‹ Charles BaudelaireChapitre 187 sur 257 · lel « pièces condamnées », GXXXI · texte numérisé non relu

lel « pièces condamnées », GXXXI

césure nettement marquée après la sixiè me syllabe ; et, de l'un à l'autre, il n'y a jamais d'enjambement assez fort pour être qualifié de romantique. L'allure de la pièce est constamment celle d'une ode classique. Le ton rappelle Lamartine et, mieux encore, Racine paraphrasant les hymnes ou les psaumes, Corneille traduisant V Imitation de Jésus- Christ :

Dans le pain et le vin destinés à sa bouche

Ils mêlent de la cendre avec d'impurs crachats ;

Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche, •

Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas.

Les Femmes damnées comptent vingt-six stances, cent quatre vers. On y relève deux enjambements ordinaires, et cinq alexandrins dans lesquels la pause principale n'est point à l'hémistiche. Le ton est encore plus classique :

A la pâle clarté des lampes languissantes...

De ses yeux amortis les paresseuses larmes...

Delphine secouait sa crinière tragique...

Cours offrir un cœur vierge à ses cruels baisers...

Le sujet admis, — on ne saurait nier qu'il ne rentrât dans le plan des Fleurs du Mal, — il faut reconnaître que le poète, évitant le double écueil du réalisme et de la polissonnerie, lui a donné le style le plus convenable : le style tragique.

Rien ne rassasiera ce monstre gémissant

Et ne rafraîchira la soif de l'Euménide

Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang.

Et que de vers superbes, de puissantes images :

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Gomme un animal fort qui surveille une proie,

Après l'avoir d'abord marquée avec les dents...

Mes baisers sont légers comme ces éphémères

Qui caressent le soir les grands lacs transparents,..

Et le vent furibond de la concupiscence

Fait claquer voire chair ainsi qu'un vieux drapeau...

Les Femmes damnées font irrésistiblement penser à la Phèdre de Racine ; c'est le même fatalisme païen uni aux remords d'une âme chrétienne, janséniste :

Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

Nous aurions, pour notre part, inscrit en épigraphe à cette pièce :

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.

Nous avons déjà cité Racine : insistons sur le parallèle. On sait qu'une des caractéristiques de l'art racinien consiste en ces vers évocateurs d'immenses paysages, de perspectives infinies à travers le monde, le passé, fabuleux, le cœur humain: ce que M. Le Bidois appelle fort justement « le décor de la tragédie de Racine S>. Par exemple, dans Bérénice :

Dans l'Orient désert quel devint mon ennui !

Ou dans Phèdre :

Ariane aux rochers contant ses injustices. 1. La, vie dans les tragédies de Racine, Paris, 1901.

Ou encore :

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !

Nous trouvons des vers analogues dans Baudelaire, par exemple :

Les bûchers consacrés aux crimes maternels... Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre... Derrière les ennuis et les vastes chagrins... Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer... Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage... Je tcône dans l'azur comme un sphynx incompris... Je veis se dérouler des rivages heureux... Vaisseau favorisé par un grand aquilon... Mais la tristesse en moi monte comme la mer *...

On pourrait multiplier les exemples, car les Fleurs du Mal sont pleines de ces vers isolés, évocateurs, qui portent en eux leur beauté propre, et se gravent dans la mémoire comme des tableaux, des paysages ou de la musique. Bornons-nous à constater que, tel Racine, Baudelaire nous procure la sensation de l'infini à l'aide uniquement des mots les plus simples et les plus harmonieux. Rien n'est plus loin du verbalisme romantique, du vers parnassien surchargé d'histoire et d'archéologie ; en un mot, rien n'est plus classique.

1. Bénédiction, I ; Elévation, III : Les Phares, VI : L'homme et la mer, XIV ; La Beauté, XVII ; Parfum exotique, XXII ; XXXI K ; Causerie, LV. M. Alauclair fait une constatation analogue dans son Charles Baudelaire, 1917, cli. VI, p. 89-90, en notant qu'on trouve chez B. comme chez les classiques beaucoup de ces << vers isolés ayant la plénitude d'un axiome. »

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Ce n'est point une digression que de révéler ici un procédé de composition familier à Baudelaire. Il consiste à transposer en vers un thème déjà traité en prose, ou réciproquement. Quatorze pièces des Fleurs du Mal se retrouvent ainsi dans le Spleen de Paris \ deux dans les Paradis artificiels ^.

Ce procédé, qui rappelle celui d'André Chénier et de Racine, nous permet de constater comment Baudelaire travaillait, avec quelle lenteur et quelle précision de bon ouvrier classique, avec quelle méfiance à l'égard de l'improvisation ou plutôt de la facilité romantique. M. Dérieux ", dans sa substantielle brochure, a comparé minutieusement X'Invitatioîi au voyage au poème en prose qui porte le même titre *, et VAme du vin aux pages correspondantes des Paradis artificiels. Nous avons indiqué déjà, en passant, les transformations que subissent certains morceaux du Splee7i de Paris lorsqu'ils passent dans les Tableaux parisiens. Bornons-nous ici, comme exemple, au Vin des chiffonniers.

« Le voici qui, à la clarté sombre des réverbères tourmentés par le vent de la nuit, remonte une des longues rues tortueuses et peuplées de petits ménages de la montagne Sainte-Geneviève. Il est revêtu de son chdle d'osier avec son numéro sept. »

Le poète commence par éliminer les détails trop précis. Il garde, en revanche, l'image du réverbère, mais remplace la « clarté sombre » par la « clarté

1. Voir les concordances à la fin de l'éd. van Bever, Grès, 1917.

2. L'âme du vin, GIV, et Paradis, p. 279 s. ; le Vin des chiffonniers, GV, et P. p. 282 s,

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