre où le critique du Salut Public lui demandait quelques renseignements sur l'opium et le haschisch, démontre que s'il réprouvait leur usage, Baudelaire n'en tenait pas moins de l'ejipérimentation personnelle sa science des excitants ;

« Défiez-vous de tout excitant. Je connais une anecdote terrible, quoique n'ayant pas traita l'opium. Il s'agit d'une femme du monde qui était arrivée à une atonie et une mélancolie ine^t pli cables, simplement pour avoir, pendant plusieurs années, fait usage avec son mari du vin de Champagne. Or, le Champagne est un corrupteur bien innocent, comparativement au chanvre indien, au laudanum et à ia morphine.

» J'ai pris tout excitant en horreur, à cause de l'amplification du temps et du caractère d'énormilé que cet excitant quelconque donne à loule chose. Il est impossible d'être non pas seulement homme d'affaires, mais même homme de lettres avec une orgie spirituelle continuée. » On peut tirer encore un argument puissant du rapprochement des deux billets, au premier abord contradictoires, k Malassis etàM. Fraisse. Remarquons-le, quelques mois à peine les séparent. Ainsi Baudelaire, presque dans le même temps où il met en garde un de ses correspondants contre l'opium, se plaint à l'autre de n'en avoir pas. Ceci ne tendrait à rien moins que démontrer que Baudelaire aurait, k l'instar de Quincey, pour lequel il témoigna d'une compassion si fraternelle, éprouvé le poison, non seulement dans son despotique besoin, mais aussi dans les terribles combats qu'il livre au libre arbitre révolté. Et par là seraient expliqués bien des passages k demi-obs-

dévoués, il avait, comme nous Tavons vu par la lettre citée plus haut, fait transporter Baudelaire dans la maison de santé, tenue par des Sœurs.

curs des journaux intimes, les allusions que leur auteur fait à ses vices, ses cris de détresse, surtout l'émiettement de sa volonté dont il se plaint souvent, et dans l'instant même où il semble témoigner, au contraire, d'une très agissante énergie.

Quant aux liqueurs alcooliques, il ne s*y adonna que dans les dernières années de sa vie. Jadis il ne s*enivrait jamais. « Il était naturellement sobre. Nous avons souvent bu ensemble, je ne l'ai jamais vu gris ni lui moi. » (Notes de M. Le Vavasseur). Mais il a de tout temps aimé le vin. C'est ce que prouvent les anecdotes caractéristiques racontées par Maxime du Camp dans ses Souvenirs de jeunesse, par Alexandre Schanne, dans les Souvenirs de Schaunard. Je pourrais citer, sur ce point, d'autres témoignages, notamment celui de M. Troubat. Dans l'extrême détresse d'âme à laquelle il était réduit par la pauvreté, par la maladie, par l'impuissance de travailler, il accepta, avec désespoir, la ressource funeste qu'il conseille, dans un de ses poèmes en prose, à qui veut échapper au sentiment de réternelle misère humaine : « Pour ne pas sentir l'horrible fardeau qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. — Mais de quoi ? — De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. » (Œuvres complètes, t. IV, p. io6). Les deux dernières de ces ivresses, les seules qui soient nobles et salutaires, lui étaient devenues inaccessibles ; il eut recours à la première. Pour être exact jusqu'au scrupule, il faut remarquer que le mal auquel il succomba couvait peut-être dans ses veines, et que son intempérance a pu en hâter seulement l'explosion. On voit par ses lettres à Poulet-Malassis, qu*en juillet 1860, une attaque de paralysie avait également frappé, à l'âge de cinquante-cinq

ÉTUDE BIOGaAPHIQUE IQS

Le pauvre aphasique ne pouvait plus exprimer sa pensée que par des gestes.

M. Ancelle écrivit à M"*® Aupick pour la préparer à

ans, son frère, Claude Baudelaire, que M. Prarond, qui Pavait rencontré, décrit ainsi dans ses notes : a Notre Baudelaire, outré physiquement, plus grand, plus fort, hrusque, à mouvements impétueux, à saccades, un Baudelaire avec une gesticulation galvanique. La nervosité de Charles se dissimulait, au contraire, sous des dehors très mesurés, très calmes. Une grande ressemblance d'ailleurs», — et dont M. G. de Nouvion nous dit que, magistrat à Fontainebleau, il fut admis à la retraite : pour cause d^ infirmités paraissant dériver notamment de V exercice de ses fonctions, » M*"* Aupick, elle encore, devait mourir paralysée. Enfin, si Pon admet Pinfluence de l'hérédité dans ces maladies si mystérieuses, il faut tenir grand compte de ces lignes, déjà citées plus haut, du journal intime. Fusées: « Mes ancêtres, idiots ou maniaques..., tous victimes de terribles passions. »

On a beaucoup écrit sur la maladie de Baudelaire et ses causes. V. notamment la Chronique médicale, 1901, 1902, igo3, passim.

Le Charles Baudelaire^ lettres, d'autre part, publie des billets (8 mai iSSg, 16 février 1860), connus jusqu'à ce jour des baudclairiens seulement, et qui semblent nous fournir du mal auquel il succomba une explication nouvelle, celle-là môme dont un premier indice nous avait été donné par cette note de M. Buisson: «... Chaste, il Peut été sans le voyage d'outre-mer, la femme juive, la femme javanaise et le dérèglement d*une vie jetée hors de ses voies par un accident capital et douloureux.,, i> Il faut reconnaître que cette explication-là vaut autant et plus qu'une autre et que, si on l'admet, bien des voiles se trouvent soulèves, qui enveloppaient les étranges fantaisies du poète et Poutrance de son pessimisme. Un exemple

BAUDELAIHB

la pleine révélation du mal qui avait frappé son fils. Quoiqu'elle fût ellc-mSme à demi paralysée des jambes, elle voulut faire le vovage de Bruxelles pour le soigner.

entre cent : chacun connaît la légende des cheveux verls sur laquelle ont brodé tous les chroniqueurs, et que Chahpfleuht, rapporte dans ses Souvenirs ; elle se réduirait à cette vérité : Baudelaire, atteint d'alopécie — l'alopécie est, on le sait, une des conséquences ordinaires de « l'accident capital et douloureux », et je liens d'un de ses contemporains, encore vivant, qu'il ne l'évita point,

— se Ql raser la tète ; mais, aCn que nul ne soupçonnât pour quelle cause étaient tombées les belles boucles que lui connut Th. Gautier (V. la notice des Œuvres coinplèUs), et dont il était assez fier, il se teignit les clieveus en vert, — masquant ainsi une précaution hygiénique sous le prétexte d'une fantaisie excessive, donc savoureuse à son goût.

Au reçu de la lettre de Poulet-Malassis, et sous le coup de l'émotion, M. JnlesTroubat répondit par la belle page qu'on va lire. Je n'hésite pas à la donner ; le lecteur, j'en suis certain, j trouvera l'écho de ses propres pensées :

M ...Voilà donc comment finiront toujours les poètes ! La machine sociale a beau se tourner et se régulariser pour les bourgeois, les geos de métier, les ouvriers, les artisans et les marchands, aucune loi bienfaisante ne s'établira pour donner à ces natures indisciplinées et impatientes de tout joug, de quoi, au moins, s'assurer leur mort sur un lit à elles. — Mais Teau-de-vie, dira-ton ?

— La belle affaire ! Vous en butez, vous, bourgeois, épicier, vous avez autant de vices et même plus que le poète, vous vous enrichissez et vous ne faites pas de vers... Lui, croit que c'est un besoin pour lui, que ce qu'il boit facilite la production (non pas la digestion, comme chez vous).,. Balzac se brûle à force de café, Musset s'abrutit

ÉTUDE BIOGHAPMIQUE 197

Une lettre d'elle, bientôt adressée à M. Ancelle, qui était rentré à Paris, nous renseign" "' — ■* — ■" — ' — l'état où elle le revit :

« J'arrive î Bmi*lles, à l'hôtel du Gi cina ne m'ont pas caché l'état grave ■ santé, mais pour la tète : celle Ute a Iroj aoanl l'âge.

» Sans avoir la langue paralysée, il a pe Non, qaie, quU, les seuls mots qu'il ar' tète .. Il y a ramollissement au cerveau, n'est pas en colère, il écoule et compren Je lui raconte de$ choses de sa jeunes m'écoule allenlivement. Et puis quand efforts impuissants qu'il fait pour s'ei médecins lui voient l'intelligence perdue aille ; ce qui lui fait perdre la raison, i 1er .. A.ucun acte extravagant, pas d'ba il dort, il sort en voiture avec Sievens ei une canne, sur la promenade publique, ai

avec de l'abslntlie et produit encore phes, Murger meurt de tout dans o comme Baudelaire dans ce moment écrivains n'est socialiste 1

Il est malheureuï d'être organisé ■ des natures d'élite à qui le même soi

De puissants cerveaux échappent sont trois ou quatre dans la grande ( Et encore ont-ils tous leur manie o les tue lentement... n (Lettre du 10 niquée par M, Maurice Tourneux),

(1) Dans une lettre à Asselineau, sa Vie, Malassis raconte une promer son malheureux ami ;

« Enfin nous partons. Nous Taiso verdure, nous descendons pour déj

paroles. Je ne m'en irai pas, je

1) Il n'est pas aliéné comme disent les médecins. Malassis prétend que l'organisation d'un poète est si dilTéreate de celle des autres personnes qu'elle peut parfois dérouler les médecins. Quel excellent jeune homme que ce Malaisls 1 II pleurait à chaudes liraies. Comme il est bon I Ce jeune homme doit avoir une belle Ame I

j> Je ne crois pas qu'il puisse lire, il aurait constamment un livre b ta main ; s'il prend un livre, il ne voit plue les caractères et le rejette.

» Quand il me voit, il est ému. Aimée (i) dit qa'il a l'air de se retenir de plaisir... Il n'est pas méchant. J'ai de l'empire sur lui. Il se calme k mes douces paroles. Jamais de colère avec moi, même pas de bouderie... Il s'est emporté contre moi ce matin pour la première fois... II est très mobile. Il détestait Aimée il ; a quinze jours, k présent il est au mieux avec elle. Les nerfs jouent un grand rùln. Après s'èlre emporté, il a parfois de longs éclats de rire, qui m'effraient... Il est très irrité quand je prends la plume... Il ne se fâche jamais sans

n II montre avec dégoût quelque chose dans le coin de la chambre. On lui apporte tout. Il montre toujours, colère terrible. On lui apporte du linge sale qui était sous un lit. H sa calme. Soins de propreté excessive.

» On a emploj'é l'électricité avec succès, maïs, craignant l'excitation et les violences, on a cessé.

■1 II écoute avec attention, il rit, il se moque, il (ait si bien comprendre sa pensée, il y a toujours tant d'esprit et de vïva-

cabinet. Je lui liens la conversation la plus cgayùnte que je puis. Et je le ramène sans qu'il ait témoigné autre chose que le plaisir de vivre et du contentement, levant de temps en temps les yeus au ciel avec une expression de résignation, après un vain eiïort pour parler » (7 juin 1866).

(i) La servante de M"' Aupick.

ÉTUDE BIOGBAPnIQUB IQ^

cilé dans le regard... Il avait mes lettres sur la table de nuit I Et dans les poches de son paletot, de grosse élolTe grossiire, beaucoup de petites pholograpl

» Des amis de Paris reulent soigner... Stevens et Malassis, i Ibique, ont obtenu de la Sociél timent particulier, k prix réi sortir : il veut parier.

» Il n'est certainemeot pas di liberté, ce serait inhoniain, ce idée die : ne pas être dominé. ., au soleil, dans la cour... Les s quand il mange, elles voudra alors il esl doux, et, d'une pat ou tourne la tAlo sans se fàcl qaind elles le tourmentent, i ecène qui le tuerait.

H II p«at vivre 3o ans, to vie(0.

Mais bientôt la présena Baudelaire, exaspéra son é niste français, le docteur I jugea que, dans l'intérêt d devait être évitée. La pauv pas emmener son fils à Hi

Il avait quitté, au bout des Sœurs, où la supérieu gnait des jurons que la (l'être mal compris arrach concluait qu'il manquait c

Ci) Féu Gautier ; Docur de France, i'^ février igoB.

a 00 CllABLES BAUDELAIRE

Baudelaire fut ramené à l'IiAtcl du Grand-Miroir. Enfin, le i" ou le 2 juillet, il put t^lre transporté à Paris. Sa mère et M. Arthur Stevens l'acconipagnaienl. Asselineau, qui attendait son ami, à la gare du Nord, raconte quelle douleur lui serra le cœur, en retrouvant son aini si cruellement frappé (i).

Le à juillet, Baudelaire entra dans la maison de santé située rue du Dôme, près l'avenue d'Eylau, et dirigée par le docteur Emile Duval.

Dans les premiers temps, les soins du médecin et le régime hydrothérapîque amenèrent une réaction favorable.

Le poète habitait, au rez-de-chaussée du pavillon situé au fond du jardin, une chambre convenablement meublée, haute de plafond, parfaitement aérée. Les murs avaient pour principal ornement deux toiles de Manet, dont l'une itail une copie de ce portrait de la duchesse d'Albe par Goya qu'il admirait tant (2).

Il mangeait à table avec les autres pensionnaires ; il écoutait les conversations et y intervenait, très souvent, par des gestes d'approbation ou de protestation. Dans ce dernier cas, son avis se manifestait par les signes de l'irritation la plus vive.

Il put, pendant quelque temps, essayer d'écrire sur une ardoise ce qu'il voulait exprimer. Mais sa main déviait avant d'avoir tracé la fin dn mot (3).

(i) Vie de Baudelaire, p. 95-96.

(a) V. la lettre à Nadar. du ifi mai [Sôg. (3) Je tiens ces renseignements de M. Emile Duval. Un de ceuï qui ont soigné Baudelaire avec le plus de dévoue-

ÉTCDE BIOGRAPHIQUE 30I

Ses meilleurs amis allaient régulièrement le voir (r). Léon Cladel prévenu télégrapliiquement, accourut

ment m'a raconté un trait qui révèle la profondeur des ravages subis par le cerveau du poète, Asselineau voulait lui faire signer la quittance d'une somme qui venait de lui être remise, Baudelaire restait, la plume suspendue, cherchant visiblement son nom. Pour qu'il pût l'écrire, son ami lui mit sous les yeux le titre d'un de ses livres. C'est ainsi qu'il se rappelait les noms des amis qui venaient le voir, mais il ne pouvait que les répéler, quand on les lui avait prononcés.

Asselineau raconte que l'un d'eux, M. Nadar, de qui Baudelaire reçut avant et pendant sa maladie, des marques d'un tendre attachement, avait lente de l'emmener, une fois par semaine, diner avec d'anciens amis. Le malade, d'abord heureux de cette distraction, dut y renoncer: u II payait le plaisir d'une soirée par des insomnies et des excitations suivies d'accablements qui contrariaient le traitement » (Vie de Baudelaire, p. loi).

(i) « J'ai nommé à Charles quelques-uns de ses amis pour savoir s'il serait désireux de les voir ; il a accueilli avec joie les noms de Sainfe-Beufe, Max. Dacamp, Henry la Madeleine (sic), Théodore de Banville, Helzel, Le Comte de l'Isle (le poète) (sic), m (Lettre de M"' Aupick à Malassîs, II juillet 66.)

Il est à noter que Baudelaire, dont la légende tendrait souvent à nous faire douter des qualités de son cœur, avait inspiré à ses amis un attachement qui lui resta fidèle jusqu'au dernier jour.

Baudelaire reçut aussi les visites de plusieurs femmes du monde qui étaient de ses amies. » Une d'elles parvint à le décider à se laisser peigner. Sa chevelure et sa barbe le rendaient effrayant ; quand il se regarda dans la glace, il ne se reconnut pas, et salaa. n (Le Gaulois, u-j septembre 86, article signé Ange Bénigne, (la comtesse de Molènes.)

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE !lo3

L'amélioration momentanée , qui était survenue dans l'état de son fils, faisait illusion à la pauvre mère. Elle était retournée à Honfleur, les médecins ayant reconnu qne sa présence, plus contraire que favorable au traitement suivi par le malade, semblait n'avoir d'autre effet que de l'exaspérer : mais elle avait régulièrement de fréquentes nouvelles par Asselineau, M. Ancelle et le directeur de la maison de santé. Quand celui-ci put lui annoncer que le pauvre aphasique avait prononcé deux mois de suite : « Bonjour, monsieur — bonsoir, monsieur », elle s'abandonna aux plus vives espérances (i). Une autre fois, apprenant que Charles avait paru o lire sans difficulté » un billet qu'elle lui avait fait tenir, elle écrivit à Asselineau : « Mais s'il lit, le voilà sauvé de l'ennui ! »

En effet, une des formes les plus douloureuses du mal qui le suppliciait, c'était l'oisiveté forcée.

Le mal demeura stationnaire pendant plusieurs mois. En dépit de l'hémiplégie du côté droit, l'intelligence semblait être à peu près intacte. Le 21 janvier 1867, M. Troubat mandait à Poule t-Malassis :

(i) Quelques jours après, elle écrivait à Asselineau : « Vos petits billets sont toujours reçus avec reconnaissance. Le dernier surtout, de dimanche, m'a bien touchée, puisqu'il m'a apporté un bonjour de Charles, provoqué par vous sans doute, mais qui, dans tous les cas, m'a fait du bien. J'ai eu effectivement une lettre du docteur qui m'apprend qu'il dit non seulement des mots, mais de petites phrases, comme par exemple : la lune est belle. Voilà un grand progrès dont je jouis, comme vous pouvez le croire. »

CB ARLES BAUDELAIflE

L Baudelaire une (oîa, une seule. ChampQeury va le

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ao5

lui ai nommé (toujours comme autrefois) ; mais quand je lui ai parlé de Richard Wagner et de Manet, il a souri d'allégresse.»

Poulet-Malassis lui répondit, quinze jours plus tard :

<c Asselineau m'a donné, ces jours-ci, des nouvelles de notre pauvre ami Baudelaire, qui concordent avec les vôtres. Baudelaire est dans un état qui fait illusion à ceux qui le voient, mais son véritable état mental est bien douteux, bien énigmatique. Il a perdu la mémoire du langage et des signes figuratifs, et personne ne peut savoir jusqu'à quel point l'ensemble de son intelligence est affecté de sa paralysie partielle. La clinique de Trousseau contient sur son état un mot navrant : « Rappelez-vous, dit-il en voyant un aphasique qui » vous parait en possession de son intelligence, quoiqu'il ait » perdu la faculté de s'exprimer, combien de fois vous avez dit, » à propos de certains animaux, qu'il ne leur manquait que la » parole (i). »

Son fils n*étant pas en état d'être transporté à Honfleur, M"** Aupick revint s'installer près de lui, au printemps de 1867.

A cette époque, la marche fatale de la maladie alla s'accélérant. Vers le milieu du mois d'août, Asselineau écrivait à Poulet-Malassis :

« Les médecins et nous, ses amis, qui ne le voyons pas tous les jours, nous constatons, à chaque fois, la décadence. Depuis |

deux ou trois mois, il n'a plus voulu quitter son lit. Il est immobile et comme endormi, et ne témoigne plus que par des regards, hélas ! bien tristes, qu'il s'aperçoit de la présence de ses amis. Hier, après une absence de trois semaines, il ne m'a reconnu que par un regard d'une fixité navrante et n'a pu me donner la main qu'après que je l'ai eue dégagée de ses couvertures. On le veille toutes les nuits... »

(i) Lettre communiquée par M. Troubat.

Sa mère ne quittait plus son chevet.

Sur les derniers jours du poète, les renseignements •circonstanciés manquent. Asselineau, dont ces cruels souvenirs déchiraient le cœur, les abrège, autant qu'il le peut, dans son livre.

Le dimanche i*"^ septembre, il annonçait à Poulet- Malassis, en quelques lignes, le funèbre dénouement :

« C'est fini. H est mort hier, à onze heures du matin, après une longue agonie, mais douce et sans souffrance. Il était -d'ailleurs si faible qu'il ne luttait plus. »

Une lettre inédite de M"® Aupickà Poulet-Malassis. -qui retenu à Bruxelles, n'avait pu assister aux funérailles, contient ce touchant récit de l'agonie de son fils:

« Gomme je suis éprouvée I Me voilà seule au monde sans ■plus rien qui me rattache à la vie ? Mon pauvre fils, ce fils que j'idolâtrais n'est plus ! Il a cruellement souffert, dans les derniers temps, de plusieurs plaies survenues par suite du séjour -prolongé au lit, ce qui lui arrachait parfois un cri, quand il fallait le remuer. Cependant il était devenu, dans les derniers temps, très doux et résigné. Les deux derniers jours et les deux •dernières nuits qui ont précédé sa mort ont été très calmes. Il paraissait dormir avec les yeux ouverts, il s'est éteint tout doucement, sans agonie ni souffrances ; je le tenais embrassé depuis une heure, voulant recueillir son dernier soupir : je lui disais mille tendresses, persuadée que, malgré son état de prostration et de mutisme, il devait me comprendre et pouvait me répondre. Aimée, qui était avec moi, me confirmait dans celle •pensée. Elle me disait : « Oh I madame, comme il vous re- •garde I Bien sûr, il vous entend, il vous sourit ! » Comment ai je pu résister à un tel coup ? Et je vis I II faut croire que Dieu veut m'accorder de jouir, quelque peu de temps, de la îbelle réputation qu'il laisse, et de sa gloire. Vous perdez un ami

ÉTUDE DIOGKAPHIQUË 307

S £laiE Lien tendrement attaché ; cqnservez-lui un bon

, Il en en était digne, a (18 septembre 1867).

Les funérailles eurent lieu le lundi a septembre (i). Le service religieux fut célébré dans l'église Saint-IIonoré de Passy, devant une assistance peu nombreuse, une centaine d'hommes de lettres ou d'amis escortèrent jusqu'au cimetière Montparnasse le corps qui fut inhumé dans le caveau de famille, où le général Aiipick reposait depuis dix ans (2).

(i) Voici le teïte du billet de part : «M.

I) Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de

Monsieur Charles-Pi eh re Baudelaire décédé à Paris, le 3i août 1867, à l'âge de quarante-six ans, muni des Sacrements de l'Eglise.

■ Qui se feront le lundi, a septembre prochain, à l'église Saint-Honoré, sa paroisse, place de l'Hippodrome, à II heures précises.

p On se réunira à l'Eglise.

» De la part de jVI°° V* Aupick, sa mère, de M"" Perrée, sa grand'tanle. et de ses enfants, de M"" V* Baudelaire, sa belle-sœur, de M, Jean Lcvaillant, général de brigade, de M. Jean-Jacques Lcvaillant, chef de bataillon, de M. Charles Levaillant, général de division, ses cou-

(3) On lit sur la pierre tumulairc :

« Jacques Aupick, général de division, sénateur, ancien ambassadeur à Constantinople et à Madrid, membre du Conseil général du département du Nord, grand officier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur et décoré de plusieurs ordres étrangers, décédé à Paris, à l'âge de

908 CHABLE3 BAUDELAIRE

Les discours prononcés sur la tombe, par Asselineau et Théodore (le BaDvîtle, composent un panégyrique complet de leur ami, et ont, tous les deux, un caractère très marqué d'apologie, de protestation contre les attaques soit sourdes, soît ouvertes, dont la réputation du défunt avait eu tant à souffrir. Les très nobles louanges, décernées au poêle des Fleurs du mal par le

68 ans, le i8 avril 1857. — Charles Baudelaire, son beaufils, décédé à Faris, le 3i août 1867, à l'âge de ^6 ans, — Caholinb Archenbaut Defaïes {sic), veuve, en premières noces, de Joseph-François Baudelaire, en secondes noces, de M. le général Aupick. mérc de Charles Baudelaire, décédée à Honfleur (Calvados), le 16 août 1S71, à l'âge de 77 ans. Priez pour eux. »

Voici l'extrait du registre des actes de décès ;

(( L'an mil huit cent soixante- sept, le premier septembre à dix heures du matin, devant nous, Pierre Klein, chevalier de la légion d'honneur, adjoint au maire du seizième arrondissement de Paris, onicicr de l'état-civil, ont comparu : Narcisse- Désiré Ancelle, âgé de soixantecinq ans, chevalier de la légion d'honneur, maire de Neuilly (Seine), y demeurant, et G ha r! es-François - Alexandre Asselineau, âgé de quarante-sept ans, propriétaire, demeurant à Paris rue du Four Saint-Germain, 43 ; lesquels nous ont déclaré que, le trente-un août dernier, il onze heures du matin, est décédé en son domicile k Paris, rue duDôtne. i, Charles-Pierre Baudelaire, âgé de quarante-six ans, homme de lettres, né â Paris ancien onzième arrondissement, célibataire, fils de Joseph-François Baudelaire, décédé, et de Caroline Dufays (sic), sa veuve, âgée de soixante-dix ans, rentière, demeurant à Honfleur (Calvados), Après nous être assuré du décès, nous avons dressé le présent acte, que les déclarants ont signé avec nous, après lecture faite. Signé ; Ancelle, Charles Asselineau. P. Klein. ).

poète des Stalactites y contiennent un véritable développement de critique littéraire sur ce thème : Baudelaire a été un novateur, au même titre que Balzac ou Eugène Delacroix, puisqu'au rebours de Victor Hugo, qui a toujours transfiguré l'homme et la nature, à l'image d'un certain idéal voulu, « il a accepté tout r homme moderne, avec ses défaillances, avec sa grâce maladive, avec ses aspirations impuissantes... »

Asselineau, lui, s'attacha uniquement à venger l'homme privé en son ami, des insultes et des calomnies, à détruire la « légende » qui s'était formée sur lui, de son vivant. Il répéta, sous des formes variées, l'affirmation contenue dans cette phrase qui résume son discours : « Oui, ce grand esprit fut, en même temps, un bon esprit ; ce grand cœur fut aussi un bon cœur. »

Le langage de la presse fut moins favorable au poète, sauf l'article qu'Auguste Vitu publia, le lendemain des funérailles, dans le iournalV Étendard. C'est à peu près le seul qu'Asselineau excepte de ses critiques ou de sa réprobation (i).

Avec sa sagacité habituelle et son souple talent d'écrivain, l'éminent critique y apprécia, d'une façon

(i) Voir le texte de ces deux discours, dans le recueil : Souvenirs, — Correspondances y etc., p. 129-1^14. — Pour être complètement informé de tout ce qui concerne les funérailles de Baudelaire, il faut aussi lire la lettre d'Asselineau à Poulet-Malassis, que nous donnons dans l'Appendice. M. Maurice Tourneux à qui nous avons tant d'autres obligations, a bien voulu nous permettre de reproduire cet important document qui est inséparable d'une biographie de Baudelaire.

.-riàsJéi^'i-.'*^-^

310 CHARLES BÀUDELAIBE

aussi fine que juste, les qualités de l'homme et de l'artiste fi).

Asselineau, qui se voua tout entier à cette pieuse tâche, dirigea la publication des Œuvres complètes de Baudelaire. Il laissa Théophile Gautier en écrire la préface (2) qui est un très brillant morceau de critique littéraire ; mais, voulant rendre lui-même à son ami un dernier témoignage de son admiration enthousiaste,

(1) Cet article a été réimprimé dans le recueil des Souvenirs, — Correspondance, etc., p. 136.

Vitu était très lié avec Baudelaire. Dans leur première jeunesse, ils s'étaient beaucoup liantes, et le très ingénieux journaliste était du petit nombre des gens d'esprit avec lesquels le poète aimait à goûter le plaisir de la conversation, dont il était ai friand.

En 1845, à l'époque où ils écrivaient tous deus au Corsaire-Salan, ils s'entendirent avec deux de leurs amis, Pierre Dupont et Théodore de Banville, pour organiser une mystification littéraire où la verve ironique des quatre jeunes gens se donna pleine carrière. Un entrefilet du journal i'Epoque lança la nouvelle qu'Arsène Honssaye écrivait une tragédie dont SapLo était l'héroïne el qui serait jouée par Rachel- L'Entracte reproduisit la nouvelle, ol le Corsaire-Salan, du a5 novembre i845, donna un fragment de l'œuvre apocryphe, improvisée par Baudelaire, P. Dupont, Th. de Banville et Vitu.

La bibliographie l.a Fizeliére et Deeaax cite ce pastiche de la tragédie classique, telle que Ponaard venait de la ressusciter, dans sa Lacrèee, avec un succès qui avait pour principale cause une réaction passagère contre le romantisme et le théâtre de Victor Hugo.

Ajoutons que Vitu écrivit encore avec Baudelaire des légendes versifiées pour un Satan illaslré, \ers i845. (a) A propos de cette préface, AsseUneau écrivait à

ETUDE BIOCHAPBIQUE 3 I t

il publia. ce Cuarles Baudelaire, sa vie, son ceavre, 1S69, auquel la généreuse obligeance de M, Alphonse Lemerre nous a permis de faire d'abondants emprunts.

M°" Aupick, qui semblait ne plus vivre, comme elle l'avait écrit à Poulet-Malassis, que pour jouir de la renommée de son fils, remercia le biographe par une lettre où éclatait une affection vraiment maternelle. — Les deux premiers tomes des Œuvres complètes pa ■ rurent en décembre 1S68 (i) (Paris, Michel Lévy irères).

Poulet-Malassis : (i La notice sera de Gautier. Sera n'est tnème pas le mot juste, car elle est faite et elle est très bien. Elle est d'un ton attendri, rare dans les notices de Théophile, et, sous ce rapport, de beaucoup supérieure à celle qu'il a mise en télé des articles de son ami Gérard (de Nerval). » (Lettre inédite, sans date ; les lettres d'Asselineau n'en portent presque jamais.) — Du reste, l'nuteur de la Comédie de la mort s'est fait, avec une persistance marquée, un véritable point d'honneur de contribuer k la renommée du poÈte des Fleurs du mal. Voici la liste des diverses études qu'il lui a consacrées : I. Notice dans le quatrième tome des Poêles français, p. 5^4 (i8G3). II. Article nécrologique (le Moniteur, 9 septembre 18G7). III. Quelques pages du travail intitulé : Les Progrès de la poésie Irançaise depuis i83o. Réimprimé dans l'Hisloire du romantisme, p. 347-337 (Paris, Charpentier et G", 1874). IV. Notice en tête du tome 1" des Œuvres complètes.

(1) Voici la liste des diverses œuvres de Baudelaire publiées par lui, à partir du moment où il fua son séjour en Belgique.

1864. Eurêka, traduit d'Edgar Poe (Michel Lévy). Réimprimé dans les Œuvres complètes. — Le Spleen de Paris.

a 12 CHARLES BAUDELAIRE

En 1895, les amis et les fervents de Charles Baudelaire, — d'aucuns aussi qui s*étaient réclamés de lui

Sous ce titre, qui devait à l'origine être celui de toute cette série, ont paru divers poèmes en prose {Revue de Paris t 25 décembre i864). Réimprimé dans les Œuvres complètes.

i865. Histoires grotesques et sérieuses, traduit d*Edgar Poe (Paris, Michel Léyy), Notes sur Proudhon {Petite revue du II mars 1864). Réimprimé dans les Œuvres complètes. — Le Cottage Landor, traduit d'Edgar Poe {Vie parisienne ^ 24 juin i865). Réimprimé dans les Œuvres complètes.

1866. Les Epaves. Avec une eau-forte, frontispice de Félicien Rops. Amsterdam (Bruxelles), à Tenseigne du Coq. Réimprimé à 5oo exemplaires sur papier vélin, sans le frontispice ni la préface (Briars, Bruxelles). Outre les six pièces condamnées de la première édition des Fleurs du mal, ce recueil contient quelques pièces qui ont été exclues des Œuvres complètes, deux a galanteries » ; Promesses d*un visage, le Monstre ; trois a bouffonneries » : Sur le début de mademoiselle Amina Boschetti, A propos d'un importun et Un cabaret folâtre. — Deux autres « poésies burlesques » : Vénus Belge, et Sonnet sur Vacquerie et P. Meurice ont paru, avec une réimpression des Promesses d*un visage, dans le Nouveau Parnasse satirique du xix® siècle, Eleutheropolis (Bruxelles, 1860).

Mais, selon M. Vitu, ce Sonnet, qui avait déjà paru vingt ans plus tôt dans la Silhouette (i-*" juin i845) ne serait pas de Baudelaire. V. la rectification de M, Vitu, Appendice, IX).

Les pièces de vers, dont la mention précède, n*ont pas été comprises dans les Œuvres complètes. On en a exclu également des bouls-rimés peu dignes de l'auteur des Fleurs du mal. Vers laissés chez un ami absent, et Sonnet pour s* excuser de ne pas accompagner un ami à Namur. Ces deux pièces ont été imprimées à la fin du recueil des Sou-

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE 3l3

pour imposer i la foule des divagations poétiques dont il eût certes renié la parenté, — conçurent le projet

venin — Corres/jondances, etc., ainsi que quatre autres pièces sous cette rubrique : Amxnitales belgicee, auctore C. B, ; s. nom d"jmp. s. 1. n. d. (Bruxelles, févriei' 1866), petit in-S" de 16 pages. Recueil de seize épigrammes sur la Belgique, tiré à dix exemplaires, mis au pilon, moins un, sur peau de vélin.

En 1868, la bibliographie La FîzeliÈre et Decatix avait ajouté à l'article Amœnilates Belgicœlà note suivante : « La maladie de Baudelaire étant survenue pendant le tirage. l'éditeur crut devoir détruire l'édition, — si on peut appeler ainsi un tirage fait à ce nombre infinitésimal. — moins l'exemplaire sur papier vélin seul n (Note communiquéc par A. Foulct-Malassis). A la lin de la bibliographie anonyme du recueil Souvenirs-correspondances, etc., on lit, p. i84-i85, une autre note se rapportant au même article : i Le recueil Am^nilales Belgicx (in-8 de 16 p.) n'a pas été détruit jusqu'au dernier exemplaire, comme le suppose notre collaborateur. Il en est resté un sur peau de vélin, auquel nous avons pu emprunter trois épigrammes pour notre appendice. Les autographes existent d'ailleurs entre les mains de M. Poulet-Malassis et de M. Charles Asseljneau. n

Mais toutes ces assertions sont indirectement réfutées par une note facétieuse de Poulet-Malassis, qu'on lit sur un feuillet de garde du manuscrit de ces épigrammes, manuscrit qui a passé dans la vente Noilly (mars 1886) : « Ce recueil n'a jamais été imprimé, bien que j'aie dit le contraire dans le livre de Charles Baudelaire (p. i84). C'était pour faire de la peine au bibliophile belge, le vicomte de Spoeiberg (sic) et lui faire désirer en vain ma vente après décès, h

Nous avions songé un instant ù placer ici une Élude Bibliographique des CËuvres de Charles Baudelaire publiées

d'élever un monument à sa mémoire. Un Lomité (i) fut formé, sous la présidence d'honneur de Leconte de Lisle et « les auspices et la jii-ésidence effective du poète Stéphane Mallarmé », et un livre fort intéressant. Le Tombeau de Charles Baudelaire, publié en homraaj^e posthume de la littérature contemporaine, et à l'effet de réaliser une partie de la somme nécessaire à l'érection de la statue dont M. Auguste Rodin avait accepté la commande. Mais la mort regrettable de M, Léon Deschamps, secrétaire-trésorier du Comité, fil échouer ce projet,

il fui repris avec plus de succès en 1901 . Grâce aux efforts et à la persévérance de M. Jean Aicard, de M. Jules Troubat (2', qui quêtèrent l'obole de tous

depuis 18C8 ; maïs, outre qu'il en existe déjà une, et fort complî:te, de M, le vicomte de SpceLBRHcii de Lovenjoul, celle-là même qui parut d'abord dans les Souvenirs-Cor' respondances (Paris, Pincebourdc, 1873), et que son auteur a reprise en la mettant à jour dans ses LundU d'an cherehear (Calmann-Lévj, i8g4), il nous a semblé que la prochaine publication du Mercure de France, qui doit réunir h quelques manuscrits inédits, toutes les pièces et tous les articles non réimprimés dans les OEnvres complètes, et qui ne manquera point sans doute d'indiquer les sources où elle les a recueillis, risquait de rendre ce nouveau travail fort supcrOu.

(i) V. le Tombeau de Charles Baudelaire pour la nomenclature complète des membres du Comité. On y trouvera aussi, outre d'intéressants souvenirs sur le poète, et de multiples témoignages de son induencc sur la littérature contemporaine, de très intéressantes variantes réunies par le prince Alexandre Ourousof.

(g) Le Comité du second projet était ainsi composé:

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE 2l5

dans les salles des mairies parisiennes ; grâce à la générosité de M. de Max, dont le talent se prodigua comme la bourse s^ouvrit ; grâce au zèle dévoué de MM. Armand Dayot, Edmond Lepelletier et Gaston Méry, qui obtinrent de TEtat et du Conseil municipal des souscriptions et un terrain, Baudelaire a aujourd'hui son monument (i). C'est au cimetière Montpar-

Présîdent, Jean Aicard ; membres : François Coppée, Ludovic Halévy, Gaston Boissier, Edmond Rostand, Armand Dayot, H. Roujon, de Max, Sully Prudhomme, Sarah Bernhardt, Emile Boissier, Emile Verhaeren, André Gide, Hélène Yacaresco, Catulle Mendès, Léon Mercerot, Anatole France, M''®^ Moreno et Berlhe Bady ; secrétaire trésorier : M. Jules Troubat.

Les principales souscriptions furent fournies par les établissements de crédit. Ce Comité tira aussi une somme importante d'une matinée donnée au théâtre Sarah Bernhardt (M'"" Sarah Bernhardt y paya son fauteuil loo fr.).

(i) Inauguré le 26 octobre 1903, sous la présidence de M. Armand Dayot, représentant le ministre des beauxarts, qui y prononça un discours, ainsi que M. Jules Troubat et M. Maurice Quentin.

V. ces discours dans La Province, novembre-décembre 1902, Le Temps du 27 octobre 1902, etc. Mais relevons, en passant, une étrange erreur rencontrée chez M. Armand Dayot. L'inspecteur des Beaux-Arts rapporte en effet, dans son discours, avoir eu l'occasion d'admirer, chez Théodore de Banville, le portrait de Baudelaire par Deroy, et que cette toile fameuse, dont son possesseur aurait consenti le don, figurerait aujourd'hui dans nos galeries nationales, ne se fût-il heurté au mauvais vouloir de M. Etienne Arago, alors conservateur du Luxembourg. Nous ne pouvons conjecturer quelle confusion a troublé les souvenirs de M. Davot ; mais une chose est certaine :

3l6 CHARLES BAUDELAIRE

nasse, à rextrémil^ de la nécropole. D'un caractère éminemment architectural, il se détache, solitaire, d'un mur nu et désolé. Le statuaire, M. José de Charmoy, dont le talent s'est montre égal à son désintéressement, et qui a fait preuve, dans son œuvre, de la plus suhlilc pénétration, a représenté le poète étendu sur la pierre et maintenu dans la rigidité de la mort par les bandelettes du rite oriental. Le masque est grave, étroitement cerné, ascétique. Sur la stèle, dressée à angle droit avec la pierre tumulaire, un oiseau apocalyptique, les ailes ouvertes, soutient le buste du Songe qui, le visage contracté et le menton dans les poings, domine le repos du Poète, — de l'homme dont Veuillot put écrire ; m Dieu a eu pitié de son âme qu'il opprimait lui-même. »

C'est que le portrait de Deroy n'appartint jamais à Théodore de Banville ; il était la propriété du docteur Gérard Piogey, qui le tenait d'Asselineau, et le garda jusqu'à sa sa mort, survenue en 189^ ; ce n'est qu'à celte date que la collection du docteur fut dispersée au feu des enchères, — et le charmant poète de Grinjo ire était mort lui-même depuis trois ans.

LE MONUMENT DE CHARLES (Œuvre de M. José de Chi

Tout neuf et tout brillant, su Le livre (i) était Ouvert ; nul

Nul œil n'avait erré sur son i D'un parfam de jeunesse il <5 El chaque vers ligrsil, veine MjslérieuSBinenl, te frais et i Haureui de n'êlre pas une pi Presque ï moitié dormant et Comme un poète croui que '.

11 attendait qu'on vint le voir Et voici ce qu'il dit, d'un ton 0 poêle ennujé, lu liens sur Lo corps brun et luisant, d'oi Qui, cachée & tes )'eui, te pé Et sans frémissement des fibr Te fait Terser pour rien ta bt Et quand lu sens tomber l'en Tu V»» chercher, pensif, et d La puissance et l'amour, dant Dans la grosse bouteille au gi Abime qui recèle un fond soi Et j'ai presque frajeur de loi Tu te fatigueras, sous ces con

) Les Saisons, de BnzEux, q

tern lev que avie exp enfi ven

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de I elle:

\\IU déti

333 CHARLES B&VDBLAIHE

conversations qui ne s'y rapportaient pas et l'éloignait de celles qui revenaient le plus souvent entre nous marins et les autres passagers militaires ou commerçants. Je dois vous le dire aussi, quoique je craigne de vous faire de la peine, ses notions et ses expressions tranchantes sur tous les liens sociaux, contraires aux idées que nous étions habitués à respecter depuis l'enfance, pénibles à entendre de la bouche d'un jeune homme de vingt ans et dangereuses pour les autres jeunes gens que nous avions à bord, venaient encore circonscrire ses rapports de société. Moi-même, qui, par l'engagement que j'avais pris avec vous, me trouvais envers lui dans une position particulière et qui, je dois m'empresser de le dire, voyais avec d'autant plus de peine la fausse direction de son esprit, que son instruction, la capacité qu'il m'a semblé reconnaître en lui, et les manières douces et amicales qu'il a toujours eues avec moi m'avaient inspiré un intérêt sincère, j'ai dû renoncer à l'espoir que j'avais conçu de contribuer en gagnant sa confiance à lui faire perdre une voie où il pût employer honorablement les moyens que la nature lui a donnés. Ses expressions péremptoires sur tout ce qui tenait à ce sujet me convainquirent bientôt qu'il n'y avait aucune chance de réussir là où ses parents avaient échoué, et Je dus renoncera un sujet de conversation qui amenait des opinions quelquefois pénibles à entendre ; bref sa position à bord, d'ailleurs il faut en convenir, offrant un immense contraste avec la vie que ce jeune homme avait jusque-là menée, le mit dans un état d'isolement qui, je le crois, n'a fait qu'augmenter ses goûts et ses

poursuites littéraires. Un événement de mer comme je n*en avais jamais éprouvé dans ma longue vie de marin, dans lequel nous pûmes presque toucher la mort du bout du doigt, sans qu'il s'en fût démoralisé pas plus que nous, vint ajouter à son dégoût pour un voyage qui dans ses idées était sans but pour lui, et, quoique continuant à se bien porter, il eut des moments de tristesse dont, malgré le travail que me donnait le soin de conduire un navire démâté, je fis mes efforts pour le distraire dans la crainte des conséquences. Contre mon attente et à mon grand étonnement, notre arrivée à Maurice ne fit qu'augmenter cette tristesse. J'avoue que le besoin de faire tout par moi-même pour hâter nos réparations dans ce port me fit passer tout mon temps dans le chantier de constructions ou chez mes consignataires où je logeais sans avoir pu y conduire M. Beaudelaire, et je ne vis aucun de mes amis nombreux dans un pays que je visite depuis plus de vingt ans, mais à Thôtel où il était avec d'autres passagers, il n'a formé aucune liaison. Rien dans on pays, dans une société, tout nouveaux pour lui, n'a attiré son attention, ni éveillé la facilité d'observation qu'il possède ; il n'a eu des rapports qu'avec quelques hommes de lettres inconnus dans un pays où elles occupent une place bien petite, et ses idées se sont fixées sur le désir de retourner à Paris le plus tôt possible. Il voulait partir sur le premier navire pour France. Je crus devoir m'y refuser et m'en tenir aux instructions que vous m'aviez données.

» Je reconnus avec lui que je n'avais aucune contrainte à exercer sur lui pour le forcer à me suivre, mission

large, mais je lui réclamer l'argent ondîl qu'il tâcheaurice, où il espén payer son pas- : de l'attachement [ue je voyais dans ion d'un passager imeurait avec lui, i Noslalgie, celte ils terribles dans ::es qui pouvaient é sur ma responlé le reste de ma

ul il me retenait à r à bord l'espoir il y persistait en-

•e dont vous prenlent partiel il est ; Paris pour quelgagner et j'ai cru vos intéi-êts en le irectement auprès un pays où son l'auraient exposé i, sans entrer dans qu'il n'a fait que imé l'exécution de lurice, que j'ai dû

consentir à son embarquement et sur un navire de Bordeaux dont le navire lui a plu et qu'il a choisi luimême, l'Akide, capitaine Judct de Beauséjour. Malheureusement ce navire ne part qu'après moi, mais je prends mes mesures pour que tout s'exécute régulièrement.

Il Je laisserai chez mon consignataire M. Grangier le montant de son passage fixé à i.5oo francs pour le payer au moment du départ du navire. En cas d'événement avant le départ on le ferait passer sur un autre navire ; quoique M.Beaudelaire ait été modéré dans ses dépenses, à Maurice et ici, il a fortement écorné les 1.700 francs que j'avais reçus de M. Noguey et je lui remettrai directement le reste pour le cas où un événement de mer le ferait relâcher quelque part.

Je l'ai recommandé de la manière la plus forte au capitaine qui est de ma connaissance et j'espère que son retour s'effectuera sans accident. Il me reste à vous exprimer, général, combien je suis peiné de n'avoir pu réussir à remplir vos vues, mais dans ma conviction je n'avais pas d'autre parti à prendre.

n M. Beaudelaire vous confirmera, je n'en doute pas, que nos relations, à part les divergences que je vous ai signalées, ont été des plus amicales, et je peux vous assurer que j'ai conçu pour lui un vif intérêt et que j'apprendrais avec bonheur qu'il est entré dans la voie que votre affection pour lui voudrait lui voir prendre.

» J'apprends à l'instant par les consîgnataires de VAlcide que ce navire, qui charge dans tes quartiers, sera prêt dans sept ou huit jours ; il tardera donc bien peu après moi, car j'espère enfin dans trois ou quatre

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