‹ Charles BaudelaireChapitre 170 sur 257 · III · texte numérisé non relu

III

l'art et l'œuvre 273

et cherche en gémissant. Quand la porte est fermée. Dieu rentre par la fenêtre, dit un proverbe italien. Et cela nous ramène aux Fleurs du Mal ; car, influencé par Byron plus qu'on ne l'a jusqu'à présent reconnu, Baudelaire a du moins su faire ce que Torg'ueil de Manfred a, crainte de se démentir, refusé : en vers et en prose, dans son recueil comme dans les notes de ses journaux intimes, il a su prier.

Mais Baudelaire est encore inséparable d'un autre grand poète de langue anglaise : Edgar Poe.

L'édition de 1868-70 des Œuvres complètes, sur sept volumes, en compte trois réservés aux traductions d^Edgar Poe. Si Ton y ajoute ce qui concerne Poe dans les Œuvres posthumes et la correspondance, on voit que ces traductions et leurs commentaires représentent le tiers de ce que Baudelaire a produit durant les quelque vingt-cinq ans de sa vie d'écrivain. Sans doute, une telle statistique ne signifie pas grand'chose : elle nous amène simplement à nous demander : premièrement, comment notre poète a-t il connu et compris Poe ; secondement, quelle est la valeur et l'importance de ses traductions ; troisièmement, quelle influence Poe a-t-il exercée sur lui.

Et d'abord, comment, — l'expression n'est pas trop forte, — lui a-t-il été révélé ? Les premiers

contes de l'Américain commencèrent d'être traduits en France, isolément, à partir de 1846, dans des revues comme le Commerce^ — qui publia sous le titre de V Orang-Oiitang ^ le Meurtre de la rue Morgue^ — puis la Revue française et la Revue des Deux Mondes *. Baudelaire eut connaissance de ces traductions, et ce fut un coup de foudre.

Je puis vous marquer quelque chose de plus singulier et de presque incroyable, écrit-il à Armand Fraisse, rédacteur du Saliit public. En 1846 ou 1847, j'eus connaissance de quelques fragments d'Edgar Poe : j'éprouvai une commotion singulière. Ses œuvres complètes n'ayant été rassemblées qu'après sa mort, en une édition unique, j'eus la patience de me lier avec des Américains vivant à Paris, pour leur emprunter des collections de journaux qui avaient été dirigés par Edgar Poe. Et alors, je trouvai, croyez-moi si vous voulez, des poèmes et des nouvelles, dont j'avais eu la pensée, mais vague et confuse, mal ordonnée et que Poe avait su combiner et mener à la perfection 2 .

Ce fut, nous disent MM. Grépet, une véritable «possession ». Il ne pouvait plus penser qu'à Poe, parler que de Poe ; la gloire du conteur américain le souciait plus que la sienne propre. Il vouait à VVillis et à Maria Glemm, à l'apologiste et à « l'ange gardien » de son double d'outre-océan, une reconnaissance passionnée. A tout venant, où qu'il se trouvât, il s'enquérait si on avait lu son auteur, et parfois il entrait dans une véritable colère si on l'ignorait ^.

Le premier mouvement de Baudelaire ne pouvait être que de s'atteler à traduire Poe.

Il mit à ces traductions au moins autant de zèle, de scrupule artistique et d'amour qu'à ses propres œuvres. Il se replongea dans la littérature anglaise ;

Page 1