Lettres
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Dans la même lettre, il s'avoue également « amoureux incorrigible » de Volupté.
Nous venons de relire ce roman et nous l'avons achevé avec la conviction qu'il a dû exercer sur Baudelaire une très grande influence ; nous estimons que cette influence dépasse de beaucoup celle de Joseph Delorme et qu'elle n'a pas été jusqu'à ce jour suffisamment mise en lumière.
Quelle influence donc le roman de Sainte-Beuve a-t-il pu exercer sur Baudelaire ? Reprenons les vers que ce dernier lui consacre, toujours dans la même pièce autobiographique déjà si fréquemment citée :
Ce fut dans es conflit de molles circonstances, Mûri par vos sonnets, préparé par vos stances. Qu'un soir, ayant flairé le livre et son esprit. J'emportai sur mon cceur l'histoire d'Amaury. Tout abîme mystique est à deux pas du doute. — Le breuvage infiltré lentement, goutte à goutte... A travaillé le fond de la plus mince artère. — J'en ai tout a-bsorbé, les miasmes, les parfums. Le doux chuchotement des souvenirs défunts. Les longs enlacements des phrases symboliques,
— Chapelets murmurants de madrigaux mystiques, —
— Livre voluptueux, si jamais il en fut. —
Et depuis, soit au fond d'un asile touffu.
Soit que, sous les soleils des zones différentes.
L'éternel bercement des houles enivrantes.
Et l'aspect renaissant des horizons sans fin, ^
Ramenassent ce cœur vers le songe divin, —
Soit dans les lourds loisirs d'un jour caniculaire.
Ou dans l'oisiveté frileuse de frimaire, —
Sous les flots du tabac qui masque le plafond, —
J'ai partout feuilleté le mystère profond
De ce livre si cher aux âmes engourdies
Que leur destin marqua des mêmes maladies,
Et, devant le miroir, j'ai perfectionné
L'art cruel qu'un démon, en naissant, m'a donné,
— De la douleur pour faire une volupté vraie, —
D'ensanglanter son mal et de grater sa plaie.
Ces vers sont importants. Ils nous apprennent que Volupté^ de tous les livres chers au jeune Baudelaire, est celui dont l'action semble avoir été la plus décisive. C^est au collège, après Joseph Delorme, semble-t-il, que le poète a lu pour la première fois ce roman ; plus tard, il a dû l'emporter avec lui durant son voyage forcé de 1842, et l'avoir relu encore lors de son second établissement, définitif, à Paris. Dans la formation intellectuelle de tout écrivain, on rencontre, en effet, presque toujours l'ouvrage d'un maître ; cet ouvrage, découvert à une heure où le débutant inquiet et troublé se cherche, agit comme une révélation. Il révèle, en effet, à lui-même l'écrivain en devenir. 11 est comme un miroir où cet écrivain retrouve son visage transfiguré.
C'est ainsi que Baudelaire s'est retrouvé dans Amaiiry.
Trois caractères devaient le frapper dans le héros créé par Sainte-Beuve à son image, et à l'image aussi de celui qui se proclamera dès lors son disciple : un catholicisme mystique et vague, une volupté morbide, une puissance anormale d'analyse. Or n'est-ce pas tout le romantisme de Baudelaire ? Ecrit par Sainte-Beuve à un moment où le catholicisme l'attirait, en même temps qu'il se sentait malheureux et souffrait de ne pouvoir trouver sa voie ; à un moment de luttes intérieures et de dou-
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tes qui réagissaient sur sa propre sensibilité, cet ouvrage, en effet, est une œuvre romantique par excellence. C'est à la fois de Chateaubriand, de Benjamin Constant et de Senancourt que ce livre procède, et cela est voulu. On sent presque à chaque page, dans Volupté, le désir de rivaliser avec ces trois précurseurs, surtout avec le premier dont Sainte-Beuve a toujours malaisément supporté la gloire. De là ces « morceaux » qui sont de la virtuosité pure ; cette fin postiche, si peu vraie, si peu sincère ; ce vocabulaire qui annonce le jargon de certains symbolistes, cette écriture précieuse et prétentieuse, ces phrases dont l'harmonie est si laborieusement calculée, ces longueurs, ce manque d'action ; en un mot, tout ce côté artificiel, « littéraire », qui nous gâte un roman remarquable à tant d'autres égards. Mais ce qui fait de Volupté une œuvre malsaine, c'est le mélange perpétuel de mysticisme et de sensualité. Ce mélange, dira-t-on, existait déjà dans Chateaubriand; mais d'abord la foi de Chateaubriand était sincère ; mais ensuite la puissance du lyrisme, la beauté des images, en un mot tout ce qu'il y avait de sain et de fort en un tel génie agissait comme un tonique réparateur. En revanche, dans Volupté les fautes de goût sont presque des fautes morales '. Voilà pourquoi cette œuvre est une œuvre de décadence. Or il est à craindre que cette décadence n'ait particulièrement attiré Baudelaire.
Amaury, en effet, est encore un type de la der-
1. La remarque est de M. G. Alichaut, Sainte-Beuve avant les Lundis, p. 294.
nière génération romantique ; les impuissants par excès d'analyse. Il a beau se convertir à la fin du volume, et devenir prêtre : c'est un dénouement, nous l'avons dit, postiche. Au fond, il n'a pas la foi ; il n'a que l'atmosphère de la foi \ Dans cette atmosphère catholique, comme dans une serre chaude, il cultive son péché, son vice : la volupté.
Il devrait avoir horreur de l'état misérable aux yeux du chrétien, dans lequel il se trouve tombé ; il a, en réalité, pour lui une secrète complaisance. Car les sermons, et les citations de l'Ecriture, et les passages de saint Martin ou de Port-Royal, et les invocations et les élancements mystiques ne doivent point, nous décevoir. Décidément, Sainte-Beuve est trop intelligent. Il a commencé à s'étudier pour se guérir ; et il a continué pour le plaisir de s'étudier, de se rendre compte à lui-même des origines de son anémie morale, des sources lointaines de sa faiblesse, des répercussions en son âme trop tendre des multiples influences subies. Il s'est trop bien expliqué quel il était ; et, pour se l'être expliqué, il s'est excusé d'abord, il s'est ensuite persuadé qu'il ne pouvait lutter efficacement contre sa nature même, contre ses instincts, contre tout ce qui est inné en lui, sans qu'il y soit pour rien. Et enfin, se prenant comme objet de ses méditations, il s'est aimé : il s'est trouvé plus riche en émotions subtiles, plus fécond en complexités captivantes, plus abondant en perplexités dramatiques, qu'il ne l'avait peut-être supposé ; il s'est complu à voir germer et grandir en lui les végétations luxuriantes et malsaines des passions, des désirs, des voluptés, des séductions tortueuses ;il a pris plaisir à contempler dans son âme la floraison des fleurs du mal ^.
M. Michaut a sans doute écrit « fleurs du mal » avec intention, en pensant à Baudelaire. Gomme celui-ci, en effet, devait se reconnaître dans les analyses de Volupté ! Il y retrouvait ses propres expériences de l'amour, sa propre conception de la femme, toutes les causes de son impuissance d'aimer.
1. Volupté, nouvelle édition, Paris, Charpenlier, 1912, p. 231-