LE CARACTÈRE PLASTIQUE
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent:
Ce vers, si profond, si mystérieux sous la simplicité des mots, la clarté toute classique de la forme, définit l'art de Baudelaire. Nous avons vu ce que cet art a précisément de classique ; mais ce n'est qu'un aspect. Essayons d'analyser maintenant son caractère plastique, le sens visuel dont il témoigne chez le poète..
Auparavant, relisons encore le sonnet Correspondances. Il précise, en effet, les sensations nouvelles introduites par Baudelaire dans la poésie française : celles du goûj^ celles de l'odorat. C'est là le « frisson » que Victor Hugo le félicitait d'avoir découvert ; et c'est en outre la seule qualité, ou à
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peu près, que ses détracteurs, par exemple Brunetière, condescendaient à lui reconnaître, au temps où l'on ne voulait à tout prix voir en lui qu'un mystificateur dépravé. Encore Brunetière se plaisait-il à constater que Todorat, de tous les sens humains, est le plus animal : « le seul dont les plaisirs n'aient jamais en soi rien d'intellectuel, le plus grossier par conséquent, et, pour cette raison peutêtre, le seul dont aucun poète, avant Baudelaire, ne se fût avisé de se faire un art, une « manière », ou un procédé \ »
Les sensations du goût et de l'odorat, les parfums surtout plongent, en effet, le poète dans une sorte d'extase. Il lui suffît d'ouvrir
un coffret venu de l'Orient Dont la serrure grince et rechigne en criant, Ou dans une maison déserte quelque armoire Pleine de l'acre odeur des temps, poudreuse et noire,
pour que le « souvenir enivrant » se mette à voltiger dans l'air troublé ; pour que mille pensers s'éveillent, « chrysalides funèbres », et prennent leur essor,
Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or ;
pour que, « Lazare odorant déchirant son suaire », le vertige le saisisse et le presse
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains '.