‹ Charles BaudelaireChapitre 185 sur 257 · A ane Malabaraise, Suppl., II · texte numérisé non relu

A ane Malabaraise, Suppl., II

au delà des brumes parisiennes, voit frémir les silhouettes des cocotiers ; de même ceux-ci devaient être évoqués à la fin de la pièce, afin de prolonger la vision, afin de faire mieux rêver le lecteur. Intervertissez l'ordre, et vous ramenez la Malabaraise et le lecteur dans les brouillards. Vous supprimez l'effet de nostalgie, la sensation d'exil. Vous sacrifiez à Tordre logique une beauté. On peut être sûr que cette inversion est venue tout naturellement sous la plume du poète.

Ces inversions ne laissent pas de donner à la poésie de Baudelaire un certain ton classique, un peu désuet, qui a son charme. Ce ton, nous le retrouvons ailleurs. Quelque chose de la politesse ancien régime qu'il affectait, transparaît dans les Fleurs du Mal. Prenez le Jet cTeau \ qui est un chef-d'œuvre : vision de parc à la française, au clair de la lune, qui fest ici Phœbé ; vers d'élégie ou de romance xviii' siècle, comme ceux-ci :

Dans cette pose nonchalante Où t'a surprise le Plaisir...

Le vif éclair des voluptés...

Puis, elle s'épanche mourante, En un flot de triste langueur...

Le rythme même évoque ce Watteau dont le poète, dans ses Phares ^, fait l'égal des plus grands artistes.

l. Suppl., xxm.

■2. VI, str. 6.

l'art et l'œuvre 297

Même accent dans les pièces condamnées :

Hippolyte, cher cœur, que dis-tu de ces choses ^ ?

Ces évocations, si fréquentes et si'belles, d'îles lointaines, d'océans, de beaux navires :

Vois sur ces canaux

Dormir ces vaisseaux

Dont l'humeur est vagabonde ^ ; —

doivent quelque chose à l'exotisme du xvm' siècle : on pense à Bernardin de Saint-Pierre et Paul et Virginie^ au chevalier de Parny et à ses Chansons madécasses, au chevalier de Chateaubriand et à ses belles Floridiennes :

Je veux te raconter, ô molle enchanteresse ! Les diverses beautés qui parent ta jeunesse •*.

Gomme, après lui, son grand disciple Verlaine, Baudelaire a la nostalg-ie d'un âge où il aurait aimé vivre et dont il condense tout le parfum en quatre vers :

Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées, Où gît tout un fouillis de modes surannées^ Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher, Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché *.

Page 1