T. I, L. I, p. 4 ; L. II, p
l'art et l'œuvre 231
dès ses premières années, il a traîné après lui l'ennui mélancolique, cette fatigue de vivre avant d'avoir vécu, qui, avec l'absence de passions fortes et de volonté, caractérisent, avons-nous dit, les descendants d'une race usée par l'abus de l'esprit comme par l'abus de l'action. Enfin, nous le savons, il lui manque ce que René possédait malgré tout : le christianisme dont la foi donne un sens à la vie, dont la morale dirige la vie ^ De là cette misanthropie précoce, incapable de vouloir, incapable d'aimer et de se donner complètement à une cause. Obermann en est réduit à s'exiler, à se réfugier dans la nature d'abord, la nature telle que l'a comprise Jean-Jacques, mais surtout dans la vie intérieure : l'analyse de soi-même. C'est par la souffrance, la souffrance intime, égoïste, produite par une sensibilité suraigûe, qu'il arrive à prendre conscience de son existence propre, individuelle" : « Je souffre, pourrait-il dire, donc je suis. » La raison d'être, au moins provisoire, qu'il va chercher maintenant à s'imposer, ce sera donc la défense de son individualité, de son moi, de son existence intérieure, la seule réelle et possible, contre tous les contacts des hommes et des, choses. Cette défense est une angoisse de chaque instant : il s'en fait une volupté orgueilleuse et rare, une supériorité sur le reste des humains'. Mais qu'est-ce que le moi, pour lui, si ce n'est intelligence et sensibilité, pensées et sensations ? On voit tout de suite que la sensibi-
1. Cf. t. II, L. 49, p. 20 s. ; el pourtant, il souffre de ne pas croire, t. I, L. 43, 186.