‹ Charles BaudelaireChapitre 168 sur 257 · Ch. I, sir · texte numérisé non relu

Ch. I, sir

Tabsolu néant ; qui aspire à la foi perdue, car, s'il ne croit pas au ciel, il croit encore à l'enfer, — s'écrie : « Les tortures les plus aiguës qu'on puisse endurer sont un ravissement ineffable, comparées à ce vide affreux, à ce désert absolu de l'âme, à cet ennui d'un cœur inoccupé. » Mais, — et c'est là sa supériorité sur René que l'ennui accable, sur Baudelaire que le spleen obsède et damne, — il ajoute ; « Toutefois, dans une vie d'amour et d'agitation, j'ai échappé à l'ennui. »

Ecoutez maintenant Byron s'analyser lui-même en faisant le portrait moral de Lara :

Il y avait en lui un mépris vital de toute chose, comme s'il eût épuisé le malheur. Il demeurait sur la terre des vivants ; esprit errant, rejeté d'un autre monde, homme aux sombres pensées, qui se créait par goût des périls auxquels il échappait par hasard, mais échappait en vain, car pour son esprit leur souvenir était tout à la fois une source d'exaKation et de regrets. Avec une plus grande capacité d'amour qu'il n'en est accordé à leur naissance aux enfants de la terre, ses premiers réveé de vertu dépassèrent la réalité, et une virilité orageuse succéda à une jeunesse abusée. A la pensée que ses années s'étaient consumées dans la poursuite d'un fantôme, et que les facultés destinées à un plus digne emploi s'étaient gaspillées au hasard, il se livrait à d'amères réflexions sur sa vie désordonnée, sur ses passions ardentes dont le débordement furieux avait répandu la désolation sur sa carrière, et laissé ses sentiments les meilleurs en lutte avec eux-mêmes. Toutefois, trop fier encore et refusant de s'accuser lui-même, il appelait la nature à partager sa honte, et rejetait ses fautes sur cette enveloppe charnelle quelle a donnée à l'âme pour prison, aux vers pour nourriture, jusqu'à ce qu'enfin il en vînt à confondre le bien et le mal, et à prendre pour la volonté du destin les actes de sa propre volonté. Trop haute était son âme pour s'abaissera l'égoïsme commun ; il savait sacrifier parfois son intérêt à l'avantage d'autrui, non par pitié ni par devoir, mais par quelque étrange perversité de pensée qui le poussait avec un secret orgueil à exécuter ce que peu d'hommes eussent voulu tenter, et cette même impulsion, dans un moment de tentation, égarait aussi

l'art et l'œuvre 271

bien son esprit clans la voie du crime. Ainsi planait-il au-dessus ou retombait-il au-dessous du commun des hommes avec lesquels il se sentait condamné à vivre I Ainsi cherchait-il, par le bien ou par le mal, à se séparer de tous ceux dont il partageait la condition mortelle ! Cette condition, son âme Tabhorrait, car elle avait fixé son trône loin du monde, dans les régions de son choix. De là, regardant froidement passer à ses pieds le reste des humains, son sang coulait plus calme dans ses veines '.

Pour qui connaît, — et nous pensons maintenant les connaître, — la vie, les souffrances, les déceptions, les rêves, les révoltes de Baudelaire ; ce mélange de spiritualisme et de perversité, cet individualisme ombrag-eux, cette grandeur généreuse d'une âme, encore une fois « naturellement chrétienne », — un tel passage apporte la « preuve psychologique » de la filiation qui rattache au poète de Lara celui pour lequel la beauté virile devait contenir « quelque chose d'ardent et de triste, des besoins spirituels, des ambitions ténébreusement refoulées, l'idée d'une puissance grondante et sans emploi », enfin le mystère et le malheur '\

Le mystère et le malheur font la beauté de Manfred. Manfred, de tous les héros créés par Byron à son image, est le plus grand, le plus impressionnant, le plus vivant aujourd'hui encore. Il a pour lui la science et la force, l'intelligence et la volonté ; il a contre lui son destin — et lui-même : « Je n'ai pu fléchir ma nature, car il doit servir, celui qui veut commander ^ » Antipathique à la vie, incapable de s'encadrer dans la société des hommes,

Page 1