CHARLES E
paix, — ne se prolon;. s encore dans les
Fleurs du Mal, et le S^ /■ . l'a.ris? Enfin, Baudelaire a dû admirer av^ nvie dans Chateaubriand l'écrivain, le poète qui, réalisant presque toutes ses ambitions, est parvenu à faire de l'action la sœur de son rêve : le restaurateur de la foi, l'adversaire de Bonaparte, le diplomate et le ministre, mêlé à tous les grands événements de son époque. Car, lui aussi, nous le savons, aimait le luxe et le faste ; lui aussi, désirait la gloire. Or, même pour un poète, surtout pour un poète romantique, la gloire suprême, n'est-ce point d'être un chef, un conducteur de peuple ?
Mais René, mais tous ces héros de la première génération romantique, — y compris ceux de Bjron, les Lara, les Manfred, et Baudelaire, nous le verrons, procède aussi directement de ceux-ci, — ne sont encore, ni des impuissants, ni des dégénérés. Ils ont beau paraître désabusés de la vie, ils sont jeunes : le mal de René est un mal de jeunesse. René peut bâiller sa vie : il n'est las ni de luimême, ni de la poésie, ni même de l'action, et c'est ce qui le sauve. René, Manfred et leurs semblables, ont sans doute l'esprit troublé, mais le corps est demeuré sain. Malgré les germes de dégénérescence qu'ils transmettront à leurs descendants, ils sont forts. Il y a de la puissance dans leur révolte, de la majesté dans leur désespoir. Ils font de leur vie amplifiée par le rêve, une épopée, un drame où ils jouent le premier rôle. A cette épopée, à ce drame, ils savent donner comme décors de grands paysages et de vastes horizons. Ils choisissent, pour se draper dans leur tristesse ou leur désespoir, pour
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évoquer Léonidas ou dialoguer avec Lucifer, un temple en ruine sur une montagne de Laconie, le pic d'un glacier, un promontoire que l'océan flagelle de ses vagues sonores. Au vent qui fait frissonner leur chevelure, claquer comme un étendard les pans de leur manteau noir, ils se tiennent debout, en face de Finfîni. L'air libre rafraîchit leur front que le soleil empourpre ou qu'argenté le clair de lune. Contemporains d'événements formidables, ils assistent à l'écroulement d'un monde, ils voient surgir et s'abîmer un empire. Cette époque leur plaît. Ils n'entend,ent point se tenir à l'écart. Ils ne sont poètes qu'accessoirement ; ils sont avant tout de grands seigneurs, des « fils de rois », nés pour conduire les armées, imposer des lois aux nations. Une énergie surhumaine les ronge et trouble leur cerveau ; ils se sentent de taille à lutter contre l'enfer ou les cieux, et ils trompent leur fièvre en s'embarquant pour de longs voyages, en se lançant dans des aventures, en luttant et en mourant pour de nobles causes. Il y a du chevalier errant en eux. Malgré le culte idolâtre de leur moi, malgré leur égoïsme ; ils ne se désintéressent jamais complètement de ce qui se passe autour d'eux. En somme, le poète n'a point encore absorbé, tué l'homme : si le poète rêve, l'homme agit.
Que seront leurs fds et leurs petits-fils ? Ceuxlà devront payer les excès de leurs pères, excès de pensée, excès d'action. Ils hériteront l'imagina-
tion exaltée, l'ambition, Torgueil, l'égoïsme ; ils sentiront se développer en eux tous ces germes morbides, — mélancolie, désespoir et révolte, — dont les effets produisent le mal du siècle ; mais ils auront perdu la foi, foi en Dieu ou en eux-mêmes, tout en gardant le besoin de croire ; mais ils auront perdu l'énergie. La vie les accablera. Ils se consumeront à s'analyser sans cesse et deviendront ainsi des impuissants.
Le premier personnage de ce genre que nous rencontrions dans l'histoire du romantisme, est Obermann. Ce frère de René, c'est le bâtard plébéien d'une grande race. Il y a dans Obermann un « philosophe », un idéologue du xviii° siècle, mais un philosophe inquiet, un idéologue désabusé qui n'arrive point à se construire un système, à s'expliquer la vie, à se donner par conséquent un but, une raison d'être. De là ce qu'il y a de romantique, de « prébaudelairien » en lui. Essayons de nous préciser :
Donc, Obermann, comme René, comme aussi l'Amaury de Sainte-Beuve, appartient à cette génération sur qui pèse le poids mort.de tout le xviir siècle. Elle assiste, non seulement à la décomposition d'une société, mais encore à l'avortement de tous les systèmes philosophiques, de tout l'optimisme à la Gondorcet ou à la Rousseau. Le premier sentiment qu'éprouvera un homme comme Oberman, sera donc celui du désaccord entre la société, les hommes, les choses, et ses besoins, ses désirs, son être, son moi\ D'autre part, il n'a jamais eu de jeunesse \*
1. Senanconrt : Obermann. Ed. G. Michaul, Société des textes français modernes, 2 vol., 1912 : t. I, Lettre I, p. 4.