‹ Charles BaudelaireChapitre 160 sur 257 · Crépet, page · texte numérisé non relu

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l'art et l'œuvre 261

De même que nous avons établi la généalogie romantique de Baudelaire, de même nous pouvons établir sa généalogie anglo-saxonne, et l'une est le complément de l'autre.

Le premier ancêtre, nous le retrouvons dans Hamlet. Hamlet est un raffiné, un artiste, un dandy, un « humouriste » amateur de paradoxes et de plaisanteries macabres. Analyste impitoyable de soi-même et des autres, il ne devient un homme d'action que pour venger son père ; et ses nerfs le soutiennent alors plus que son énergie. Jusqu'à la mort du roi légitime, il a pu vivre noblement, tranquillement, en dilettante, en humaniste, se vouer à l'art et à l'étude. Ses qualités dominantes : imagination, sensibilité, se sont développées à l'excès. Et voici que, subitement, fondent sur lui le malheur et le crime. La laideur de l'âme humaine lui est brutalement révélée. Représentez-vous l'effet de ces catastrophes sur une telle imagination, une telle sensibilité ; c'est . une tension nerveuse qui va conduire rapidement le prince Hamlet au dégoût, à la révolte, au désespoir, aux hallucinations et à la folie, au meurtre enfin et à la mort. Car il est un de ces héros shakespeariens que Taine définit ainsi : « L'imagination effrayante, la vélocité furieuse des idées multipliées et exubérantes, la passion déchaînée, précipitée dans la mort et dans le crime, les hallucinations, la folie, tous les ravao:es du délire lâché au travers de la volonté et

de la raison, voilà les forces et les fureurs qui les composent \ »

Notons cependant deux caractères par lesquels Hamlet diffère des autres héros shakespeariens et se révèle comme le prototype de l'homme moderne, du personnag'e romantique : cette déliquescence de l'individu par hypertrophie du cerveau et par excès d'analyse ; ce pessimisme qui, né d'un état d'esprit purement personnel, devient toute une doctrine. « Sa pensée habite déjà le cimetière ; pour cette philosophie désespérée, l'homme vrai, c'est le cadavre ^ »

Voilà pourquoi Hamlet devait impressionner si vivement les poètes romantiques. Gœthe, expliquant la psychologie de son Werther, écrit dans ses Mémoires:

Hamlet et ses monologues étaient comme des revenants qui ne cessaient de faire leur vacarme dans tous les jeunes esprits. Chacun savait par cœur les passages principaux et se plaisait à les réciter ; chacun croyait devoir affecter autant de mélancolie que le prince de Danemark, bien que nul d'entre nous n'eût vu apparaître de fantôme ou n'eût un père à venger ^.

C'est ainsi que l'ombre d'Hamlet passe très souvent entre les vers des Fleurs du Mal :

Contemplons à loisir cette caricature

Et cette ombre d'Hamlet imitant sa posture,

Le regard indécis et les cheveux au vent *...

1. Histoire de la, littérature anglaise, 2' édition, 1866, t. H, p. 233.

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