‹ Charles BaudelaireChapitre 164 sur 257 · Œuvres Posth., p · texte numérisé non relu

Œuvres Posth., p

joug de l'Etat, qui sont faits pour dominer, chacun dans son château, son navire ou sa colonie ; qui connaissent le spleen auquel ils n'échappent que par l'action, les voyages, les aventures et souvent l'orgie, et parfois la mort.

Voilà pourquoi le type de Satan, dans ce poème politique et puritain qu'est le Paradis perdu, devait frapJDer Baudelaire. Que ce dernier ait lu Milton, on peut facilement s'en convaincre ; on peut admettre aussi que Delacroix, nourri de grande poésie épique, ait comparé devant lui cette « épopée chrétienne » et déjà romantique, à la Divine Comédie, à l'Enéide, à l'Iliade *. Et sans doute Baudelaire et Delacroix portaient sur le Paradis perdu le même jugement que portera Taine ; « Ce qu'il y a de plus beau dans ce paradis, c'est l'enfer, et dans cette histoire de Dieu, le premier rôle est au diable ^ » Le Satan de Milton est le révolté dont la défaite est une victoire, d'abord parce qu'il se sent vaincu d'avance en s'attaquant à une puissance invincible et suprême : Dieu, la fatalité, la société ; ensuite parce qu'il ose se révolter quand même, enfin parce qu'il sauve du désastre son indépendance, sa liberté, son moi : « Qu'importe où je suis, si je suis toujours le même ! Mieux vaut régner dans l'Enfer que servir dans le Ciel \ » Si donc Baudelaire ne pouvait concevoir un type de beauté « où il n'y ait du malheur »,on

1. Rappelons ici le tableau de Delacroix. Milton soigné par ses filles.

2. Histoire de la Littérature anglaise, t. II, chap. 6, p. 505.

Page 1