Bénédiction, l
l'art et l'œuvre 187
Baudelaire donc a rêvé sa damnation, il a vécu son Purgatoire, il a désiré son Paradis : Tange et la brute, Satan et Dieu, Spleen et Idéal \
Le Paradis de Baudelaire, c*est un idéal d'art et un idéal d'amour.
L'idéal d'art n'est pas autre chose que le classicisme victoFieux du bas romantisme, comme l'idéal d'amour est la victoire de l'esprit sur la chair, de la charité sur l'égoïsme. Dans l'un et dans l'autre, nous retrouvons cet effort du poète vers l'ordre et la haute moralité, — effort avorté dans sa vie, mais réalisé dans son œuvre.
Ce qu'on peut appeler, ce qu'on doit appeler, — toute question de forme mise à part, — le classicisme de Baudelaire, c'est une double réaction : d'abord contre la trop grande place prise par l'individu dans la littérature depuis Rousseau, Cha-
1. M. Raynaud {Baudelaire et la. religion dn dandysme, p. 7),
trouve, non sans raison, que li^ vrai litre de recueil aurait dû être ce sous-titre de sa première et plus importante partie, « puisque le thème exploité, c'est l'antagonisme du Bien et du Mal ; la Misère de l'Homme, rachetée par son génie. »
teaubriand et le romantisme, — et à cet art subjectif et personnel il oppose l'art impersonnel, objectif, qui sera celui du Parnasse dont il est ici le précurseur ; ensuite contre sa propre misère et sa propre déchéance, la maladie qui le ronge, le milieu de décadence dans lequel il vit, — et à cette décadence il oppose le rêve d'une humanité saine et forte dans une nature puissante et féconde.
Ainsi, comme Faust, Baudelaire, parti de l'individualisme romantique, égaré par son orgueil, son égoïsme et sa curiosité, dans le vice et dans l'erreur, s'aperçoit qu'on ne sort point impunément de Tordre divin et des limites humaines :
L'homme ivre d'une ombre qui passe Porte toujours le châtiment D'avoir voulu changer de place '.
Donc, en même temps qu'il découvre la loi morale et chrétienne de la vie, il retrouve la loi classique de l'art.
Mais le classicisme de Baudelaire, comme tous les classicismes^ contient une part de paganisme. Cela ne contredit point à son spiritualisme mystique, à son dogmatisme catholique. Au contraire, et il faut se souvenir ici que la Phèdre de Racine est à la fois la plus païenne et la plus chrétienne, la plus janséniste même, des tragédies ; il faut se souvenir que l'Eglise, dont la mission n'est pas de détruire mais d'accomplir, a dans sa liturgie recueilli et transformé bien des cérémonies grecques ou romaines, comme elle a dans ses hymnes et ses