‹ Charles BaudelaireChapitre 192 sur 257 · Le Flacon, XLVIII · texte numérisé non relu

Le Flacon, XLVIII

C'est en .respirant la toison moire de sa maîtresse, que le poète retrouve la sensation de s'embarquer pour l'Asie langoureuse et la brûlante Afrique ;

Sur les bords duvetés de vos mèches tordues Je m'enivre ardemment des senteurs confondues De rhuile de coco, du musc et du goudron '■,.

C'est par l'odeur qu'il évoque les souvenirs d'amour et les beaux pays inconnus, qu'il échappe aux laideurs du monde moderne, qu'il oublie ses propres souffrances. Par l'odeur, et aussi par le goût ;

Comme un flot grossi par la fonte

Des glaciers grondants, Quand l'eau de ta bouche remonte

Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de Bohême,

Amer et vainqueur, Un ciel liquide qui parsème

D'étoiles mon cœur - !

C'est également par l'odeur qu'il arrive à nous donner d'une manière si intense, si effrayante, le sentiment de la mort, de la destruction :

Ainsi, quand je serai perdu dons la mémoire Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire Quand on m'aura jeté, vieux flacon désolé, Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,

Je serai ton cercueil, aimable pestilence!

Le démon de ta force et de ta virulence,

Cher poison préparé par les anges! liqueur

Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon cœur ' !

1. La chevelure, XXIII. Cf. Un hémisphère dans une chevelure, 'Spleen de Parts, 69 s.

Page 1