‹ Charles BaudelaireChapitre 143 sur 257 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

3. Incluse dans la première lettre à Sainle-Beuve, en 1844, Lettres, page 9.

l'art et l'œuvre 225

D'abord la Religieuse de Diderot, et l'on peut se douter du trouble qu'un tel livre a du jeter dans l'esprit et dans les sens d'un tel adolescent. Baudelaire qui détestait les « philosophes », a toujours fait une exception pour l'auteur des Salons, auquel il se rattache comme critique d'art. Il ne faut pas oublier, sans y insister davantage, ce qu'il y a de romantique dans Tart de Diderot : ce mélange d'effusions lyriques et de sensualité polissonne, cette fantaisie exubérante et dérég'lée, cet individualisme aux allures de bohème, enfin cette conception du beau, basée déjà sur le caractère et non plus sur l'idéal classique. Mais tout cela ne saurait nous retenir, et nous arrivons à ces deux vers :

... moi qui, dès quinze ans, vers le gouffre entraîné, Déchiffrais couramment les soupirs de René.

René, Chateaubriand, voilà bien le premier, le grand ancêtre de Baudelaire. Il l'a toujours admiré ; il l'a toujours reconnu pour un maître. Tout à la fin de sa vie, dans une lettre à M. Ancelle, datée de Bruxelles, le 18 février 1866, il le cite en tête des rares écrivains qu'il estime grands et qui dépassent à ses yeux la médiocrité du siècle \

1. Lellres, p. 523. De môme, dans une lellre à Edouard Manet, le IL mai 1865, même recueil p. 436, il cite Ch. comme le type de l'homme de génie, avec Wagner.

L'influence de Chateaubriand ne s'est exercée sur Baudelaire que de haut. Il aimait cette éloquence rythmée et sonore, et même cette rhétorique style Empire dont le mauvais goût et Tartificiel lui plaisaient parfois autant que Tharmonie '■ ". ce que jiM. Lasserre appelle, non toujours sans raison, la i;« splendeur du faux '^ ». Mais d^autres côtés devaient l'attirer et le séduire davantage. Et tout premièreiment la mélancolie de René, son ennui magnifique, tson glorieux désespoir :

Pareille à la peste asiatique exhalée des vapeurs du Gange, l'affreuse désespérance marchait à grands pas sur la terre : déjà Chateaubriand, prince de la poésie, enveloppant l'horrible idole de son manteau de pèlerin, l'avait placée sur un autel de marbre, au milieu des parfums des encensoirs sacrés ^.

Or, René a exercé sur le jeune Baudelaire le même prestige que sur le jeune Musset. Cette lassitude avant d'avoir vécu, cette fatigue avant d'avoir agi ; ce besoin d'activité intérieur et dévorant, qui, ne trouvant pas sur quoi s'épuiser, se réfugie dans l'imagination et dans le rêve ; cette désillusion éprouvée au sortir du rêve, au contact des réalités, hommes et choses ; ce sentiment de sa propre supériorité ; cet orgueil et cet égoïsme, au nom desquels, s'érigeant au-dessus de tout, on se croit tout permis ; cette volupté de souffrir et de faire souffrir ; cette soif d'espace et d'infini ; ces cris de désespoir et de révolte, ces « cris d'aigle blessé * » : en un

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