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Les bienfaits de la lune

3. Crépet, 74-75. Il l'aul joindre à la Fanfarlo, une autre nouvelle : le Jeune Enchanteur, en feuilleton dans le Corsaire-Satan. 20, 21 et 22 février 1846. On y trouve quelques descriptions remarquables, cf. Crépet, 72-73.

4. La Fanfarlo, avec neuf dessins de Baudelaire, Paris, éd. de la Sirène, 1918.

Ce que nous déeouvroiis de plus intéressant dans ces quelques pages, c^est encore et toujours Baudelaire lui-même. Il s'est décrit sous les traits de Samuel Cramer, son héros. Physiquement d'abord, " avec « son front trop haut, ses cheveux en forêt « vierge et son nez de priseur » ; avec sa voix « tantôt brutale comme un chiffre, tantôt délicate « et parfumée comme une fleur ou un sachet ' ». Moralement surtout : « Avec ce diable d'homme, ■ « le grand problème est toujours de savoir où le « comédien commence \ » Samuel Cramer a le goût de l'artificiel. « Il aimera toujours le rouge « et la céruse, le chrysocale et les oripeaux de « toute sorte. Il repeindrait volontiers les arbres « et le ciel, et si Dieu lui avait confié le plan de « la nature, il l'aurait peut-être gâté '. » Tour à tour athée ou dévot, capable d'envoyer le même jour un sonnet mystique à une maîtresse, et à une autre « un ragoût de galanteries pimentées à faire « venir le sang au palais le moins novice '' », il souffre d'une imagination dépravée et l'amour chez lui est moins « une affaire des sens que du raison- ■ « nement » : « C'était surtout l'admiration et l'ap- « petit du beau '. » Cependant, « à défaut de cœur, « Samuel avait l'intelligence noble, et, au lieu « d'ingratitude, la jouissance avait engendré chez « lui ce contentement savoureux, cette rêverie « sensuelle, qui vaut peut-être mieux que l'amour

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« comme l'entend le vulgaire '. » Cramer est un bon garçon qui a le défaut de s'analyser à l'excès et de cacher son visage à tout propos derrière un masque de dandy froid et ironique : « C'est par « désespoir de ne pouvoir être nobles et beaux « suivant les moyens naturels, que nous nous som- « mes si bizarrement fardé le visage. Nous nous « sommes tellement appliqués à sophistiquer notre « cœur, nous avons tant abusé du microscope pour « étudier les hideuses excroissances et les hon- « teuses verrues dont il est couvert, et que nous « grossissons à plaisir, qu'il est impossible que « nous parlions le langage des autres hommes. Ils « vivent pour vivre, et nous, hélas ! nous vivons « pour savoir. Tout le mystère est là. L'âge ne « change que la voix et n'abolit que les cheveux « et les dents ; nous avons altéré l'accent de la « nature, nous avons extirpé une à une les pudeurs « virginales dont était hérissé notre intérieur d'hon- « nête homme. Nous avons psychologisé comme' « les fous, qui augmentent leur folie en s'efforçant' « de la comprendre. Les années n'infirment que les « membres, et nous avons déformé les passions -. » Retenons cette confession : elle procède, et d'un esprit lucide, et d'une volonté faible. C'est tout Baudelaire qui vient confirmer ici notre jugement sur lui.

Si le Spleen de Paris fait la transition entre les Fleurs du Mal et la prose, les Paradis artificiels^ tout en gardant parfois une allure de poème, nous mènent, par l'analyse, à la critique.

C'est, à nos yeux, l'œuvre où la prose de Baudelaire est la plus constamment parfaite. Nous tenons donc pour un grand livre cet ouvrage où beaucoup n'ont voulu voir, ne voient peut-être encore, qu'un produit de dégénérescence, de perversité. Combien ils se trompent ! ce livre est un livre sain. Analysant les divers effets du haschisch, du vin, de l'opium, avec une pénétration presque effrayante ; celle d'un homme qui a pratiqué ces excitants, y a cherché un remède à ses douleurs physiques, une évasion dans le rêve et l'infini,— Baudelaire, loin de dissim.uler le péril physique et moral de telles expériences et la dépression des lendemains, y insiste au contraire. Peut-on avoir envie de fumer de l'opium, lorsque, d'après Thomas de Quincey, il nous décrit ce cauchemar :

Le rêve commençait par une musique que j'entends souvent dans mes rêves, une musique préparatoire, propre à réveiller l'esprit et à le tenir en suspens ; une musique semblable à l'ouverture du service de couronnement, et qui, comme celle-ci, donnait l'impression d'une vaste marche, d'une défilade infinie de cavalerie et d'un piétinement d'armées innombrables... Quelque part, je ne sais pas où, — d'une manière ou d'une autre, je ne savais pas comment, — par n'importe quels êtres, je ne les connaissais pas, — une bataille, une lutte était livrée, — une agonie était subie, — qui se développait comme un grand drame ou un morceau de musique ; — et la sympathie que j'en res-

scntai me devenait un supplice à cause de mon incertitude du lieu, de la cause, de la nature et du résultat possible de l'affaire... Plus profondément ({ue jamais n'est descendu le plomb de /asonda, je gisais immobile et inerte. Alors, comme un chœur, la passion prenait un son plus profond... Puis arrivait de soudaines alarmes ; çà et là des pas précipités ; des épouvantes de fugitifs innombrables. Je ne savais pas s'ils venaient de la bonne cause ou de la mauvaise... et à la fin, avec le sentiment que tout était perdu, paraissaient des formes de femmes, des visages que j'aurais voulu reconnaître, au prix du monde entier, et que je ne pouvais entrevoir qu'un seul instant ; — et puis dos mains crispées, des séparations à déchirer le cœur ; '■ — et puis des adieux éternels ! et avec un soupir comme celui que soupirèrent les cavernes de l'enfer..., le son était répercuté : Adieux éternels ! et puis, et puis encore, d'écho en écho, répercuté. — Adieux éternels I

Et je m'éveillais avec des convulsions, et je criais à haute voix : Non ! je ne veux plus dormir * !

Et Baudelaire lui-même nous avertit : « J'avouerai que les poisons excitants me semblent non seulement un des plus terribles et des plus sûrs moyens dont dispose l'Esprit des Ténèbres pour enrôler et asservir la déplorable humanité, mais même une de ses incorporations les plus parfaites \ » Et il y a le lendemain, « le terrible lendemain ! tous les organes relâchés, fatigués, les nerfs détendus^ les titillantes envies de pleurer, l'impossibilité de s'appliquer à un travail suivi ' ».Et c'est la condamnation définitive : l'homme qui, pour échapper à la vie, a fait usage du haschisch ou de l'opium, est condamné à souffrir de « la disproportion entre ses merveilleuses facultés, acquises instantanément par un pacte satanique, et le milieu où, commme créature de Dieu, il est condamné à vivre... En effet, tout

1. Ed. les « Maîtres du livre », Paris, Crè.-i, i9l7, Un mangeur d'opium, ch. IV. Tortures de l'opinr.i, p. 205-207.

homme qui n'accepte pas les conditions de la vie, vend son âme... L'homme a voulu être Dieu, et bientôt le voilà, en vertu d'une loi morale incontrôlable, tombé plus bas que sa nature réelle \ » C'est le châtiment de lorgueil, de la faiblesse, de l'individualisme poussé jusqu'à vouloir sortir artificiellement de la vie. Car ces « paradis artificiels » sont de très réels enfers.

Les Paradis artificiels ont donc, comme toutes les œuvres de Baudelaire, un caractère très personnel. On y sent une confession de l'auteur. C'est lui-même qu'il nous décrit, lorsqu'il nous analyse le type d'homme le mieux prédisposé à subir les etfets du haschisch : « Un tempérament moitié nerveux, moitié bilieux. ..un esprit cultivé, exercé aux études de la forme et de la couleur ; un cœur tendre, fatigué par le malheur, mais encore prêt au rajeunissement ; nous irons, si vous le voulez bien, jusqu'à admettre des fautes anciennes, et, ce qui doit en résulter dans une nature facilement excitable, sinon des remords positifs, du moins le regret du temps profané et mal rempli '. » Si donc il a cédé à la tentation, c'est pour sentir s'exalter son amour d'artiste pour la forme et la couleur, son mysticisme, sa puissance d'évoquer des paysages, la bonté de son cœur, sa sensualité, son besoin d'affection, tout ce que la vie ne lui a pas donné, du moins trop incomplètement donné.

Il y a des parties lyriques dans les Paradis artificiels : l'appendice sur le vin et le haschich nous donne, en prose, une chanson du vin aussi belle

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que celle des Fleurs du Mal, et l'esquisse du Vin des Chiffonniers \

Les Paradis artificiels sont, comme essai, un chefd'œuvre. Mais d'autres essais doivent être cités encore, ceux de VArt romantique ; Le peintre de la vie moderne, la Morale du joujou, Conseils aux jeunes littérateurs. Nous avons extrait du premier la théorie du dandysme. Ce qui se dégage des autres, c'est un sens très profond des différents aspects de la vie contemporaire reflétée par l'art, par l'image, par la toilette, par le luxe, par les types sociaux, par les spectacles. Baudelaire 3^ révèle ses habituelles qualités d'analyste et d'ironiste. 11 y formule sa conception de la modernité, élément essentiel de son esthétique. Par là encore il se rattache aux psychologues et aux moralistes classiques, La Bruyère et La Rochefoucauld.

Baudelaire serait donc un La Bruyère qui, vivant sous Louis-Philippe et Napoléon III, aurait eu, en feuilletant les aquarelles de Constantin Guys ou les caricatures de Daumier, l'idée de faire les portraits des types contemporains les plus caractéristiques, tout en nous donnant des aphorismes sur la mode, le beau, le bonheur, le maquillage, les femmes et la guerre. Un La Bruyère artiste et critique d'art qui s'arrête à nous décrire le bois et les voitures :

Tantôt ce sont des haltes et, pour ainsi dire, des campements de voitures nombreuses, d'où, hissés sur les coussins, sur les

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