Spleen, LXXVIII, 3« strophe
Car alors le cadavre est partout, jusque dans les vitraux. Mais il est surtout dans la vie. Dès 'io48, la peste ne quitte pour ainsi dire plus la France : la peste, la « mort noire ». A Rouen, on entend rouler sans trêve le lourd tombereau peint en noir et blanc. C'est pendant la nuit qu'on enlève les cadavres : à dix pas en avant, marche un prêtre qui récite les psaumes en respirant une boule de parfum. On jette les pestiférés dans une fosse où les loups viennent les déterrer \ On peut voir dans un musée de Florence, une épouvantable représentation en cire de la peste : les gens tombent dans la rue, des rats s'acharnent sur eux et leur tirent les boyaux du ventre. Ainsi, la mort, souveraine du monde, entre partout : elle est derrière le prie-dieu du pape comme derrière le trône de l'empereur ; elle pénètre dans la salle de bal, et la danse macabre se déroule au son d'un tambour dont les baguettes sont deux os.
La mort est partout aussi dans les Fleurs du Mal, — cette mort atroce qui crie : « Remember, souviens-toi, esto memor - » ;' cette mort dont les vers se traînent comme des remords sur les plus chers défunts du poète ^ ; cette mort qui, en ricanant, pose une charogne au beau milieu du chemin où il va passer, enlaçant son amante *. Sœur de la débauche, elle conduit, aimable fille, le bal de la Danse macabre \ La poésie de Baudelaire s'inspire donc