LXXI
l'art et l'œuvre 209
convertir, la terrible inconnue du Jugement. Le xiir siècle revêt la mort de pudeur : « On n'imagine rien de plus pur, de plus suave, que certaines fio^ures gravées sur les dalles funéraires ou couchées sur les tombeaux. Les mains jointes, les yeux ouverts, ces morts jeunes, beaux, transfigurés, semblent déjà participer à la vie éternelle '. » Mais, dès la fin du xiv% la mort se montre dans toute son horreur. C'est le cadavre .nu, desséché, peau collée sur un squelette, du célèbre médecin Guillaume de Harcigny, dans la chapelle épiscopale de Laon. C'est celui, tout momifié, du cardinal Lag-range, avec, sur une banderole, cette sentence : « Malheureux, quelle raison as-tu d'être « orgueilleux ? tu n'es que cendre, et tu seras bien- « tôt comme moi un cadavre fétide, pâture des « vers. » C'est le livre d'heures des Rohan, où le miniaturiste inconnu nous montre, précurseur d'Hamlet, des fossoyeurs au travail ; évoque, au chevet d'un mourant, un grand spectre noir portant un cercueil vide sur la tête. Ou ce tableau d'Avignon : le cadavre décomposé d'une femme près de la bière ouverte où l'araignée, comme dans le cerveau de Baudelaire % tisse sa toile. Puis, à Moulins, un autre cadavre encore : la décomposition est commencée, le ventre fendu laisse sortir de longs vers. Enfin, dans la chapelle de la Sarraz, canton de Vaud, le monument sépulcral de François de Monferrand': des crapauds se repaissent de sa pourriture qui les gonfle.