‹ Charles BaudelaireChapitre 118 sur 257 · L'Albatros, II · texte numérisé non relu

L'Albatros, II

l'art et l'œuvre 185

dans l'air supérieur ; qu'au-dessus des ennuis et des vastes chagrins, il s'élance vers des champs lumineux et sereins 1 Car le poète est

Celui dont les pensers, comme des alouettes, Vers les deux le matin prennent un libre essor, — Qui plane sur la vie et comprend sans effort Le langage des fleurs et des choses muettes ^ I

Alors, il comprendra pourquoi il a dû tant souffrir ; il comprendra pourquoi il a dû tomber si bas, traverser les Enfers. 11 se sentira le frère de tous les grands artistes qui ont reçu de Dieu la mission d'éclairer le monde en se consumant. Cette mission, il ne pourra l'accomplir à son tour que s'il se rachète par le travail, l'amour et la douleur. La voix du génie,

C'est un cri répété par mille sentinelles.

Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;

C'est un phare allumé sur mille citadelles,

Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois I

Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage Que nous puissions donner de notre dignité Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge Et vient mourir au bord de votre éternité * !

On reconnaît ici la conception romantique du poète-prophète et conducteur des peuples, du poète-martyr qui doit être méconnu, persécuté, pour mériter son génie.

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