Œuvres complètes de B.,t. I. Fleurs du Mal, p
2. Noies el Sonnets, "k la suite des Pensées d'Août; Poésies compZè/es de Sainte-Beuve, Ed. Gliarpenlier, Paris 1910, page 457.
de Monsieur Jean, du Joueur d'orgue et du Cabriolet *. »
Baudelaire aimait particulièrement Le Joueur d'orgue et Le Cabriolet ^ On y trouve, en effet, comme plus tard dans les Fleurs du Mal, de la mélancolie parfois déjà macabre, et du rêve accroché aux détails les plus journaliers, les plus vulgaires, les plus repoussants. Ainsi, le lamentable joueur d'orgue, ce mendiant qui chemine,
Courbé sous son fardeau, gagne-pain de misère,
dans la poudre de la montée, à la portière de la voi^ ture où songe le poète :
... Soudain le soleil éclata, Et Torgue, au même instant, comme s'il eût pris flamme, Fêta d'un chant l'aurore et pria comme une àme.
Ainsi, le Cabriolet qu'il faut entièrement citer, tant ces quelques vers offrent d'analogie avec la poésie baudelairienne :
Dans ce cabriolet de place j'examine
L'homme qui me conduit, qui n'est plus que machine.
Hideux, à barbe épaisse, à longs cheveux collés :
Vice et vin et sommeil chargent ses yeux soûlés.
Comment l'homme peut-il ainsi tomber ? pensai-je,
Et je me reculais à l'autre coin du siège.
— Mais Toi, qui vois si bien le mal à son dehors,
La crapule poussée à l'abandon du corps.
Comment tiens-tu ton âme au dedans? Souvent pleine
Et chargée, es-tu prompt à la mettre en haleine ?
1. Les deux premières pièces dans les poésies de Joseph Delorme, page 75 s. et 95 s. de l'édition citée ; les trois aulres dans les Pensées d'Août, 306 s., 387 s., 345 s,
2. Voir lettre à Sainte-Beuve du 14 janvier 1870, Lettres, p; 494-495.
l'art et l'œuvre 243
Le malin, plus soigneux que Thomme d'à côté, La laves-tu du songe épais ? et dégoûté, Le soir, la laves-tu du jour gros de poussière ? Ne la laisses-tu pas sans baptême et prière S'engourdir et croupir, comme le conducteur Dont l'immonde sourcil ne sent pas sa moiteur ?
Ce qui devait impressionner le jeune Baudelaire, c'est tout ce qu'il pouvait dénicher déjà de macabre et de malsain dans les poésies de Sainte-Beuve. UOde sur le Suicide \ Ma Muse, cette muse pauvre et phtisique :
Elle chante parfois, une toux déchirante
La prend dans sa chanson, pousse en sifflant un cri
Et lance les graviers de son poumon meurtri ^ ;
ou le début de Dévoiie?nent ^ :
Une nuit, le teint vert, les dents noires, l'œil louche, Plié sur mon séant un bras hors du rideau, Remêlanl quelque poudre au fond d'un verre d'eau, M'assoupir lâchement sous une double dose ;
ou cette description d'un noyé qu'on repêche ^ ;
De grand matin venus, quelques gens de l'endroit. Tirant par les cheveux le corps méconnaissable. Cette chair en lambeaux, ces os chargés de sable...
Mais, parmi toutes ces pièces, il en est une qui, par la vision, par le symbole, annonce directement les Fleurs du Mal : ce sont les fameux Rayons jaunes ^