Fleurs, LUI ; Spleen, p. 72 s
rouge », qui est plus exacte et fait tache de couleur dans Tobscurité :
Souvent, à la clarté rouge d'un réverbère Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre, Au cœur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux Où l'humanité grouille en ferments orageux...
Ces deux derniers ne sont pas des meilleurs ; mais on voit que Baudelaire a voulu évoquer la vie mystérieuse de Paris en éliminant toute précision topographique. Déjà le poème commence à tourner à la vision.
Il arrive hochant la tète et buttant sur les pavés, comme les jeunes poètes qui passent toutes leurs journées à errer et à chercher des rimes '■. Il parle tout seul ; il verse son âme dans l'air froid et ténébreux de la nuit. C'est un monologue splendide à faire prendre en pitié les tragédies les plus lyriques.
La première phrase de prose se condense en deux vers :
\ On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête, Buttant, et se cognant aux murs comme un poète...
La seconde phrase, pourtant si belle : « il verse son âme dans l'air froid et ténébreux de la nuit », tombe, et la strophe se termine ainsi :
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets, Epanche tout son cœur en glorieux projets...
<i En avant! marche! division, tête, armée ! «Exactementcomme Bonaparte agonisant à Sainte-Hélène ! Il paraît que le numéro sept s'est changé en sceptre de fer, et le chàle d'osier en manteau impérial. Maintenant il complimente son armée. La bataille est
1. ... Trébuchant sur les mots comme sur les piavés. Le soleil,
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gagnée, mais la journée a été chaude. Il passe à cheval sous des arcs de triomphe. Son cœur est heureux. Il écoute avec délire les acclamations d'un monde enthousiaste. Tout à l'heure il va dicter un code supérieur à tous les codes connus. 11 jure solennellement qu'il rendra ses peuples heureux. La misère et le vice ont disparu de l'humanité !
Et cependant il aie dos et les reins écorchés par le poids de sa hotte. Il est harcelé de chagrins de ménage. Il est moulu par quarante ans de travail et de courses. L'âge le tourmente...
Quatre stances jaillissent de ce long passage. Baudelaire, tout en reprenant les idées et lès images, les place dans un ordre nouveau, pour aboutir à révocation précisée, développée, de l'Empereur victorieux :
Il prête des serments, dicte des lois sublimes, Terrasse les méchants, relève les victimes, Et sous le firmament comme un dais suspendu S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.
Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage, Moulus par le travail et tourmentés par l'âge, Ereintés et pliant sous un tas de débris, Vomissement confus de l'énorme Paris,
Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles, Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles. Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux. Les bannières, le's fleurs et les arcs triomphaux
Se dressent devant eux, solennelle magie ! Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie Des clairons, du soleil, des cris et du tambour, Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour !
Mais le vin, comme un Pactole nouveau, roule à travers l'humanité languissante un or intellectuel. Comme les bons rois, il règne par ses services et chante ses exploits par le gosier de ses sujets,
Stance correspondante (F « or inteUectuel » heureusement a disparu) :
C'est ainsi qu'à travers rHumanité frivole Le vin rouie de l'or, éblouissant Pactole...
L'image est usée ; mais « éblouissant Pactole » vaut mieux que « nouveau Pactole » ; en revanche, « Humanité frivole » est une cheville, « humanité languissante » semble plus juste.
Par le gosier de l'homme il chante ses exploits Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.
Enfin, Baudelaire conclut par ces quatre vers dont le dernier est magnifique ; on le dirait inspiré de la poésie grecque :
Pour noyer la rancœur et bercer l'indolence De tous ces vieux maudits qui meurent en silence, Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ; L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil ! -
Ce qui frappe à la lecture des Fleurs du Mal, c*est le nombre des sonnets. Ici encore, Baudelaire subit l'influence de ses contemporains. On sait qu'à partir de 184.0 le sonnet est remis en honneur, d'abord par Sainte-Beuve, puis par Banville et Soulary. Il va devenir la forme favorite des parnassiens. Or, dans la première édition des Fleurs du Mat, on trouve déjà, sur cent pièces, quarante-
1. Pour' une comparaison plus minutieuse entre la proce et les vers, cf. les variantes de l'éd. van Bever, 401 s.
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quatre sonnets. Mais on constate tout de suite que la plupart sont irrég"uliers, « libertins » comme on aurait dit au xvii** siècle.
Baudelaire, comme Edgar Poe, n'aimait pas les grands poèmes ; il leur préférait les pièces courtes, concentrées, capables de produire un efîet d'intensité d'autant plus profond et durable. D'autre part, il était trop indiscipliné pour s'astreindre à des formes rigides, à des règles strictes : il cherchait au contraire des rythmes souples où introduire l'irrégulier dans le régulier, le manque de correspondance dans la symétrie. De là ses préférences pour le sonnet à cause de sa brièveté, mais pour lie sonnet « libertin ».
Car les sonnets de Baudelaire sont essentiellement lyriques. Or, le lyrisme, c'est-à-dire l'expression d'une émotion personnelle, s'il peut gagner en force à se condenser en quatorze vers, ne saurait se plier impunément à des formules quasi mécaniques. L'habileté ne triomphe qu'au détriment de l'inspiration. Voilà pourquoi, dans les Fleurs du Mal, nous ne découvrons que quatre sonnets absolument réguliers '. Les deux plus beaux sonnets du recueil, Beauté, Coi^espondances , sont tout à fait irréguliers ^Notons encore deux sonnets liétérométriques, un sonnet renversé, un autre enfin dont les tercets sont enclavés dans les quatrains : ce ne sont pas autre chose que de petites pièces lyriques \
1. Parfum exotique, XXII ; Sed non satiata, XXVI ; Le possédé, XX.XVII ; La lune offensée, Suppl. XV.