‹ Charles BaudelaireChapitre 12 sur 257 · Œuvres posth., J. inl., p · texte numérisé non relu

Œuvres posth., J. inl., p

l'homme et la pensée 35

sommet de son individualisme inexpugnable et sacré comme la « tour d'ivoire »,on se perd dans la contemplation de son moi ; lorsque, souffrance ou plaisir, tout n'est en définitive qu'une sensation ; — on est conduit par son individualisme, par son égoïsme même, à l'analyse perpétuelle du moi par le moi. De là un nouveau dédoublement : à côté de la personnalité qui jouit ou qui souffre, agit ou travaille, il y a la personnalité qui observe ; à côté de la personnalité qui sent, il y a la personnalité qui étudie la sensation. On devient ainsi pour soimême un sujet d'expériences. On est à la fois le médecin qui, le chronomètre à la main, compte froidement les battements du pouls, et le malade qui brûle de la fièvre. Et, plus l'intelligence est haute et lucide, plus le jugement sûr et sain, plus l'analyse se fait impitoyable. On ne se pardonne rien ; chose terrible, quand on se sent, quand on se reconnaît incapable d'agir. Pis encore, on ne arrive à mettre en doute sa propre sincérité. C'est la désagrégation finale de l'individu par l'individualisme : si, pour nous répéter encore, l'individualisme est le dernier refuge de ceux que l'univers a déçus, la société trompés, que reste-t-il lorsqu'une sape trop profonde^ a pénétré jusqu'aux fondements de la tour d'ivoire, lorsqu'une lumière trop vive a mis le feu aux poudres et tout fait sauter ? On est réduit à ramasser les ruines de son moi,, sans plus même parvenir à s'édifier une chaumière habitable avec ces débris de palais.

Mais ce n'est pas tout. Baudelaire, qui fut un grand critique, n'était point un psychologue ordinaire. Tout€ son hypersensibilité de nerveux, de

malade, de passionné, d'artiste et de poète, participait douloureusement à cet impitoyable analyse de soi-même entreprise par rintelligence et le jugement. 11 souffrait des coups de bistouri par lesquels il se disséquait :

Je suis la plaie et le couteau !

Je suis le soufflet et la joue !

Je suis les membres et la roue, Et la victime et le bourreau ' !

Chez lui, les sens étaient devenus instruments d'analyse. Leurs impitoyables perceptions, subtiles jusqu'à l'infini, — une de ses qualités dominantes comme poète, — ne lui laissaient rien d'ignoré dans la moindre de ses sensations, de ses pensées, de ses démarches.

Et quelle devait être la constatation finale de cette perpétuelle analyse appliquée à sa vie amoureuse ? La solitude éternelle du cœur.

La solitude éternelle du cœur, et le besoin de

mplir ce cœur., vide parce qu'il n'avait jamais eu l'occasion d'aimer, parce que l'intelligence et la volonté lui avaient interdit l'amour sincère, c'està-dire le don de soi, l'oubli de soi.

A force donc de se fouiller soi-même, Baudelaire en était arrivé à réveiller en lui, à faire crier et saigner dans le tréfond de son cœur, l'adolescent, c'est-à-dire cette faculté, intacte faute d'emploi, d'aimer et de se faire aimer, de se donner et de vivre ^.

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