‹ Charles BaudelaireChapitre 149 sur 257 · T. II. Lettre 91 et dernière, p · texte numérisé non relu

T. II. Lettre 91 et dernière, p

le grand roman de l'un et F « anecdote » de l'autre. Ce qui nous intéresse, ce que nous nous proposons, c'est d'établir les ascendances romantiques de Baudelaire; voilà pourquoi il nous faut suivre les transformations et les avatars d'un type dont les caractères principaux, ceux qui le définissent, se retrouvent dans l'œuvre, l'esprit, la sensibilité de notre poète.

Ainsi qu'Adolphe, par exemple, et pour les mêmes causes, Baudelaire s'est révélé à nous impuissant à aimer '.

L'histoire de sa vie sentimentale, de sa liaison servile avec la Vénus noire, de son roman avorté, par sa faute, avec M"' Sabatier, nous fait songer souvent à la confession d'Adolphe. Et sans doute, ce serait une erreur de pousser trop loin le parallèle : Constant et Baudelaire viennent de pôles opposés ; Constant, ne l'oublions pas, est un calviniste, un Suisse romand, un Lausannois d'origine ; il appartient donc à un monde auquel notre poète fut toujours étranger et hostile \ Mais, si les deux hommes représentent des races d'esprits sans affinités entre elles, ils ont subi les mêmes ambiances, ils ont été atteints l'un et l'autre par la même contagion.

1. C'est ce que M. Paul BourgeL a bien reconnu, lorsque, dans ses Essais de psychologie contemporaine, \\ a joint en appendice à son étude sur B. une seconde élude sur Adolphe-Conslanl.

2. Il faudrait d'ailleurs se garder de prendre Constant pour un véritable romantique, comme de voir dans Adolphe un portrait trop ressemblant. En réalité. Constant s'est calomnié, ce que fera d'ailleurs volontiers Baudelaire. Ajoutons qu'il serait intéressant d'étudier les effets littéraires du moralisme calviniste, du scrupule protestant, de l'inquiétude protestante, de l'impuissance romande de se réaliser et de s'exprimer, non seulement chez B. G., mais encore chez Amiel ou Rod : ils sont analogues à ceux du romantisme et ressemblent au « mal du siècle ».

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Voilà pourquoi Adolphe, s'il n'est pas ancêtre direct comme René, est pour Baudelaire ancêtre collatéral.

Quelles sont les causes morales, intérieures, qui rendent Adolphe impuissant à aimer, qui le poussent à se tourmenter lui-même, tout en faisant mourir à petit feuEllénore? Il y a d'abord l'égoïsme, cette conséquence fatale de l'individualisme romantique. Adolphe aussi est en réaction contre son milieu, incapable de s'adapter aux traditions et aux lois : ne sent-il pas, dit-il, « un désir ardent d'indépendance, une grande impatience des liens dont j'étais environné, une terreur invincible d'en former de nouveau ' ? »

Que cherchera-t-il donc dans l'amour? Il n'y cherchera point le mariag-e, un établissement, un foyer ; ni même la passion désintéressée, le dévouement, le don de soi : il y cherchera la satisfaction d'un caprice, de son amour propre. Rappelons ici les débuts de sa liaison avec EUénore : Un jeune homme de sa connaissance est parvenu à se faire agréer comme amant par « une des femmes les moins insipides » de la société où vit Adolphe ; ce dernier, piqué -d'émulation, se jure d'avoir, avec le même succès, la même aventure '\ Il est distrait, ennuyé, ne sait à quoi employer son existence : un divertissement s'offre à lui, son imagination s'en empare. Voilà le point de départ; il nous révèle dans Adolphe, et c'est une autre cause de son impuissance d'aimer, un libertin comme on l'était

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