‹ Charles BaudelaireChapitre 182 sur 257 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

Il y a déjà dans cette pièce quelque contorsion, quelque préciosité. Mais voici à quelles fautes de goût peut conduire la recherche de la rime :

Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques... Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques, Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement '■.

Ce sont pourtant des exceptions . Le caractère de la rime chez Baudelaire est d'être suffisamment riche quant au son, sans devenir un joug pour le vers lui-même, l'inspiration, la pensée. Le poète tenait trop à l'expression exacte, au rythme, pour tolérer la tyrannie de la rime; il était en outre trop ennemi des contraintes et des règles absolues pour accepter des théories comme celles de Ténint ou de son camarade Banville.

Voici encore une autre raison : Baudelaire n'avait point le travail facile, son vocabulaire était restreint, pauvre par conséquent son arsenal de rimes. De là certaines faiblesses qu'il est juste de signaler en passant t rimes faibles, syllabes longues rimant avec des brèves, rimes normandes, rimes banales, mots de même nature. Cette dernière espèce de rimes est décidément un peu trop fréquente chez lui.

Seulement, ne commettons pas l'erreur d'évêJuer matériellement, d'après son poids de rimes, la poésie de Baudelaire. Ne séparons, ni la rime du vers, ni le vers de la pensée. Alors nous constaterons que beaucoup de rimes faibles en soi sont amenées naturellement par le sens et n'empêchent pas, au

l. Hymne à la beauté, XK.!.

l'art et l'œuvre 293

contraire, les vers d'être fort beaux. Par exemple ce quatrain des Bohémiens en voyage \ où toutes les rimes sont de même nature :

Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes Le long des chariots où les leurs sont blottis, Promenant sur le ciel des yeux appesantis Par le morne regret des chimères absentes.

Nocturne et taciturne sont deux rimes banales ; et pourtant ce distique est d'un très grand effet :

Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne, 0 vase de tristesse, ô grande taciturne -.

Ces deux rimes n'ont-elles pas quelque chose de vaste, de sombre et de mystérieux comme la nuit?

Romantiques et parnassiens ont proscrit l'inversion. Pour Ténint, c'est un défaut très grave ; pour Th. de Banville, il n'en faut jamais : « L'inversion sévit surtout aux époques où l'on ne sait plus rimer '. » Alais ni romantiques, ni parnassiens, pas même Banville, n'ont pu toujours mettre eux-mêmes leur théorie en pratique. La Harpe prétend, que l'inversion « est souvent le seul trait qui dilférencie les vers de la prose *. » Nous n'irons point jusque-là. Mais l'inversion a s&

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