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POÈMES EN PROSE, ESSAIS

Longtemps on n'a vu dans Baudelaire que Lauteur des Fleurs du Mal. Beaucoup ne le connaissent que par ce livre et, trop souvent encore, par ce titre. Ainsi Ton a fait tort au prosateur qui vaut parfois le poète.

La prose de Baudelaire est tout à fait classique. - Même dans le Spleen de Paris, on ne trouve pas ce rythme voulu, cherché, ce rythme de vers libres, ce lyrisme sonore qui est souverain chez Chateaubriand et dont on a tant abusé depuis. On ne trouve pas non plus ces truculences, ces morceaux de bravoure, ces descriptions brillantes surchargées de mots étranges et d'épithètes, qui nous agacent tant dans Gautier, à commencer par la préface des Fleurs du Mal. Dans sa critique d*art, rien ne sent Fatelier. En aucune manière donc il n'est le précurseur de 1' « écriture artiste ». La prose de Baudelaire s'impose à l'admiration par deux caractères : la simplicité, la pureté ; comme la pensée de Baudelaire prosateur s'impose par l'intuition, l'analyse pénétrante et les idées générales, — par

la haute raison, le bon sens, aussi bien que par l'imagination, la sensibilité.

On retrouve donc dans le prosateur le poète ; mais on y découvre l'essayiste, le critique littéraire, musical, et surtout le critique d'art ; enfin l'esthéticien doublé d'un moraliste. C'est ce que — nous allons tenter de faire voir à nos lecteurs au cours de ces deux derniers chapitres.

Quant aux antériorités de Baudelaire prosateur, c'est au xviii^ et au xvii' siècle qu'elles remontent. Il s'apparente par certains côtés à Diderot, mais surtout à La Bruyère, à La Rochefoucauld, à M°"° de Lafayette, à Pascal : en un mot, à la grande lignée des moralistes et des psychologues classiques.

Nous serons bref sur les poèmes en prose du Spleen de Paris. Nous les avons mis à leur place, dans l'ensemble de l'œuvre poétique, comme les compléments indispensables des Fleurs du Mal. Nous en avons déjà montré le trait le plus saillant : cette poésie parisienne, cette poésie des humbles dont Baudelaire est un des créateurs. Mais ces poèmes valent aussi, toujours comme compléments des Fleurs du Mal, par ce qu'ils offrent de personnel, par ce qu'ils nous révèlent sur la vie intime, intérieure, du poète. Ils valent enfin par leur fantaisie, leur humour à fond de tristesse et d'amertume, où il nous semble bien retrouver l'influence des Anglais et d'Edgar Poe, mais où se révèle surtout,

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sous l'ironie voulue du dandy, une âme hautaine et tendre, parce qu'elle est timide, orgueilleuse et solitaire.

Dans sa préface-dédicace à son ami Arsène Houssaye, Baudelaire confesse que l'idée d'écrire ses poèmes en prose lui est venue après avoir lu, «pour la vingtième fois au moins '■ », Gaspard de la Nuit d'Aloysius Bertrand. Or, comme il arrive toujours chez les personnalités fortes auxquelles une œuvre de second ordre peut donner Timpulsion, mais qui s'écartent tout de suite, en le dépassant, de ce quelles croient leur modèle, Baudelaire a créé quelque chose d'absolument original. D'abord, il échappait pour un temps à la contrainte du vers pour réaliser une forme nouvelle : « Quel est celui de nous qui n a pas, dans ses jours d'ambition, rêvé le miracle d'une prose poétique, musicale sa7is ^' rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ' ? » Et cela signifie, d'une part, que Baudelaire entend par poème en prose, non pas une prose rythmée, mais des thèmes lyriques traités en prose : il avait une sainte horreur des confusions ; d'autre part, qu'il y a dans ce livre un journal intime où le moi ne s'étale point directement, où le cœur n'est point « mis à nu » sans pudeur, mais où la

1. P. 2 de l'éd. van Bever, Paris, Grès, 1917. Cf. la 4« éd. de Ga.spa.rd de la Nuit, Paris, Mercure de France, 1915 : il n'y a guère de ressemblances entre le Spleen de Paris et ces « fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot », plus proches de Th. Gautier que de Baudelaire.

confession et la rêverie prennent une forme tout à fait symbolique. Les poèmes en prose sont nés de Paris, « de la fréquentation des villes énormes, du croisement de leurs innombrables rapports ; » ils expriment « dans une prose lyrique toutes les désolantes suggestions que ce cri (le cri strident du vitrier), envoie jusqu'aux mansardes, à travers les plus hautes brumes de la rue \ » Ils sont enfin le cahier d'esquisses des Fleurs du Mal : on y retrouve, en effet, les thèmes de V Examen de minuit, des Petites vieilles, de VHorloge, du Parfum exotique, de la Chevelure, de V Invitation au voyage \ pour ne citer que ceux-là ; thèmes traités plus directement, d'une manière plus intime, que dans le recueil où le poète officie.

Nous voulons tout de même citer un ou deux exemples de cette prose qui, sans artifices, ni sonorités voulues, ni complications verbales, arrive à nous donner, avec moins d'ampleur peut-être, mais autant de profondeur, la même impression nostalgique d'infini que la plus belle prose de Chateaubriand. Voici les quelques lignes du Port :

Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L'ampleur du ciel, l'architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires,

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