Héautontimorouménos, LXXXIII
2. « Les attachements les plus tendres et les plus salutaires lui ont manqué ; et non pas uniquement par sa faute. Les noms de mère et de sœur résonnent à la fin de ses cliants d'amour non
l'homme et la pensée 37
Mais, une fois éveillé, l'adolescent se fait impérieux, réclame sa part. Baudelaire, en constatant lu 'il n^a jamais aimé, constate du même coup que l'amour est maintenant pour lui la dernière chance de salut.
Il se décide, il part à la recherche de l'amour ; mais le dédoublement de sa personnalité le rend incapable d'agir, en soulevant autour de lui toute espèce d'hésitations, de scrupules : faux orgueil, crainte du ridicule et des illusions, sentiments d'impuissance, doutes sur sa propre sincérité.
Malgré tout, l'impulsion est trop forte. Mais Baudelaire, qui ne connaît pas la femme, est prêt à se donner à la première fille venue, si cette fille sait le prendre. Une fois pris, elle le tiendra par un reste d'illusion, par l'habitude et l'impuissance de se libérer, ou par des sentiments, très honorables, même s'ils se trompent d'objet, d'honneur, devoir, responsabilité.
Cet effort de Baudelaire vers l'amour, devait nécessairement aboutir à une erreur: d'où rechutes pires encore.
Cependant, plus les années s'écoulent et plus s'exaspèrent la misère et la maladie, plus devient pressant, oppressant, le besoin d'aimer et de se sauver par l'amour. L'imagination surexcitée travaille, et c'est encore par le cerveau autant que par le
comme une profanation mais comme un soupir nostalgique. » Benedetto, l'architecture des Pleurs du Mal , Zeitschrift f. franzosische Spraclie und Litt., Leipzig, t. XXXIX, 1912, p. 57.
cœur, que Baudelaire, avec sa puissance d'illusion sentimentale et d'abstraction, — géniale mais anormale aussi, et maladive, — par réaction contre sa propre déchéance, contre la débauche et les filles de mauvais lieu, s'imagine, se compose un idéal féminin tellement pur, tellement complet, tellement supraterrestre, que nulle créature vivante ne sera capable de l'incarner.
L'espoir va-t-il se réaliser ? Baudelaire enfin a rencontré une femme supérieure par le rang social, l'éducation, l'intelligence, le cœur et la beauté à toutes les actrices, grisettes, Vénus noires ou courtisanes avec lesquelles il s'est prostitué ; instantanément, il s'embrase d'une passion mystique ; la femme aimée consent à lui ouvrir les bras ; — alors, confrontant ce qu'il tient dans ses bras à lui avec tout ce qu'il a rêvé d'y tenir, le malheureux ira se briser à la dernière désillusion.
Et c'est bien là le suprême châtiment intellectuel, la suprême vengeance de l'intelligence, de Timagination, sur le cœur, lorsque le cœur est vide, et lorsque les sens déjà sont usés.
Baudelaire n'a donc jamais été capable d'aimer avec simplicité, même lorsqu'il a aimé avec sincérité. Ce n'est pas tant l'homme, chez lui, qui a cherché l'amour, que le poète, l'artiste. Le poète avec ses illusions qui devaient faire de lui une dupe éternelle. Il est décevant, dangereux, en effet, de vouloir en chaque femme, mulâtresse ou mendiante rousse.
l'homme et la pensée 39
trouver une muse. On risque ainsi de costumer en déesse la vulgarité, la bêtise, le vice : — et si la personne qu'on a déguisée et qu'on aime pour son déguisement seul, est tant soi peu habile, disons même roublarde, elle profitera de la circonstance pour abuser du poète, pour Texploiter. L'artiste, avec son rêve de beauté plastique, commet une erreur analogue lorsqu'il s'amourache d'une femme, non pour son intelligence ou pour sa moralité, mais pour sa beauté, pour son corps. On ne saurait impunément être artiste ou poète intégralement, c'est-à-dire dans toutes les circonstances de la vie. Cela fausse l'homme, et la vie, et le monde, et l'amour : vme des grandes misères intellectuelles du xix** siècle.
Cependant, il devait j avoir une rédemption pour Baudelaire dans son culte même de Fart et de la poésie. Car il était assez grand artiste, assez grand poète pour s'élever constamment audessus de soi-même, pour joindre ses souffrances à la souffrance -éternelle de l'humanité. Son génie Ta sauvé de l'individualisme, sa souffrance l'a sauvé de régoïsme, inconsciemment. Les deux amours de sa Tie, s'ils ont été des déceptions cruelles, lui ont inspiré ses poèmes les plus émouvants. C'est ainsi qu'il s'est donné, non point à ses inspiratrices, mais à nous. Et sans doute l'a-t-il pressenti, désiré : « L'amour, dit Vlmitation ',Teut toujours être subhme, il ne toléré point d'être retenu par les petites choses inférieures ; il est comme une vive flamme, comme une torche ardente qui jaillit