‹ Charles BaudelaireChapitre 21 sur 257 · F. Gautier, article cité, p · texte numérisé non relu

F. Gautier, article cité, p

3. Cf. Léon Séché : La jeunesse dorée sous Louis-Philippe, Paris, 1910, 277 s.

de mutin et de spirituel, la bouche petite et rieuse. Son air triomphant mettait autour d'elle comme de la lumière et du bonheur. » Pourtant, lorsqu'elle n'était pas dans ses bons jours, une certaine vulgarité se dégageait de toute sa personne physique et morale : « Une grosse nature avec un entrain trivial, bas, populacier. On pourrait la définir, cette belle femme un peu canaille, « une vivandière de faunes. » C'est le témoignage bref et cruel des Concourt \

M"° Sabatier était une de ces femmes auxquelles une situation sociale un peu inférieure, un peu suspecte, — elle était entretenue par un riche banquier au nom très israélite, — ne permet de réunir dans leur salon que des écrivains et des artistes. Mais le sien, fort coté, était certainement, le plus intellectuel du second Empire ; on y rencontrait Dumas père, Feydau, Théophile Gautier, Meissonnier, Musset, Flaubert, Bouilhet, Maxime du Camp et le sculpteur Clésinger à qui M"' Sabatier avait servi de modèle pour son marbre : la Femme piquée par un serpent, exposé au salon de 1848. M"" Sabatier était faite d'ailleurs pour inspirer les artistes : on connait son portrait par Ricard, la Fcjnme au chien. Elle même peignait agréablement. Son salon, sa beauté, les œuvres qu'elle inspira, la rendirent très vite célèbre. Elle savait d'ailleurs très bien diriger une conversation ; « De l'œil et du sourire, elle encourageait ce tournoi de paroles et y jetait, de temps en temps, son

1. M""» Judith Gautier, Le second rang du collier ; Journal des Goncourt, 11 avril 1864 : cités par Crépet, p. 115.

l'homme et la pensée 49

mot, tantôt railleur, tantôt approbatif, et la lutte recommençait de plus belle '. »

Baudelaire avait rencontré M"" Sabatier à l'hôtel Pimodan, chez Fernand Boissard. Elle avait fait tout de suite sur lui une impression profonde, d'autant plus profonde que Baudelaire n'avait fréquenté jusqu'alors que des filles. Il put la comparer à loisir avec Jeanne Duval. Le résultat de cette comparaison, à un moment où Baudelaire était en pleine crise sentimentale, où il cherchait une rédemptrice, fut qu'il se prit pour M""^ Sabatier de la même passion véritablement ardente et dépourvue dégoïsme qu'il venait d'éprouver pour Marie. L'idéal qu'il cherchait, c'est en M™® Sabatier qu'il crut soudainement le découvrir : idéal physique, c'est-à-dire une beauté calme, blanche, classique, apaisante ; idéal d'éducation, d'élégance ; idéal d'intelligence enfin. Tout ce dont il avait été sevré dans ses amours de hasard, M'"* Sabatier le possédait. Aussi Baudelaire se tourna-t-il vers elle comme un mendiant vers une reine.

Cette expression n'est point exagérée. L'amour du poète pour sa nouvelle idole^ fut un amour mystique, un culte, une religion. Toute sa na'iveté, toute son inexpérience s'y révèle. Il se comporte envers elle comme un collégien : durant cinq années, il lui adresse des lettres anonymes et des vers ; seulement, ce sont des vers de Baudelaire. Cette correspondance débute le 9 décembre 1852 par un billet dont il déguise l'écriture : « Les sentiments

1. Th. Gautier, préface des Fleurs du Mal, p. 8-9, t. I de Œuvres complètes de Baudelaire).

profonds ont une pudeur qui ne veut pas être violée. L^absence de signature n'est-elle pas vm symptôme de cette invinciJDle pudeur ' ? » A ce premier message il joint les stances « A celle qui est trop gaie », une des pièces condamnées de son recueil ^; on y retrouve toute l'impertinence que seuls, quand ils osent et se risquent à distance, les timides sont capables d'avoir.

De Versailles, le 3 mai 1853, nouveaux vers :

Ange plein de gaîté, connaissez-vous l'angoisse "?

La lettre, toujours anonyme, du 9 mai 1853, commente cet envoi :

Je suis égoïste comme les enfants et les malades. Je pense aux personnes aimées, quand je souffre. Généralement, je pense à vous en vers, et, quand les vers sont faits, je ne sais pas résister à l'envie de les faire voir à la personne qui en est l'objet. — En même temps, je me cache, comme quelqu'un qui a une peur extrême du ridicule *.

A cette date, d'ailleurs, Baudelaire fréquentait déjà M"' Sabatier ; en la reconduisant une nuit, après une fête, il eut l'occasion d'échanger avec elle des confidences mélancoliques ^ :

Une fois, une seule, aimable et douce femme,

A mon bras votre bras poli S'appuya...

II était tard ; ainsi qu'une médaille neuve

La pleine lune s'étalait, Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,

Sur Paris dormant ruisselait.

Page 1