‹ Charles BaudelaireChapitre 20 sur 257 · Crépet · texte numérisé non relu

Crépet

toute l'analyse à laquelle nous venons de procéder. Elle a d'ailleurs la beauté d'un poème.

Baudelaire consent à sacrifier sa passion, ses désirs ; il consent à ne rien demander pour lui, pourvu que Marie daigne lui permettre de la revoir, car elle est son salut dans le malheur, sa consolatrice dans l'affliction, le suprême refuge, la condition même de son relèvement moral. Et la lettre s'achève ainsi, en hymne et en prière ;

Revenez, je vous le demande à genoux : je ne vous dis pas que vous me trouverez sans amour ; mais cependant vous ne pourrez empêcher mon esprit d'errer autour de vos bras, de vos si belles mains, de vos yeux où toute votre vie réside, de toute votre adorable personne charnelle ; non, je sais que vous ne le pourrez pas ; mais soyez tranquille, vous êtes pour moi un objet de culte, et il m'est impossible de vous souiller ; je vous verrai toujours aussi radieuse qu'avant. Toute votre personne est si bonne, si belle, et si douce à respirer ! Vous êtes pour moi la vie et le mouvement, non pas précisément autant à cause de lia rapidité de vos gestes et du côté violent de votre nature, qu'à cause de vos yeux, qui ne peuvent inspirer au poète qu'un amour immortel. Comment vous exprimer à quel point je les aime, vos yeux, et combien j'apprécie votre beauté ? Elle contient deux grâces contradictoires et qui, chez vous, ne se contredisent pas, c'est la grâce de l'enfant et celle de la femme. Oh! croyez-moi, je vous le dis du fond du cœur : vous êtes une adorable créature, et je vous aime bien profondément. C'est un sentiment vertueux qui me lie à jamais à vous. En dépit de votre volonté, vous serez désormais mon talisman et ma force. Je vous aime, Marie, c'est indéniable; mais l'amour que je ressens pour vous, est celui du chrétien pour son Dieu; aussi ne donnez jamais un nom terrestre, et si souvent honteux, à ce culte incorporel et mystérieux, à cette suave et chaste attraction qui unit mon âme à la vôtre, en dépit de votre volonté. Ce serait un sacrilège. — J'étais mort, vous m'avez fait renaître. Oh! vous ne savez pas tout ce que je vous dois ! J'ai puisé dans votre regard d'ange des joies ignorées ; vos yeux m'ont initié au bonheur de l'âme, dans tout ce qu'il a de plus parfait, de plus délicat. Désormais, vous êtes mon unique reine, ma passion et ma beauté ; vous êtes la pdrtie de moi-même qu'une essence spirituelle a formée.

l'homme et la pensée 47

Par vous, Marie, je serai Cort et p-and. Gomme Pélrarque, j'immortaliserai ma Laure. Soyez mon Ange Gardien, ma Musc et ma Madone, et conduisez-moi dans la routa du Beau '.

Comment oserait-on mettre en doute la sincérité de cette déclaration ingénue et mystique ? C'est i Tadolescent réveillé qui parle. Et cet adolescent;' a gardé, sinon la foi, du moins toute la sensibilité catholique.

Ce qu'il avait cru trouver dans Marie, ce qu'il avait espéré obtenir d'elle, il crut le retrouver et l'obtint de la belle M""" Sabatier.

M"" Savatier « pour plus de coquetterie M""" Sabatier"^ », n'était pas, tant s'en faut, l'ange de pureté, l'esprit, la madone que se figurait Baudelaire ■'. C'était une bourgeoise intelligente, bien douée, bonne, mais surtout extrêmement belle : d'une beauté imposante et classique. « Elle était assez grande et de belles proportions, nous révèle M"° Judith Gautier, avec des attaches très fines et des mains charmantes. Ses cheveux, très soyeux, d'un châtain doré, s'arrangeaient comme d'eux-mêmes en riches ondes semées de reflets. Elle avait le teint clair et uni, les traits réguliers avec quelque chose

1. Lettres, 43-i4 ; cf. le .<onnel XLII dont voici le dernier tercet :

Je suis belle et j'ordonne Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau ; Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone.

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