‹ Charles BaudelaireChapitre 17 sur 257 · P. Gautier · texte numérisé non relu

P. Gautier

l'homme et la pensée 43

Cet amour est un amour infernal :-

Je L'adore à l'égale de la route nocturne, O vase de tristesse, ô grande taciturne... Femme impure ! L'ennui rend ton âme cruelle ^.

Auprès d^elle, Baudelaire se sent comme dans un tombeau ; son amour le ronge comme des vers qui s'acharnent sur un cadavre. Ce qui l'attache à sa maîtresse, c'est l'habitude :

Infâme à qui je suis lié Comme le forçat à la chaîne,

Comme au jeu le joueur têtu, Comme à la bouteille l'ivrogne, Comme aux vermines la charogne "...

Elle est entrée dans son cœur « plaintif » comme un « coup de couteau » ; forte comme un troupeau de démons », de l'esprit humilié du poète elle est venue faire « son lit et son domaine "^ » ; en un mot, elle est bien le vampire de Baudelaire : elle lui donne constamment le sentiment de sa déchéance.

Mais il n'y a point que l'habitude, une habitude analogue à celle de l'ivrogne ou du fumeur, pour lier Baudelaire à Jeanne Duval comme un condamné à son pilori. En Jeanne Duval, il aime d'abord un souvenir, une évocation, une illusion : les pays lointains vers lesquels l'entraîne sans cesse sa nostalgie, l'Océan, l'Afrique et l'Asie, les Indes et les Iles, ce qu'il a vu durant son voyage, surtout ce qu'il

Page 1